Antigone, Vierge-Mère de l’Ordre

Antigone, Vierge-Mère de l’Ordre

I

Ismène parle à sa sœur, de la porte du tombeau, avant de l’y suivre :

Antigone, ma sœur, écoute-moi… Redoute
L’éloge empoisonné qu’on sème sur ta route.

Les rhéteurs ont menti, tu n’as point résisté
Ni manqué d’obéir aux lois de la Cité.

Ô pure, ô méconnue entre toutes les femmes
Tu n’es point seulement la figure de l’Âme

Vide et vaine, accablant du verbe de ta foi
Le faux maître affublé des oripeaux du droit !

Fierté de notre sang, gloire de notre terre,
Ta colonne n’est pas un Cippe solitaire.

Tu tiens, Cariatide, entre tes belles mains
Le présent, l’avenir et le passé thébains.

Partout où des aïeux se lisent les empreintes,
Des arrières-neveux les espérances saintes ;

Sous les replis neigeux, sous les pans liliaux,
Des tombeaux, des berceaux et des lits nuptiaux,

Les autels des Foyers, les termes des Provinces,
La table des serments que jurèrent nos Princes,

Tout s’arme, tout combat pour ce que nous aimons.
N’as-tu pas entendu le généreux Hémon ,

Quand la paix de l’État, le bien de ce royaume
Dans la voie du tyran traînaient leurs vains fantômes,

Comme il fit résonner l’accord demi-divin
Des murmures du peuple des chants du devin,

Telle une haute mer, assaut de la falaise,
S’accorde à la vertu de l’astre qui l’apaise !

Créon peut désarmer tous les hommes de cœur,
Regarde ce vieillard qui trembla dans le chœur,

Il suffit qu’un instant la crainte l’abandonne
Ses yeux ont débordé des larmes d’Antigone

Et son bras languissant, n’était le poids du fer,
Aurait pour toi saisi le premier glaive offert…

L’interprète des Dieux, de leur part, vient redire
Que l’Olympe a frémi : si leur pouvoir expire

On recule au décret de la table d’airain,
Tous veulent t’arracher de l’Orque souterrain !

Pour immortaliser le souffle qui nous reste,
Ma sœur, vois se rouvrir une route céleste !

Dans l’Éther pluvieux erre le chaud rayon
Qui mûrit tes vengeurs au creux de nos sillons ;

Printemps sacré qui bous aux fentes de l’écorce,
Gonfle, ô sang purpurin, les muscles de la Force

Et qu’Elle assure enfin, sœur du Puissant Esprit,
Les ordres éternels qui ne sont pas écrits.

II

Revenant sur le seuil de la tombe, Ismène chante :

Antigone, ma sœur, ne donnons plus à croire,
Reines de la Cité, ses premiers citoyens,
Qu’aux chants insidieux des Filles de Mémoire,
Nous laissions démembrer la gerbe de nos biens.

Antigone, ma sœur, ne laissons plus remordre
Le Scythe ou le Teuton sur la chaste unité
Que forment dans nos cieux, diadèmes de l’Ordre,
La Justice et l’Amour, l’Honneur et la Beauté !

Antigone, ma sœur, touffe de lys en flamme,
Quand s’émeuvent de toi les mystiques ardeurs,
Les larmes de la chair ont les vertus de l’âme,
Faisceaux telluriens d’arômes et d’odeurs.

Antigone, ma sœur, qui ne fut que tendresse,
Ô Haine de la Haine ! Amour, ô rassemblant
Frères, sœur, père, peuple, et Ville et Forteresse
Au refuge adoré qu’enfermaient  tes bras blancs !

Antigone, ma sœur, toi qui n’est pas une Ombre,
Toi qui n’as pas émis de vains souffles de voix,
L’énergique flambeau que tu haussas dénombre
Nos Dieux délibérant sur le trône des Lois :

Le conseil des Grands Dieux, le cercle des vrais hommes,
(Si d’eux-mêmes en leur Styx ils ne sont pas noyés)
Antigone, ma sœur, énonce que nous sommes
L’universel Hymen à la Terre envoyé.

Opposons donc la joie à tout symbole triste
Rendons un esprit pur aux mots mal écoutés
Et recevons enfin des lèvres de nos mystes,
Antigone, ma sœur, une postérité.

Riom, 1946.

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