La Répu­blique et la ques­tion ouvrière

La Répu­blique et la ques­tion ouvrière

I. La Ques­tion ouvrière

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, en temps de calme ou les jours de crise, la bour­geoi­sie ne com­prend pas la ques­tion ouvrière, et cela, faute de la voir.

Quelques-uns apprennent par cœur un rudi­ment qui ne dit que des véri­tés : la Révo­lu­tion a sup­pri­mé les orga­ni­sa­tions ouvrières et confis­qué leur patri­moine, c’est depuis lors que l’ou­vrier souffre et se révolte… His­to­rique exact, conclu­sion par­faite et cer­taine. Mais le bour­geois qui récite cela en est-il moins tout pos­sé­dé des pas­sions et des pré­ju­gés de sa classe ? Com­prend-il bien le mal dont il dit la rai­son ?

Je ne crois pas qu’il faille flé­trir la bour­geoi­sie ni dési­rer qu’elle dis­pa­raisse. À quelque classe qu’on appar­tienne, on doit en être comme on est de son pays, et j’a­voue que ma qua­li­té de bour­geois fran­çais m’a tou­jours parue hono­rable. Tout sen­ti­ment à part, on ne sau­rait conci­lier avec l’i­dée exacte de ce qu’est notre France une appré­cia­tion hai­neuse ou dédai­gneuse à l’é­gard de la bour­geoi­sie. Les classes moyennes com­posent, par le nombre et aus­si par l’ac­ti­vi­té, l’élé­ment pré­pon­dé­rant de notre patrie. Créa­tures et favo­rites de nos rois, elles leur ont don­né une col­la­bo­ra­tion éner­gique, utile, dévouée. Ne répé­tons pas trop qu’elles furent ingrates : en fait d’in­gra­ti­tude, les deux pre­miers Ordres n’eurent rien à envier au troi­sième, tout le monde eut sa part dans la grande entre­prise de sui­cide natio­nal appe­lée Révo­lu­tion fran­çaise. Comme l’au­tel et le trône, comme l’é­pée, la robe et les autres élé­ments de la bour­geoi­sie urbaine ont une grosse part des res­pon­sa­bi­li­tés dont nous sup­por­tons aujourd’­hui les consé­quences. S’il faut faire mea culpa, qu’on le fasse en com­mun et sans se ren­voyer la balle. Il ne s’a­git pas de récri­mi­ner, mais de répa­rer.

Cela dit, ceci reste vrai : quand elle rai­sonne sur les ouvriers, la bour­geoi­sie pense et parle comme elle reproche aux ouvriers de vivre ; elle divague sans sou­ci du len­de­main, sans pré­voyance, sans égard à l’en­semble de la situa­tion. Ne vous en tenez pas aux conver­sa­tions d’hommes qui tra­duisent sou­vent plus que les idées de leur monde ; pre­nez, à titre d’ex­pres­sion de la sen­si­bi­li­té d’une classe, ce que les femmes disent sur ce sujet, et vous admi­re­rez ce qu’on peut ajou­ter d’a­veu­gle­ment à l’es­prit de jus­tice, au bon sens, à la cha­ri­té.

Elles disent :

— L’ou­vrier n’est-il pas plus heu­reux qu’au­tre­fois ? Ne vit-il pas plus lar­ge­ment, ou plus com­mo­dé­ment ? N’est-il pas mieux vêtu et logé ? Ne mange-t-il pas mieux ?

C’est vrai. Elles oublient que tel est le cas géné­ral. La vie géné­rale a rele­vé ses condi­tions de puis­sance maté­rielle, et ce pro­grès com­mun à tous n’est pas le pro­grès d’une seule classe : les griefs de celle-ci, s’ils existent, res­tent intacts.

— Les salaires ont aug­men­té, ajoutent-elles.

Assu­ré­ment. Mais tout a aug­men­té, y com­pris le prix de la vie. Et la remarque pré­cé­dente se véri­fie encore.

— Oui, mais le patro­nat ne s’est jamais mon­tré aus­si pro­digue en bien­fai­sance, en assis­tance. Autant de sup­plé­ments à la paie, autant de sub­ven­tions directes du Capi­tal ano­nyme ou du Maître per­son­nel…

Et l’on ajoute volon­tiers si l’on parle des siens :

— Mon père, ou mon frère, est si bon. Mon mari est si géné­reux ! Que veut-on qu’ils fassent de plus ?

Mais rien. Ou plu­tôt une seule chose. Tout sim­ple­ment, madame ou made­moi­selle, ceci : qu’ils com­prennent. Mon­sieur votre père, mon­sieur votre frère ou mon­sieur votre mari ne sont pas immor­tels. Ils peuvent être ame­nés à ces­ser leur exploi­ta­tion. Leurs bonnes dis­po­si­tions, mor­telles et chan­geantes, comme tout ce qui vit, peuvent dis­pa­raître : d’ex­cel­lentes, deve­nir iniques ; de géné­reuses, avares ; de bien­veillantes, contra­riantes et dif­fi­cul­tueuses. Tout ce qui dépend d’eux varie­ra-t-il ain­si et la condi­tion de l’ou­vrier doit-elle être entraî­née dans ces varia­tions ?

La bon­té de mon­sieur votre père ou de mon­sieur votre mari assure aux pro­lé­taires qui dépendent de lui une posi­tion stable, un ave­nir réglé, une vieillesse à l’a­bri des pre­mières néces­si­tés. Si cette bon­té change ? Si un acte de vente le rem­place par l’in­dif­fé­rence d’une « socié­té » ? Admet­tez-vous que tout le reste soit remis en ques­tion ? que tout ce qui se croyait stable doive se remettre à bran­ler ? Je ne dis point : ce n’est pas juste, je dis : ce n’est pas pos­sible, car il s’a­git là, non d’une chose, mais d’un homme capable de pen­ser et d’a­gir, c’est-à-dire de ren­ver­ser ce sys­tème de varia­tions oppres­sives.

Si vous admet­tez l’im­pos­si­bi­li­té d’en res­ter là, vous dis­cer­nez la vraie ques­tion, ques­tion de prin­cipe : l’ou­vrier sera-t-il maître de son len­de­main ?

La ques­tion ne se pose pas très dure­ment dans les petits métiers, sur­tout quand on les exerce dans des loca­li­tés de moyenne éten­due. Où cha­cun se connaît, les mœurs éta­blissent d’elles-mêmes un mini­mum d’ordre et de paix. Ces rigueurs anar­chiques sont adou­cies en fait. Elles se font sen­tir, en toute leur vio­lence, dans les vastes agglo­mé­ra­tions de grande indus­trie, où des mil­liers d’ou­vriers embau­chés indi­vi­duel­le­ment occupent une place qui vaut par­fois de gros salaires, mais ne l’oc­cupent que par chance, pour un jour. Rien qui la garan­tisse. Ceux qui la perdent, perdent exac­te­ment tout ce qu’ils ont. S’ils n’ont rien épar­gné, il leur reste à tendre la main.

Mais là-des­sus s’é­lèvent les voix que nous connais­sons :

— Tant pis ! C’é­tait à eux… ! C’é­tait leur affaire, quand ils gagnaient beau­coup. Cha­cun doit « s’ar­ran­ger », etc.

On s’ar­range en effet, et comme on peut. C’est un fait que l’ou­vrier ne peut guère ou ne sait guère éco­no­mi­ser. Mais, puis­qu’on lui prêche de s’ar­ran­ger, c’est un autre fait qu’il s’ar­range en s’as­so­ciant, en se coa­li­sant avec les cama­rades. Son sys­tème d’ar­ran­ge­ment est de deman­der, par la coa­li­tion et la grève, les plus gros salaires pos­sibles, soit en vue de l’é­pargne, soit pour d’autres des­seins. On n’a pas à lui deman­der les­quels : c’est son affaire, c’est sa guerre. Oui. La guerre de classes naî­tra toutes les fois qu’une classe par­le­ra du devoir des autres au lieu d’exa­mi­ner si elle fait le sien.

Au lieu de se figu­rer tout ouvrier pares­seux, agi­té, dis­si­pa­teur, ivrogne, qu’on se repré­sente un ouvrier nor­mal, ni trop labo­rieux, ni trop mou, levant le coude à l’oc­ca­sion, mais non alcoo­lique, la main large, non pas per­cée ; qu’on l’i­ma­gine ayant à faire vivre une femme et des enfants : je demande si ce pro­lé­taire ain­si fait peut admettre faci­le­ment que son ave­nir ne dépende que de la bon­té d’un bon mon­sieur, même très bon, ou des lar­gesses d’une com­pa­gnie qui peut du jour au len­de­main le rayer de ses effec­tifs ? Si l’on ne laisse à cet ouvrier nor­mal d’autres res­sources que d’é­par­gner sur de gros salaires instables, ne l’o­blige-t-on pas dès lors, en conscience, au nom même de ses devoirs de père et d’é­poux, à se mon­trer, devant l’employeur, exi­geant jus­qu’à l’ab­sur­di­té, jus­qu’à la folie, jus­qu’à la des­truc­tion de son indus­trie nour­ri­cière ? Son­gez que, seule, l’exi­gence lui assure son len­de­main.

Situa­tion sans ana­lo­gie dans l’his­toire. Le serf avait sa glèbe et l’es­clave son maître. Le pro­lé­taire ne pos­sède pas sa per­sonne, n’é­tant pas assu­ré du moyen de l’a­li­men­ter. Il est sans « titre », « sans état ». Il est sau­vage, il est nomade. On peut souf­frir de ce qu’il souffre. Mais plus que lui, en souffre la socié­té elle-même. On com­prend la ques­tion ouvrière quand on a bien vu qu’elle est là.

L’Ac­tion fran­çaise, 30 juillet 1908.

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