La République contre le peuple

La République contre le peuple

La République a décidé que le peuple français ne pesait pas d’un grand poids face aux impératifs moraux de la construction européenne. La nation est un obstacle, les élections sont un frein, le référendum un leurre  : loin d’être souverain, le peuple n’est que la matière vivante destinée à perpétuer un rêve internationaliste qui n’entend tirer sa légitimité que de lui-même. Le peuple rebelle est disqualifié par les élites, et la souveraineté nationale doit s’effacer devant le Machin et sa volonté de puissance. Le 4 février, L’Action française organise un colloque  : “La République contre le peuple  !” Voici un avant-goût des sujets qui seront explorés. Retrouvez Guillaume Bernard, Ramu de Bellescize, Bruno Daugeron et Charles de Meyer à l’occasion de ce Carrefour royal, samedi 4 février 2017 à Paris (de 10 heures à 17 h 30, Maison des Mines, 270 rue Saint-Jacques, Paris 5e).

Guillaume Bernard  : gouvernance sans puissance

L’Action Française 2000 – Pourquoi le projet européen s’est-il substantiellement transformé, dans sa gouvernance comme dans sa perception  ?

Guillaume Bernard – Les tenants de la construction européenne ne voient dans l’Europe qu’une étape dans la mondialisation  : on lui refuse une identité historique et géographique  ; l’Europe n’est qu’une étape dans la globalisation heureuse – inclusive, comme on dit à Davos. On refuse de concevoir les corps sociaux, comme les nations, comme des entités ontologiques  ; elles ne sont conçues que comme la rencontre de volontés  : donc, pourquoi pas la Turquie… L’élargissement, dans les années 1990 et 2000, a été quasi maladif  ; il fallait grossir au point d’être obèse pour prouver par la taille que le projet continuait d’exister alors qu’il avait perdu sa finalité précise et son identité géographique.

Pourquoi, selon vous, les peuples se sentent-ils frustrés par la construction européenne  ?

Le projet européen a bifurqué, dans les années quatre-vingt-dix, sous la pression des conditions internationales  : construire “l’Europe de l’Ouest” est pertinent tant que le Rideau de fer existe  ; l’harmonie a un sens. À partir du moment où le bloc de l’Est s’est effondré, le projet européen n’a plus eu d’objectif précis. La construction européenne s’est emballée  : on n’est jamais allé jusqu’à un État fédéral tout en adoptant un mode de fonctionnement fédéral. C’est une manière de penser et de se comporter qui a permis à la Commission de prendre l’ascendant  : normalement, les décisionnaires, ce sont les États. C’est une habitude qui a été prise plus qu’une nécessité, dans le cadre des institutions telles qu’elles existent. Mais ce fédéralisme se borne à de la gouvernance  : économie, fiscalité, règlements, administration, sans les identifiants d’une puissance politique et géopolitique, sans les marqueurs de la souveraineté  : pas de défense, pas de diplomatie… On a donc tous les inconvénients de l’État sans les avantages, toutes les contraintes de la puissance étatique sans les avantages de la souveraineté, c’est-à-dire la protection. Cette distorsion grandissante, les peuples la ressentent – et ils l’expriment.

Les différentes institutions européennes auraient-elles donc provoqué la crise qui les frappe  ?

Le mode de fonctionnement des institutions est méconnu (car il est compliqué, la Commission et le Conseil jouant un jeu ambigu de responsabilité réciproque, pour noyer le poisson), donc il a nourri le sentiment de n’avoir rien à dire, de ne pouvoir rien dire. Dans le fond, l’Union européenne n’apparaît pas comme la construction d’une puissance, elle n’apparaît que comme une contrainte  : une force qui dissout plus qu’elle ne renforce, ce qui se traduit par une très faible participation en Europe orientale et une participation de plus en plus faible en Europe occidentale. Alors même que le monde est devenu plus inquiétant, le “machin” se construit contre nous, sans garantir la sécurité. Il sert des intérêts d’harmonisation économiques et financiers, il produit des normes au bénéfice exclusif d’une idéologie libérale et de ses agents économiques. Comment croire qu’une contrainte sans contrôle ne susciterait jamais de réactions  ?

Bruno Daugeron  : ambiguïtés souverainistes

L’Action Française 2000 – Tous les souverainistes français sont-ils d’accord  ? Réclament-ils la même chose à partir des mêmes analyses  ?

Bruno Daugeron – Il faudrait déjà qu’il y ait un accord sur ce qu’ils entendent par souveraineté. La souveraineté est, pour un État, la puissance d’agir librement. Elle est donc en dernière analyse une liberté. Mais la notion de liberté est ambiguë car peut-elle être la liberté de s’engager dans des relations internationales compromettantes – ou de se lancer dans des relations interétatiques qui porteraient atteinte à la liberté d’un pays  ? La souveraineté a presque autant de doctrines que de défenseurs, et c’est une partie du problème. Le souverainisme est lui-même un terme ambigu, issu de l’expérience québecoise, et qui fleurit en France dans le milieu des années quatre-vingt-dix. Son invocation n’est pas dépourvue d’une dimension stratégique pour certains partis de droite  : essayer de distinguer la souveraineté de l’identité, pour construire une pensée de l’indépendance qui ne soit pas celle du Front national et revendiquer l’indépendance sans mettre en avant la question de l’identité, ou alors en réduisant l’identité à l’indépendance. Il y a une vingtaine d’années, le souverainisme c’était Philippe de Villiers, Charles Pasqua, Marie-France Garaud, Paul-Marie Coûteaux et même Philippe Séguin, c’est-à-dire des hommes surtout soucieux d’indépendance nationale, alors que le FN, lui, était davantage proche de l’identité. Aujourd’hui, il y a un recentrage et tout le monde ou presque se dit souverainiste  : il y a certes un consensus sur l’indépendance nationale, mais indépendant de quoi  ? Tous ces mots, toutes ces formules sont des actes de langage, qui jouent de leur ambigüité, comme le mot socialiste dans Parti socialiste  : cela fait belle lurette que le PS n’a plus rien à voir avec le socialisme au sens économique du terme et d’un anti-individualisme contestant l’aspect libéral de la Révolution française  ! Tout le monde n’entend pas la même chose  : s’agit-il d’être indépendant de l’Union européenne, et est-ce une question de degré ou de nature  ? S’agit-il d’en sortir ou de choisir plus strictement les alliances  ? Les points communs entre souverainistes, surtout maintenant où le terme est beaucoup plus consensuel, ne doivent pas faire oublier les différences.

L’une de ces différences serait-elle que la France est prête à se dissoudre dans l’UE (si l’on regarde ces dernières années) pourvu qu’elle puisse assurer une manière de leadership moral, succédané universaliste de la souveraineté nationale  ?

Ceux qui tiennent ce discours essayent de faire croire qu’il existe encore aujourd’hui une souveraineté et qu’elle doit être tournée vers la politique la plus efficace et la plus rationnelle qui consiste à faire sa place dans un tout plus grand que la France – une France trop petite, plus assez puissante dans la compétition internationale pour qu’il soit intéressant d’en défendre la liberté. Ils en tirent comme conclusion qu’on peut continuer à être souverain en abandonnant un certain nombre de prérogatives de la puissance publique, au profit de l’Union européenne, parce que cela permet à la France de mieux tirer son épingle du jeu. Ils ont d’ailleurs même abandonné l’idée d’un intérêt général français. Cela m’avait frappé, au moment du débat sur le référendum de 2005 (portant sur le traité établissant une constitution pour l’Europe), quand Michel Barnier, alors ministre français et pas encore commissaire européen, avait expliqué qu’il n’était pas là pour défendre les intérêts de la France mais bien l’intérêt général européen, et donc, d’une certaine manière, une souveraineté européenne. Mais on ne peut pas appeler ces gens-là des souverainistes.

Pour les adversaires de la souveraineté française, la République est-elle donc destinée à être l’animateur humaniste du gouvernement mondial  ?

En effet, mais le mot “république” est déjà trop lourd à porter pour eux  ! Cette République, que vous n’affectionnez pas, s’inscrit déjà dans le cadre national. Ce mot est trop chargé de politique pour être acceptable. L’idée européenne n’est certainement pas qu’il y ait une chose publique mais au contraire une privatisation de tous les intérêts et de tous les échanges qui mène à un marché (terme qui se trouve dans le traité instituant l’Union européenne). On a habillé ce but de valeurs communes, de droits de l’homme, mais la finalité est bien le marché.

Ramu de Bellescize  : «  L’Europe fédérale est derrière nous  »

L’Action Française 2000 – Comment les partis politiques français considèrent-ils l’Europe et comment se comportent-ils via leurs députés européens  ? Y a-t-il un double discours, une continuité de pensée, un désintérêt, un désaveu, une volonté de sauvegarder les intérêts de la France  ?

Ramu de Bellescize – Traditionnellement, nous avions en France des partis franchement anti-européens  : je pense au Mouvement des Citoyens, au Front national et même à François Fillon, qui fut “l’aide de camp” de Philippe Seguin. Ce qui est étonnant, c’est que tous les discours sont devenus très aseptisés. On critique l’Europe mais sans plus adopter de positions de combat. L’Europe, il faut la garder, il faut la réformer, la tolérer… C’est une évolution surprenante de partis qui avaient un message clair, très réservé à l’égard de l’Europe, passés à un discours conciliant – à l’exception de Mélenchon. Au parti Les Républicains, il y avait traditionnellement une tendance anti-européenne qui n’a pas ressurgi avec François Fillon, qui mena pourtant le combat contre Maastricht. Mais sa profession de foi (son programme présenté aux primaires), est très pro-européenne, avec notamment l’adoption d’une forme de règle d’or, pour limiter les déficits, comme l’exige le Pacte budgétaire européen.

La France, championne et fondatrice de cette Union, dont on dit aujourd’hui qu’elle entendait en être le pilote, est-elle victime de la machine qu’elle a lancée malgré le peu de profit qu’elle en tire et la gouvernance qui lui en échappe  ? Ou, au contraire l’Union lui est-elle favorable  ?

Tout d’abord, d’un strict point de vue budgétaire, il y a quatre pays qui payent plus qu’ils ne reçoivent  : l’Allemagne, la France, l’Italie – et le Royaume-Uni, mais beaucoup moins, grâce à Margaret Thatcher et à son habile négociation de 1984. Donc, cela nous coûte cher et on reçoit peu, alors que d’autres pays gagnent beaucoup (le Portugal, l’Espagne, l’Irlande et, aujourd’hui, la Pologne). Sur un plan plus politique, il y a vraiment un projet initial, avec deux pays, la France et l’Allemagne, et quelques pays autour pour enjoliver la chose. Mais le projet a été progressivement dévoyé. La France a beaucoup de mal à se faire entendre. Par exemple, les dépenses agricoles, la politique agricole, qui sont un de nos chevaux de bataille, sont de moins en moins importantes et sont remises en cause. Mais l’Allemagne, pays saxon, est embarrassée par le départ du Royaume-Uni, saxon lui aussi  ; elle a peur de se retrouver seule face à la France (qui elle-même perd beaucoup avec le départ du Royaume-Uni, à cause des accords très importants de défense qu’elle a avec lui). Cela va être de plus en plus difficile pour la France. Enfin, d’un point de vue géopolitique, la France se positionne plutôt au Sud (Afrique du Nord), alors que tous les derniers pays entrants sont la chasse gardée de l’Allemagne, et ce sont eux qui créent actuellement la dynamique  : nous nous retrouvons en décalage.

Dans ce contexte, un Frexit est-il nécessaire, ou la France pourrait-elle mieux préserver sa puissance et sa souveraineté au sein de l’Europe  ?

Sur le plan juridique, nous avons affaire à une organisation beaucoup plus puissante et avec des pouvoirs beaucoup plus intégrés que les autres organisations internationales classiques, sans pour autant que ce soit un État fédéral. Le point d’orgue de l’Europe fédérale, à mon avis, c’est 1992-1993, avec le traité de Maastricht. Les fédéralistes auraient pu tout emporter – et la machine s’est emballée, dix nouveaux pays sont entrés… Je crois que l’Europe fédérale est derrière nous – en tout cas, je le souhaite. Faut-il quitter ou réformer cette organisation  ? S’il faut la réformer, c’est qu’on croit – et c’est de l’ordre de la croyance religieuse – qu’une bureaucratie de la taille de celle de l’Union européenne peut se réformer. Une Europe qui tourne par elle-même, pour elle-même, indépendamment des États, peut-elle se réformer dans l’intérêts des États  ? Si la France prend cette voie, il lui faudra être violente. Il faudra faire perdre à l’Union européenne son habitude de se croire au-dessus des États, de pouvoir leur donner des ordres. Il faudra affirmer clairement (avec des réformes constitutionnelles dans plusieurs États, avec peut-être un traité) que, désormais, l’Europe n’est qu’une organisation internationale et rien de plus, et que si ses politiques, directives et règlements entrent en contradiction avec les intérêts d’un État, cet État peut s’y opposer. Cette première solution existe mais n’est pas évidente, l’Europe ayant pris l’habitude et le goût du pouvoir. La deuxième solution, c’est le Frexit, via un référendum. Ce sera plus violent que le Brexit, le Royaume-Uni n’ayant jamais appartenu totalement à l’Europe. Le Brexit est néanmoins fondateur puisqu’il remet en cause les mythes de l’irréversibilité et de l’intégration toujours plus poussée… Si la France sort, c’est la fin de l’Europe telle qu’on la connaît. Tout est possible  !

Charles de Meyer  : « Des éditorialistes vieillissants et des élus sans consistance  »

L’Action Française 2000 – La défiance envers “le peuple” est de plus en plus nette au fur et à mesure que les “populismes” progressent en France, en Europe et dans le monde. Il semble que la critique du référendum, passé de merveilleux outil de démocratie directe à symptôme d’un pouvoir faible, soit le baromètre de cette défiance, dans les déclarations des politiques. Qu’en pensez-vous  ?

Charles de Meyer – Les élus stipendiés par les grands partis politiques se distinguent en grande majorité par deux traits  : ils sont incapables et médiocres. Je crois que nous devons partir de cette absence terrifiante de qualité chez eux pour comprendre la vacuité de leurs propositions institutionnelles  : non-cumul des mandats, reconnaissance du vote blanc, 49-3 citoyen – et pléthore de référendums, pas si dévalué que ça, au niveau national. Dans la situation actuelle de captation partisane du débat public et de ploutocratie médiatique, la solution du référendum ne constitue pas une respiration du “système” mais un viatique. Les familles françaises cherchent à devenir autonomes, indépendantes d’une grande presse et d’une machinerie partisane, financées par l’argent public. Elles s’efforcent de reconstituer une société civile, notamment à travers une préférence pour les communautés organiques. Elles ne veulent plus subir la théâtrocratie, c’est-à-dire, ici, àe plus concevoir l’émulation intellectuelle de la communauté nationale autour du burkini, de Léonarda et de la journée sans pantalon… Cette réaction est naturelle, elle témoigne d’une belle ambition. Jouer avec le hochet des consultations référendaires provoquant la jactance d’éditorialistes vieillissants et d’élus sans consistance n’est pas à la hauteur de cette réaction.

Pourtant, les outils de la démocratie directe et le concept même de peuple ne sont-ils pas regardés avec inquiétude, dans la sphère occidentale  ?

On constate en effet dans le même temps une critique acerbe des référendums dès lors qu’il s’agit de la question de l’Union européenne. Les claques électorales de Renzi et Cameron, suivies de leur démission, inquiètent les tenanciers de notre système politique. Et ne parlons pas des élections autrichiennes ou américaines. Plutôt que la défiance du peuple, ces dernières ont souligné l’ignorance crasse qu’en ont les dirigeants occidentaux. Le peuple ne lit pas The Economist, n’a pas le temps de s’inquiéter de la fluidité de son genre ni l’envie d’être remplacé. Cela contredit les “forces du progrès” qui se sentent investies d’une mission de régénération des sociétés. Elles se trouvent donc confrontées à une aporie et aux débuts d’une expression assumée d’autres paradigmes. Le peuple est leur prise de conscience  : la progression perpétuelle unidirectionnelle n’existe pas.

Finalement, la République ne s’affirme-t-elle pas à nouveau comme n’étant pas une démocratie, dans sa théorie comme dans sa pratique – tout en prétendant garder la démocratie comme valeur fétiche  ?

Si on peut concevoir qu’une République soit une démocratie, l’honnête homme sait qu’en France elle ne le fut jamais. Aujourd’hui, les animateurs du débat politique sont terrorisés. Leurs lois ont établi le règne de la suspicion pour les esprits libres et les tribunaux médiatiques trépignent de juger le premier impertinent. Les simples règlements de chambres en France sont une plaisanterie grotesque du point de vue de la démocratie. Et ces chambres sont désormais occupées par des acteurs de pacotille, de mauvais mimes, qui ne maîtrisent ni les concepts ni les idéologies qu’ils mobilisent. Dans un paysage national et mondial en mutation, ces plaisantins en viennent donc à des pratiques toujours plus autoritaires, souvent par ignorance. Notre laïcité de libre-penseur atrabilaire est portée aux nues. Le règne de la déviance contre l’ordre inspire une loi sur deux. L’économique est considéré dans une étrange tension entre lobbyistes et technocrates. Deux acteurs sont toujours ignorés  : la famille et la société. La Ve République en 2017 c’est un État qui fait la guerre à la société. La République française s’est donc bel et bien radicalisée.

Propos recueillis par Philippe Mesnard