La bataille des mots

La bataille des mots

« La Répu­blique contre le peuple » : tel sera le thème du col­loque orga­ni­sé par l’Ac­tion fran­çaise le same­di 4 février 2017 (de 10 heures à 17 h 30, Mai­son des Mines, 270 rue Saint-Jacques, Paris 5e). À l’ap­proche de l’é­vé­ne­ment, l’un des inter­ve­nants, Michel Geof­froy, auteur du Dic­tion­naire de nov­langue (édi­tions Pole­mia) dénonce le lan­gage des élites.

L’Ac­tion Fran­çaise 2000 – Quels sont les mots employés par les poli­tiques et les médias qui vous paraissent les plus signi­fi­ca­tifs comme mar­queurs de leur méfiance, voire de leur mépris, envers le peuple ? 

Michel Geof­froy – En fait, pour la super­classe mon­diale qui a pris le pou­voir en Occi­dent depuis la chute de l’URSS et les médias qui la servent, il y a de nos jours trois sortes de peuples, cha­cun asso­cié à un voca­bu­laire par­ti­cu­lier. Il y a d’a­bord le peuple vic­ti­maire : il com­prend les rési­dents d’o­ri­gine immi­grée, qui ont pris la place du pro­lé­ta­riat, dans l’i­ma­gi­naire des par­tis au pou­voir et notam­ment ceux qui se réclament de la Gauche. Un pro­lé­ta­riat que la Gauche a aban­don­né en se ral­liant à l’i­déo­lo­gie libé­rale-liber­taire et qui, de toute façon, va en se rédui­sant du fait de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion euro­péenne. On pare ce peuple vic­ti­maire de toutes les qua­li­tés (« l’im­mi­gra­tion est une chance pour la France » ; les migrants ont « des qua­li­fi­ca­tions remar­quables »  – l’ex­pres­sion est de M. Macron) et on le pré­sente tou­jours sous les traits de la vic­time : par exemple, il est répu­té tou­jours habi­ter dans une ban­lieue défa­vo­ri­sée – même lors­qu’elle concentre la majo­ri­té des sub­ven­tions publiques –, être sans-papiers (c’est-à-dire être entré irré­gu­liè­re­ment dans notre pays), être vic­time du chô­mage (et non pas vivre de trans­ferts sociaux), de la dis­cri­mi­na­tion et, bien sûr, du racisme ordi­naire de la part des autoch­tones. Il y a ensuite le peuple tolé­ré : il cor­res­pond aux autoch­tones qui apportent pério­di­que­ment leurs suf­frages aux par­tis au pou­voir et qui lui four­nissent donc l’onc­tion démo­cra­tique. Cet élec­to­rat per­met aux par­tis au pou­voir de s’in­ti­tu­ler « majo­ri­té », même lors­qu’ils ne ras­semblent pas la majo­ri­té des ins­crits. Le peuple tolé­ré consti­tue donc la cau­tion de la post-démo­cra­tie. Mais ce peuple doit sur­tout applau­dir et obéir : on dit alors qu’il adopte un com­por­te­ment citoyen ou res­pon­sable. On tolère ce peuple à la condi­tion qu’il adhère aux valeurs de la Répu­blique, c’est-à-dire aux com­man­de­ments de l’i­déo­lo­gie libé­rale-liber­taire, dont la super­classe mon­diale est le pro­phète et le garant ici-bas, sous le contrôle du gou­ver­ne­ment des juges (bap­ti­sé État de droit en nov­langue). Le peuple dia­bo­li­sé regroupe enfin tous ceux qui ne se recon­naissent pas ou plus dans le sys­tème post-démo­cra­tique actuel et qui refusent les com­man­de­ments de l’i­déo­lo­gie libé­rale-liber­taire. Le peuple dia­bo­li­sé n’in­carne plus l’a­ve­nir radieux de l’hu­ma­ni­té (comme au temps du pro­lé­ta­riat lorsque la Gauche pré­ten­dait ren­ver­ser le capi­ta­lisme) mais, désor­mais, le pas­sé heu­reu­se­ment révo­lu (les heures sombres de notre his­toire) ; s’op­po­sant aux pro­grès, le peuple dia­bo­li­sé incarne donc le mal popu­liste. D’où la pro­li­fé­ra­tion de qua­li­fi­ca­tifs néga­tifs à son encontre, a for­tio­ri quand il s’a­git de décrire ceux qui refusent l’im­mi­gra­tion : c‘est évi­dem­ment du racisme, de la xéno­pho­bie, du repli sur soi, de l’is­la­mo­pho­bie, de la cris­pa­tion, de la haine, de l’in­to­lé­rance, de l’ex­clu­sion, un rejet de l’autre, ou de la dis­cri­mi­na­tion. Tout cela ren­voie bien sûr à une « France rance » et à une « France moi­sie », dont on devrait avoir « honte ». Le pen­chant tota­li­taire de la post-démo­cra­tie abou­tit pro­gres­si­ve­ment à médi­ca­li­ser l’ex­pres­sion de toute oppo­si­tion à l’i­déo­lo­gie libé­rale-liber­taire : c’est la signi­fi­ca­tion des « pho­bies » en tout genre : isla­mo­pho­bie, homo­pho­bie, euro­pho­bie (cri­tique de l’U­nion euro­péenne). La réfé­rence aux peurs – qui seraient bien sûr infon­dées – et aux « ismes » (le sexisme, par exemple) sert la même fina­li­té. Il s’a­git in fine de cri­mi­na­li­ser l’ex­pres­sion du peuple dia­bo­li­sé : on parle alors de pro­pos inac­cep­tables, sul­fu­reux (donc dia­bo­liques, ce qui voue au bûcher média­tique ou judi­ciaire et à la cen­sure), nau­séa­bond, de déra­page (donc dan­ge­reux), d’ex­tré­misme (le terme « extrême droite » ser­vant à dis­qua­li­fier mora­le­ment pour évi­ter de débattre). Tous ces pro­pos sus­citent bien sûr un tol­lé, une contro­verse, une polé­mique, l’in­di­gna­tion et un néces­saire « appel à la vigi­lance » de la part des bien-pen­sants. La réfé­rence crois­sante à la notion de valeurs (valeurs de la Répu­blique, valeurs de l’U­nion euro­péenne, valeurs humaines ou huma­nistes, droits humains) sert de même à délé­gi­ti­mer toute oppo­si­tion au sys­tème. On est allé jus­qu’à ten­ter d’as­si­mi­ler le jiha­disme au popu­lisme, au pré­texte que tous deux com­bat­traient les valeurs de la République !

Pen­sez-vous que le terme de « fake news » (ou fari­boles) fssse lui aus­si par­tie de la nov­langue intimidante ?

L’an­gli­cisme « fake news » ou encore « hoax news » vise ini­tia­le­ment les opé­ra­tions de dés­in­for­ma­tion ou de désta­bi­li­sa­tion conduites via l’in­ter­net ou les réseaux sociaux, sous forme de faux articles de presse, de fausses images ou de fausses révé­la­tions. Les opé­ra­tions de désta­bi­li­sa­tion uti­li­sant les médias sont en réa­li­té très anciennes. Que l’on pense aux pré­ten­dues infor­ma­tions rela­tives aux mas­sacres com­mis par Ceau­ces­cu en Rou­ma­nie ou à la pos­ses­sion d’armes de des­truc­tion mas­sive par l’I­rak ! La dénon­cia­tion des fake news sert aujourd’­hui un double objec­tif média­tique. D’une part, dénon­cer ceux qui dif­fusent des infor­ma­tions qui vont à l’en­contre de l’i­déo­lo­gie libé­rale-liber­taire du sys­tème occi­den­tal et de ses repré­sen­tants. L’ex­pres­sion « fake news » sert à dis­qua­li­fier comme celle de fan­tasme, de rumeur, de com­plo­tisme ou de conspi­ra­tio­nisme. Il s’a­git de pré­sen­ter le plus long­temps pos­sible comme une élu­cu­bra­tion mala­dive ou un com­plot une infor­ma­tion qui ne cadre pas avec la doxa bien-pensante. 

Quels sont ; par ailleurs, les mots nou­veaux ou renou­ve­lés de la méfiance, du mépris voire de la révolte du peuple envers les élites ?

Comme l’a ana­ly­sé magis­tra­le­ment George Orwell, la nov­langue est la langue du Pou­voir qui veut conser­ver le pou­voir, et qui, pour ce faire, veut inter­dire aux assu­jet­tis de conce­voir une alter­na­tive cri­tique au Pou­voir. Il n’y a donc pas au sens propre de nov­langue popu­laire, car c’est le peuple qui est assu­jet­ti en post-démo­cra­tie. Par contre il y a bien une réac­tion popu­laire à la post-démo­cra­tie, qui se tra­duit poli­ti­que­ment (abs­ten­tion et vote pour les for­ma­tions alter­na­tives, iden­ti­taires ou popu­listes), dans la perte de cré­di­bi­li­té des médias mains­tream, mais aus­si pro­gres­si­ve­ment dans le lan­gage cou­rant. Ain­si, par exemple, la dif­fu­sion du terme « nov­langue », pour dési­gner la langue des médias et donc du Pou­voir, est signi­fi­ca­tive. De même, l’ex­pres­sion « poli­ti­que­ment cor­rect » entre dans le lan­gage cou­rant et devient pro­gres­si­ve­ment un moyen de délé­gi­ti­ma­tion du dis­cours du Pou­voir car on sait de plus en plus que le poli­ti­que­ment cor­rect ne cor­res­pond pas à la réa­li­té mais à l’i­déo­lo­gie, comme pour le mar­xisme à la fin de l’URSS. Le thème de la cor­rup­tion des poli­tiques (thème clas­sique en France) a connu éga­le­ment une nou­velle jeu­nesse, notam­ment avec les ques­tions de fraude fis­cale. L’ap­pa­ri­tion des termes « oli­gar­chie » et « oli­garques » pour dési­gner la confis­ca­tion du Pou­voir par un petit cercle (notam­ment le rôle des super-riches et des puis­sances finan­cières dans les médias mains­tream) relève aus­si de l’op­po­si­tion entre le peuple et les diri­geants. Ce voca­bu­laire ne béné­fi­cie pas de la capa­ci­té d’or­ches­tra­tion des médias de pro­pa­gande : il a donc moins de force que la nov­langue, mais il la concur­rence, notam­ment grâce aux médias alter­na­tifs. Et aus­si parce qu’il est en phase avec l’é­tat de l’opinion.