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Marcel Gauchet et la démocratie chrétienne

Selon Marcel Gauchet, philosophe et historien, rédacteur en chef de la revue Le Débat, « la démocratie chrétienne a été l’un des canaux par lesquels l’Europe a achevé son processus de sortie de la religion ».

On sait qu’une des thèses centrales de Marcel Gauchet est que le christianisme est « la religion de la sortie de la religion ». Toujours en quête d’une « structure anthropologique » qui pourrait survivre à la sortie de la religion, il ne s’est jamais situé en réalité (si tant est que cela soit possible) en pur sociologue, observateur et analyste des phénomènes sociaux, distant de toute vision philosophique. Le christianisme permettrait selon lui la réalisation, de l’intérieur même de la religion, d’une sortie de la logique religieuse de la dépendance. Les sociétés pourraient désormais se structurer en dehors de la religion (voire contre elle).

Libération de la raison

Sans doute le christianisme a-t-il induit, en effet, un certain processus de désacralisation par rapport à la « religion primitive », qui a permis la pleine libération de la raison et, plus largement, l’autonomie du temporel. Mais rien ne permet de penser que la logique de ce processus était une séparation et un conflit ainsi qu’une sortie pure et simple de la religion qui feraient dès lors, comme il le prétend, « de nous autres modernes typiquement des chrétiens ». Que cette modernité ait profondément à voir avec la Réforme, il n’a pas tort de le souligner. L’opposition entre foi et religion ne s’inscrit pas, en effet, dans la tradition catholique. Maritain avait fait, avant lui, cette observation dans le chapitre des Trois Réformateurs qu’il avait consacré à Luther, et le grand historien Lucien Febvre avait rendu hommage à son analyse. Celle-ci a été poursuivie brillamment par un philosophe hélas méconnu aujourd’hui qui fut le secrétaire de Maritain en ses dernières années, le Petit Frère de Jésus Heinz R. Schmitz, dans un remarquable article de la Revue thomiste  consacré à « Luther aux origines du monde moderne ». Cela suffit à montrer comment la tentation d’une indépendance absolue de l’ici-bas par rapport à l’au-delà, du temporel par rapport au spirituel, de la raison par rapport à la foi est d’origine chrétienne. Tout se passe cependant comme si elle était confondue par Gauchet avec ce qui est à son avis le plus consubstantiel au dynamisme de la pensée et de la pratique chrétiennes, à savoir une « logique de l’altérité » qui aurait été, par une « inflexion décisive » de l’histoire chrétienne, portée à l’explicite par la Réforme. Au fond, celle-ci ne représente-t-elle pas pour Gauchet en même temps que la plus parfaite mise à jour de l’identité chrétienne, l’émergence de cette philosophie apophatique de l’altérité qu’il revendique et qui s’oppose à la métaphysique de l’être et de la participation analogique ramenée en conséquence au cadre étroit d’une pensée de l’un ?

Religion et politique

Cette question rebondit à la suite de l’entretien que Marcel Gauchet a donné à  L’Obs (n° 2725 du 26 janvier). Il y défend l’idée que « la démocratie chrétienne a été l’un des canaux par lesquels l’Europe a achevé son processus de sortie de la religion ». Il s’agissait, au lendemain de la victoire sur le nazisme, de « s’engager dans la modernité pour y porter la valeur de solidarité » : « De la démocratie chrétienne aux chrétiens de gauche, ce projet a représenté la dernière tentative d’ajuster le message religieux à une forme politique. Mais, dans la réalité, la démocratie a absorbé le potentiel politique du christianisme, tout en renvoyant la pratique religieuse dans le domaine intime. La religion, qui était chose collective par excellence, faite pour relier les hommes, est devenue la chose individuelle par excellence. Cette sortie définitive de la religion comme société s’est jouée dans la décennie qui a suivi le concile de Vatican II. En 1975, le christianisme a cessé d’être une force politique. »

Comment ne pas voir la profonde justesse de cette remarque en même temps que l’ambiguïté qu’elle enveloppe chez Gauchet ? La démocratie chrétienne a été, de fait, une tentative d’aller au monde moderne, fort des valeurs du christianisme. Le résultat a été, en réalité, une reddition du christianisme face au démocratisme. C’est que ce dernier n’est pas une émancipation du religieux, mais l’avènement d’une nouvelle religion séculière avec son culte, ses grands prêtres, ses dogmes, son exaltation des droits de l’homme conçus de manière de plus en plus subjective pour répondre aux intérêts des individus et de certaines communautés revendicatrices.

La tentative de Maritain fut autre, lui qui n’avait cessé d’affirmer son éloignement de la tradition catholique libérale, qui a été une source majeure d’inspiration pour la démocratie chrétienne, et son indépendance par rapport aux partis politiques se réclamant de cette dernière (même si certains de ses courants affirmaient une filiation maritanienne). Elle se voulait une prise en compte des aspirations démocratiques (le consentement populaire, la participation citoyenne) et cherchait les moyens de leur intégration dans une vision chrétienne de l’homme comme relié au transcendant et du caractère organique de la vie sociale. Le politique demeurait conçu en lien avec une loi transcendante objectivement fondée dans la nature rationnelle de l’homme. Aussi bien, collaborant à la rédaction de la déclaration internationale des droits publiée par les Nations unies en 1948, il croyait possible d’établir une entente non point sur une justification philosophique des droits de l’homme dans son existence individuelle et sociale, mais sur une formulation commune de ces divers droits.

Force est de constater que son entreprise a été un échec et qu’il ne pourrait la renouveler aujourd’hui. Le démocratisme et le droit-de-l’hommisme issus des philosophies modernes marquant la naissance de la démocratie, leur nominalisme foncier a tout balayé sur leur passage. Le subjectivisme a fait table rase de toute tentative de relier les droits de l’homme à une loi inscrite objectivement dans la nature humaine. Faut-il penser pour autant, avec Marcel Gauchet, que le christianisme – comme s’il le devait par nature – a cessé d’être une force politique ? Mon désaccord est total sur ce point. Bernanos a été sans doute plus lucide que Maritain sur l’avenir des démocraties au lendemain de la guerre. Le débat actuel autour de la question de l’identité montre bien, en tout cas, qu’une aspiration apparaît clairement, chez nombre de catholiques, jeunes particulièrement, à agir « en chrétiens » au cœur de la vie sociale forts de ce qu’ils sont « en tant que chrétiens » (pour reprendre une distinction maritanienne revendiquée par un progressisme catholique pour faire croire que l’on est d’autant plus chrétiennement fécond que l’on est moins assuré de son identité catholique…). Ils constituent peut-être, sous une forme nouvelle, les « petits troupeaux ardents pour la vérité » auxquels rêvait Maritain après Mai 68. Ils sont en tout cas le témoignage vivant que le christianisme demeure une source de résistance face à la montée de la religion démocratiste et subjectiviste, le fondement d’une reconnaissance du politique et de sa légitime autonomie, à condition que le politique ne perde pas son lien consubstantiel avec une anthropologie qui n’entend pas s’émanciper de toute loi naturelle transcendante.

Poussière de consciences

Aucune illusion n’est plus possible aujourd’hui sur la forme douce, mais non moins réelle et envahissante, que le démocratisme exerce sur nos esprits. Il n’est pas difficile à un État qui n’a plus face à lui, comme le veut une vision nominaliste de la société, qu’une poussière d’individus, de rétablir l’unité aux dépens de la liberté. Maurras le remarquait très justement : que peut l’État « contre une poussière de consciences individuelles, que les asservir à ses lois ou flotter à la merci de leur tourbillon » ? De son côté, Bernanos demandait : « La liberté, pour quoi faire ? » Cette question est aujourd’hui d’une urgence absolue. Ce n’est assurément pas par une présentation caricaturale des courants dits “identitaires” que l’on y répondra [1].

Yves Floucat