Entre catho­li­cisme et poli­tique : com­bien de divisions ?

Entre catho­li­cisme et poli­tique : com­bien de divisions ?

Dans un pays de plus en plus déchris­tia­ni­sé, le nôtre, il est assez piquant de consta­ter que jamais les catho­liques n’au­ront été aus­si cour­ti­sés par un per­son­nel poli­tique (certes se récla­mant plu­tôt d’un posi­tion­ne­ment droi­tier, mais pas seule­ment) ravi­vant, par oppor­tu­nisme, la flamme sub­li­mi­nale d’un de nos plus anciens sédi­ments anthro­po­lo­giques. Ain­si, du laï­card Ber­nard Caze­neuve, affir­mant, en jan­vier 2016 que « les racines chré­tiennes de la France sont incon­tes­tables », à Fran­çois Fillon, adepte régu­lier, selon son entou­rage, de retraites à l’ab­baye béné­dic­tine Saint-Pierre de Solesmes, dans sa Sarthe natale. Mais, à quel catho­li­cisme font-ils réfé­rence et, par­tant, à quels cathos s’adressent-ils ?

« Certes la France est déchris­tia­ni­sée. Mais les églises sont tou­jours là. Vides, peut-être. Reste qu’elles font par­tie du pay­sage auquel les Fran­çais sont habi­tués. […] La France sait vague­ment qu’il y a plus de mille cinq cents ans il y eut un nom­mé Clo­vis qui fut bap­ti­sé. Elle sait aus­si qu’à Poi­tiers s’est dérou­lée une bataille rem­por­tée contre ceux qui bran­dis­saient l’é­ten­dard du Pro­phète. ». Telle est, en effet, la réa­li­té dépeinte par l’es­sayiste Benoît Rays­ki sur le site Atlan­ti­co (11 juin 2016). Tou­te­fois, ce fait incon­tes­table et encore visible, mal­gré la pro­gres­sion non moins irré­fu­table d’un islam décom­plexé, serait ren­du à l’é­tat pure­ment muséal sans la pré­sence vivante d’une cer­taine iden­ti­té catho­lique indé­pen­dante de la pra­tique rituelle. C’est que fait res­sor­tir une inté­res­sante étude menée par les socio­logues Phi­lippe Cibois et Yann Rai­son du Cleu­ziou de l’ins­ti­tut de son­dage Ipsos pour le groupe Bayard. Il en res­sort une rela­tive poly­mor­phie des pro­fils cathos, laquelle don­ne­rait la rapide impres­sion que, fina­le­ment, il y aurait autant de catho­liques que de « praxis » reli­gieuses. L’o­ri­gi­na­li­té de l’en­quête réside dans une approche fai­sant litière du mani­chéisme clas­sique en la matière (les cathos de gauche et ceux de droite, les tra­dis et les pro­gres­sistes). « Il y a plu­sieurs demeures dans la mai­son de mon Père » (saint Jean, 14 – 2), à telle enseigne que la foi ne paraît plus être ce plus petit déno­mi­na­teur com­mun irré­duc­tible fédé­rant une com­mu­nau­té catho­lique des plus hété­ro­clite. Pour le dire autre­ment, au réduc­tion­nisme binaire et par trop sim­pliste de la pra­tique catho­lique s’est sub­sti­tué un impres­sion­nisme des sen­si­bi­li­tés qui semble, selon nous, par­ti­ci­per de la « crise » struc­tu­relle de l’É­glise post-conci­liaire. En 2014, Rai­son du Cleu­ziou met­tait déjà en évi­dence cette plu­ra­li­té dif­fi­ci­le­ment com­pa­tible avec l’i­déal, aus­si bien théo­lo­gique que téléo­lo­gique, de la « com­mu­nion » pos­tu­lant, a prio­ri, l’u­ni­ci­té de l’É­glise (Qui sont les cathos aujourd’­hui ? Socio­lo­gie d’un monde divi­sé, Des­clée de Brouwer).

Cathos zom­bies

Notre socio­logue a par­fai­te­ment entre­vu ce qu’il appelle le « catho­li­cisme fes­tif » rava­lé à des pra­tiques plus ances­trales et cou­tu­mières que réel­le­ment ins­pi­rées par de purs actes de foi. « Autre­ment dit, la pra­tique de l’im­mense majo­ri­té des catho­liques fran­çais se limite aux évé­ne­ments de la vie (bap­tême, mariages, décès) et aux grandes fêtes », comme le rap­porte La Croix (12 jan­vier) ; « quant aux pra­ti­quants heb­do­ma­daires, ils repré­sentent… 1,8 % de la popu­la­tion fran­çaise ». Une telle inter­pré­ta­tion n’est pas sans rap­pe­ler le concept de « catho­li­cisme zom­bie » for­gé par Emma­nuel Todd et Her­vé Le Bras, dans Le Mys­tère fran­çais (Seuil, 2013), soit la sur­vi­vance sociale incons­ciente de réflexes rituels jadis irri­gués par une authen­tique croyance méta­phy­sique. À titre d’illus­tra­tion et sans ver­ser dans une synec­doque abu­sive et cari­ca­tu­rale, on en vou­dra pour preuve le sacre­ment du bap­tême qui, par rap­port à celui du mariage (bien qu’en baisse tous les deux en Europe de l’Ouest), conti­nue à se main­te­nir au rang d’habi­tus fami­lial – le terme de « tra­di­tion » parais­sant tout à fait inap­pro­prié pour dési­gner la per­sis­tance d’un phé­no­mène ayant de moins en moins à voir avec la trans­mis­sion d’un patri­moine spi­ri­tuel, mais deve­nant un pré­texte sup­plé­men­taire de ren­contres fes­tives excé­dant le cadre fami­lial lato sen­su.

Dans son ouvrage pré­ci­té, Rai­son du Cleu­ziou four­nit une clé d’a­na­lyse fon­dée impli­ci­te­ment sur la dis­jonc­tion du reli­gieux et de la méta­phy­sique. La reli­gion appa­raît alors comme un ava­tar du lien social de plus en plus dis­ten­du que nos élites s’é­chinent à résu­mer sous le label insi­gni­fiant de « vivre-ensemble », dans la sacro-sainte révé­rence laïque aux « valeurs de la Répu­blique ». Dans un contexte où l’ho­mo­gène fait désor­mais figure de repous­soir, au nom d’un éga­li­ta­risme pro­cé­du­ral et exten­sif, le com­mu­nau­ta­risme offre aux catho­liques de toute obé­dience et de tous hori­zons la faci­li­té d’un repli indi­vi­dua­liste et autar­cique qui fait peu de cas de toute hié­rar­chie, à com­men­cer par celle qui consti­tue le cœur nucléaire du mys­tique de l’É­glise, son magis­tère – dont le pape, en rai­son de son infailli­bi­li­té doc­tri­nale, est le pre­mier gar­dien. Cela se tra­duit par une érup­tion mul­ti­cul­tu­relle, tout catho­lique reven­di­quant presque à son béné­fice d’être plus près de la véri­té évan­gé­lique que son core­li­gion­naire. « Ces sous-cultures semblent s’au­to­no­mi­ser les unes par rap­port aux autres, faute de régu­la­tion ins­ti­tu­tion­nelle pour les faire conver­ger ou pour les arti­cu­ler », conclut du Cleu­ziou. En somme, la messe est dite, ce qui demeure de catho­li­cisme dans notre pays se diluant dans les eaux gla­cées et acides de la sécularisation.

Hyper-post­mo­der­nisme

Le pro­pos peut sem­bler frap­pé du sceau du pes­si­misme, sans pour autant qu’il débouche sur une déses­pé­rante impasse nihi­liste. Mais le royaume de Dieu « n’é­tant pas de ce monde » (Jean, 18 – 36), l’on doit non­obs­tant regret­ter l’ir­ré­ver­sible gâchis anthro­po­lo­gique cau­sé par les folles ten­ta­tions parou­siaques ter­restres des théo­lo­giens de l’a­ber­ra­tion liber­taire et démo­cra­tique post-Vati­can II. Sur le plan poli­tique, une telle pers­pec­tive post­mo­derne s’est avé­rée désas­treuse puis­qu’elle por­tait en elle les funestes pro­messes impo­li­tiques du désordre. Le rela­ti­visme qu’elle impli­quait néces­sai­re­ment a conduit à une hyper­po­li­ti­sa­tion (la poli­tique s’in­vi­tant en tous les domaines de la vie sociale) autant qu’à une hyper­chris­tia­ni­sa­tion du champ poli­tique (qu’illus­tre­rait cette fameuse phrase, sou­vent détour­née de son sens, de Ches­ter­ton – dont la lec­ture infor­me­rait pré­ci­sé­ment sur la double crise spi­ri­tuelle et poli­tique que tra­verse notre monde moderne – aux termes de laquelle « le monde moderne est plein d’an­ciennes ver­tus chré­tiennes deve­nues folles […] parce qu’i­so­lées l’une de l’autre et parce qu’elles vaga­bondent toutes seules »). Il s’en est méca­ni­que­ment sui­vi un effon­dre­ment de l’ordre poli­tique que pré­cé­dait une inver­sion des valeurs. La théo­lo­gie se muait en éthique de convic­tion quand la poli­tique s’a­bî­mait irré­mé­dia­ble­ment dans l’é­co­no­mie (dans son accep­tion éty­mo­lo­gique de ges­tion des affaires domes­tiques). Nihil nove sub sole, puisque des pen­seurs aus­si consé­quents que Vico ou Comte eurent la pré­science de ces dif­fé­rents états poli­tiques et intel­lec­tuels (théo­lo­giques, méta­phy­siques et posi­ti­vo-tech­ni­cistes) à par­tir des­quels s’or­don­naient tous les autres. 

Actuel­le­ment, à l’ère de l’É­tat pré­ten­du­ment neutre, où tout se vaut car rien ne vaut plus rien, le tem­po­rel comme le spi­ri­tuel se trouvent, cha­cun en ce qui le concerne, dans la dra­ma­tique inca­pa­ci­té de tenir leur rang. On rap­pel­le­ra ce pas­sage très augus­ti­nien de La Démo­cra­tie reli­gieuse de Charles Maur­ras  (1921) : « Il faut défi­nir les lois de la conscience pour poser la ques­tion des rap­ports de l’homme et de la socié­té ; pour la résoudre, il faut consti­tuer des auto­ri­tés vivantes char­gées d’in­ter­pré­ter les cas confor­mé­ment aux lois. Ces deux condi­tions ne se trouvent réunies que dans le catho­li­cisme. Là et là seule­ment, l’homme obtient ses garan­ties, mais la socié­té conserve les siennes. […] L’É­glise incarne, repré­sente l’homme inté­rieur tout entier ; l’u­ni­té des per­sonnes est ras­sem­blée magi­que­ment dans son uni­té orga­nique. L’É­tat, un lui aus­si, peut confé­rer, trai­ter, dis­cu­ter et négo­cier avec elle. Que peut-il contre une pous­sière de consciences indi­vi­duelles, que les asser­vir à ses lois ou flot­ter à la mer­ci de leur tour­billon ? »

Déré­lic­tion

Dans un essai aus­si corus­cant que convain­cant inti­tu­lé Église et Immi­gra­tion – Le Grand Malaise – Le Pape et le Sui­cide de la civi­li­sa­tion euro­péenne (Presses de la Renais­sance), Laurent Dan­drieu, jour­na­liste à Valeurs actuelles, s’en prend pré­ci­sé­ment à ce confu­sion­nisme de type sacer­do­ta­liste (que récu­sait Augus­tin d’Hip­pone) auquel nous assis­tons aujourd’­hui à pro­pos de la crise migra­toire euro­péenne. Le pape Fran­çois est indu­bi­ta­ble­ment dans son rôle lors­qu’il appelle, à titre indi­vi­duel, ses bre­bis au devoir théo­lo­gal de cha­ri­té. Mais le bât blesse inévi­ta­ble­ment lorsque, à coups d’ap­proxi­ma­tions théo­lo­giques et de décla­ra­tions à l’emporte-pièce, il bran­dit, tel un impé­ra­tif kan­tien, l’im­pé­rieuse néces­si­té col­lec­tive du droit huma­ni­taire des États, oubliant au pas­sage que cet afflux sou­dain d’im­mi­grants sur les côtes euro­péennes (qu’il qua­li­fie pour­tant, lui-même, d”« inva­sion ») est la résul­tante catas­tro­phique du chaos libyen pro­vo­qué par l’an­cien pré­sident Sar­ko­zy. Soit un pro­blème fon­ciè­re­ment poli­tique devant être tran­ché poli­ti­que­ment et non à l’aune de consi­dé­ra­tions émo­tion­nelles ou compassionnelles. 

Comme le sou­ligne per­ti­nem­ment Dan­drieu, « les prin­cipes évan­gé­liques sont des che­mins de sain­te­té, pas des règles de gou­ver­nance poli­tique » (Le Figa­ro, 13 jan­vier). Sauf qu’en l’es­pèce, le pape fut enten­du, au moins à Ber­lin et à Paris, jus­qu’à Bruxelles, avec les consé­quences poli­tiques que l’on sait. Cette com­plai­sance à l’é­gard d’un ultra­mon­ta­nisme des plus dépla­cé eût été incon­ce­vable en d’autres époques, où un pays comme la France eût vive­ment mani­fes­té un gal­li­ca­nisme sour­cilleux vis-à-vis de Rome. 

Au sur­plus, l’on assiste à un curieux retour­ne­ment consis­tant doré­na­vant à s’en prendre aux « catho­liques iden­ti­taires » accu­sés d’an­ti-papisme par ceux-là même qui n’ont eu de cesse, depuis qua­rante ans, de fus­ti­ger les « prises de posi­tion » pré­ten­du­ment « rétro­grades » et « réac­tion­naires » du Vati­can sur l’a­vor­te­ment ou l’ho­mo­sexua­li­té. Aujourd’­hui, ces anti-calo­tins de pro­fes­sion sont relayés par les idiots utiles de la démo­cra­tie chré­tienne – qui sont au catho­li­cisme ce que l’is­lam est à l’œ­cu­mé­nisme. C’est ain­si que tel obs­cur blo­gueur croit oppor­tun de sor­tir de son ano­ny­mat pour com­mettre un labo­rieux pen­sum anti-« catho iden­ti­taire » (sans nul­le­ment défi­nir ce qu’il entend par là, sauf à empi­ler les habi­tuels pon­cifs sur leurs ins­pi­ra­tions et ori­gines « extrême-droi­tières »). En l’oc­cur­rence, il revient à Erwan Le Morhe­dec d’a­voir décro­ché la palme warho­lienne d’une éva­nes­cente noto­rié­té en publiant un har­gneux Iden­ti­taire – Le Mau­vais Génie du chris­tia­nisme (Cerf) au sein duquel, toute honte bue, notre plu­mi­tif nous pond cette perle du néga­tion­nisme le plus obtus : « Affir­mer que la « France véri­table » serait chré­tienne sup­pose acquises deux vues de l’es­prit : qu’un pays en lui-même puisse être chré­tien, ce qui paraît aus­si faux d’un point de vue spi­ri­tuel que cultu­rel, et qu’il existe une « France véri­table » à laquelle il serait pos­sible de se réfé­rer. » Un abîme de stu­pi­di­té à médi­ter tant il en dit long sur l’é­tat de déré­lic­tion qui s’est empa­rée de bon nombre de cathos…

Aris­tide Leucate