Conformismes

Conformismes

En 1783, l’Académie royale de Berlin mettait au concours le sujet suivant  : «  Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle  ? Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative  ? Est-il à présumer qu’elle la conserve  ?  » On sait qu’elle couronna l’année suivante la réponse d’Antoine de Rivarol. Pourquoi commencer par ce rappel historique  ? Parce que c’est à Berlin, précisément, et dans la plus vieille université de la capitale allemande, l’université Humboldt, qu’Emmanuel Macron a décidé de s’adresser, comme candidat à l’élection présidentielle française, en anglais à son auditoire, déclarant avec cynisme, comme pour aggraver sa misérable soumission à l’oligarchie mondiale  : «  L’usage aurait voulu que je parle en français. Mais à Berlin, j’ai préféré être compris de mon auditoire.  » L’anglais, seule langue dans laquelle on pourrait désormais être compris  ? Telle est l’insulte que Macron adresse à Antoine de Rivarol et, à travers lui, à soixante-cinq millions de Français et aux centaines de millions de francophones.

Le français, pour lui, n’est donc plus qu’un sabir régional, destiné à disparaître de tout échange entre nations en dépit de son multiple statut international. Comment s’en étonner quand nos élites, par son abandon progressif au profit de l’anglais, décident elles-mêmes de la mort programmée de la francophonie  ? Certes la chose n’est pas nouvelle, et ce clone de Giscard n’a sans doute pas oublié qu’à peine élu président de la République, en 1974, c’est en anglais que celui-ci prononça sa première allocution publique. Comment ne pas voir, dans le candidat Macron, un pur produit du mondialisme, dont le conformisme sans aspérité fait tout le charisme, jeune homme à ce point lisse et prévisible qu’il donne le sentiment, rassurant pour ce public de classes moyennes supérieures inquiet de son avenir et qui constitue la base de son électorat, que les convictions glissent sur lui comme sur une vitre au profit du seul pragmatisme, gage de sérieux  ? Bernanos brocardait en ce sens les «  petits mufles réalistes  ». Sans compter un art consommé de la soumission au discours dominant  : «  Nous, Français, devons restaurer la confiance avec les Allemands en faisant des réformes sérieuses.  » Macron prévient déjà Merkel, chez elle, qu’elle n’a pas à craindre son élection  : il sera le meilleur agent de ses exigences auprès des Français.

On comprend pourquoi les médias officiels le poussent en troisième, voire, espèrent-ils, en deuxième position d’une élection qui semble plus ouverte qu’elle ne l’a jamais été. Le pire ne serait donc pas certain  : les Français pourraient se détourner dès le premier tour d’un Front national dont la candidate n’aurait, de toute façon, une chance d’être élue que dans le cas, pour l’instant improbable, d’un second tour l’opposant à Jean-Luc Mélenchon. D’ailleurs, le discours agressif de Marine Le Pen à l’encontre d’un grand nombre de ses électeurs potentiels est suffisant à rendre sa présence au second tour moins évidente que jamais, elle qui s’affirme, dans le dernier numéro de Causeur (janvier 2017), «  complètement libre de [son] projet présidentiel  », maintenant qu’elle n’a plus à jongler entre les différents courants d’un parti dont l’épuration est en voie d’achèvement. C’est ainsi qu’elle revendique une conception «  rigoriste  » de la laïcité, qu’elle pense efficace contre l’islamisme, comme si opposer une laïcité rigoriste à un islam rigoriste n’était pas précisément tomber dans le piège tendu par les islamistes  : attirer l’adversaire sur le même terrain qu’eux, celui de l’extrémisme idéologique. Car pousser l’État français à restreindre les libertés religieuses, et en premier lieu celles des chrétiens et des juifs, représenterait évidemment une premier victoire pour des fanatiques dont toute la politique consiste en provocations incessantes. Et vise à faire de la présence judéo-chrétienne en France une présence comme une autre, alors qu’elle a part à notre identité profonde, ce qui n’est pas le cas de l’islam.

Le FN fait fausse route

Il est tout aussi navrant d’entendre Marine Le Pen reprocher à François Fillon d’affirmer son appartenance chrétienne non pas en raison de la teneur, bien peu chrétienne, en effet, de son projet politique et social, mais de cette même conception rigoriste de la laïcité, qui interdirait de se réclamer des valeurs millénaires sur lesquelles la société française s’est construite. Elle reprend là le discours qui était traditionnellement celui des radicaux de gauche et de la frange la plus laïcarde du Parti socialiste, représentée aujourd’hui par Vincent Peillon et dont la logique est d’exclure du débat politique la doctrine sociale de l’Église. Est-ce vraiment ce qu’attendent ses électeurs  ? Attendent-ils également d’un FN légal, qui paraît de plus en plus déconnecté du FN réel, lequel ne se reconnaît qu’à 36  % dans la ligne officielle du parti définie par Florian Philippot (cf. Le Figaro Magazine du 14 janvier), qu’il tance l’Église de France avec une agressivité qui – autre piège dans lequel tombe à pieds joints le FN – favorise l’offensive que des intellectuels catholiques appartenant à la mouvance mondialiste, aidés il est vrai de quelques évêques en vue, conduisent à quelques mois de l’élection présidentielle contre la thématique de l’identité, dans le seul but de dissuader les catholiques de voter FN  ? Et cela, au moment où ce même FN semble, contre son électorat et contre la réalité même des enjeux, avoir fait passer cette thématique au second plan  !

Fractures françaises

Ce n’est pourtant pas un intellectuel d’extrême droite qui écrivait  : «  Les effets de la mondialisation libérale et du multiculturalisme seront demain au centre du débat politique. Ces problèmes contribueront non seulement à une recomposition politique à l’intérieur même des familles politiques mais aussi à un retour des couches populaires.  » C’est Christophe Guilluy, en 2010. Alors que le débat politique et intellectuel vérifie chaque jour davantage cette analyse, le risque, pour le FN, c’est de se voir exclu de la recomposition politique en cours pour avoir cru, par conformisme, là encore, devoir exclure certains enjeux, par exemple celui de l’identité, au profit de la souveraineté ou du social, alors qu’ils sont complémentaires – nous ne nous lasserons jamais de le rappeler.

Des élites ringardisées

La réalité, c’est que la fracture entre pays légal et pays réel se généralise à toutes les institutions prétendant représenter les Français dans leurs différentes composantes. Conformisme du laïcisme rigoriste du FN, qui a peur de répondre au besoin profond des Français de recouvrer leur identité tant nationale que sociale, saccagée par des élites dénationalisées  ; conformisme du conseil permanent de la Conférence épiscopale, qui ne regroupe pourtant que 10  % des évêques, commettant début octobre un opuscule visant à promouvoir une vision communautariste et multiculturelle de la France, comme si le mondialisme était le dernier mot du catholicisme  ; conformisme d’une presse catholique de gauche – La Croix, La Vie – ou d’intellectuels catholiques bien pensants – Erwan Le Morhedec, par exemple – voyant dans la prétendue tentation identitaire, en clair dans une France se réclamant d’une identité chrétienne à leurs yeux dépassée, le «  mauvais génie du christianisme  »  ; conformisme de candidats de tous bords reproduisant, autant par paresse que par peur de perdre leurs propres repères, les schémas intellectuels de l’après-68. Cette fracture est en tout cas le signe que les Français ont déjà rompu avec les multiples aspects d’un conformisme qui est le dernier mot d’élites ringardisées.

François Marcilhac