Com­ment je suis deve­nu roya­liste

Com­ment je suis deve­nu roya­liste

Bien qu’on l’ait beau­coup dit, je ne suis pas roya­liste. Je ne suis même pas tout à fait un « Blanc » du Midi 2, comme Bar­rès aimait à l’é­crire. Les ama­teurs de pit­to­resque se sont sou­vent ser­vis de cette éton­nante figure des Rois en exil 3, Ély­sée Méraut, pour expli­quer mes idées sur la Monar­chie ou pour illus­trer mon culte des Princes. La véri­té, plus com­plexe, est aus­si plus simple.

Le cas de ma famille (pater­nelle ou mater­nelle) est celui de l’im­mense majo­ri­té de la petite bour­geoi­sie au XIXe siècle, très divi­sée sur la poli­tique ; les ménages eux-mêmes s’y sont trou­vés en désac­cord sur bien autre chose que la forme du gou­ver­ne­ment ou les prin­cipes d’au­to­ri­té et de liber­té ! Leurs diver­gences ont été morales, reli­gieuses, et ont paru gagner les suprêmes racines de la concep­tion de la vie.

Sou­vent aus­si était-ce d’ap­pa­rence pure. J’en pour­rais don­ner, pour les miens, des signes variés. Mon père et ses sept frères et sœurs avaient reçu de leur père une col­lec­tion de pré­noms tirés de Plu­tarque ou de Tite-Live, l’aî­né appe­lé Romain, le second Aris­tide, un troi­sième Sabin, un autre Camille… tan­dis que leur bonne mère, décla­rant ne rien entendre à tous ces faux dieux, n’ap­pe­lait ses enfants que par les noms chré­tiens de Jean-Bap­tiste, Joseph, Gus­tave, etc. Ce qui ne l’empêchait pas de s’ap­pe­ler elle-même Apol­lo­nie et de me léguer l’ex­tra­or­di­naire pré­nom de Pho­tius qui était héré­di­taire dans sa propre famille. Son arrière-petit-neveu, mon cou­sin au troi­sième degré le doc­teur Charles Pou­tet, qui s’ap­pelle aus­si Pho­tius, ne sait pas plus que moi com­ment cet équi­valent grec du « Lucien » latin nous est venu par le cours des géné­ra­tions.

Nous ne nous connais­sons aucun aïeul pha­na­riote ni hel­lène. Quelque Grec de Mar­seille aura-t-il ser­vi de par­rain à un ascen­dant éloi­gné ? L’ex­pli­ca­tion est vrai­sem­blable, mais ce n’est pas ain­si que l’a­vait enten­du la malice vil­la­geoise, et l’on en avait fait un bon conte anti­clé­ri­cal.

L’un quel­conque de nos grands-pères, déjà féru de cos­tume antique, vou­lant bap­ti­ser son fils Pho­cion, l’al­la dire à la sacris­tie. Le curé de Roque­vaire, à moins que ce ne fût celui d’Au­riol, jeta un cri d’hor­reur :

— Mais c’est un héré­tique, mais c’est un schis­ma­tique ! Mais votre Pho­cion a sépa­ré Byzance de Rome ! Il ne sera pas dit qu’un de mes parois­siens s’ap­pelle jamais Pho­cion. Je le bap­ti­se­rai Pho­tius…

Notre aïeul, s’ex­cu­sant d’en remon­trer ain­si, sou­tint que Pho­cion ne pou­vait être recon­nu cou­pable d’au­cun schisme : nul­le­ment théo­lo­gien, mais ora­teur, géné­ral d’ar­mée, quatre siècles avant que l’É­van­gile fût prê­ché dans Athènes, vrai­ment ce n’é­tait pas sa faute s’il avait igno­ré le vrai Dieu.

— C’est vous qui confon­dez, repar­tit le bon prêtre, c’est Pho­cion qui s’est pla­cé hors de l’É­glise, votre enfant sera Pho­tius, ou rien !

Ain­si fut fait et, mal­gré les pro­tes­ta­tions, le registre parois­sial por­ta, gar­da, per­pé­tua le mal­en­con­treux Pho­tius, et les parents se rat­tra­pèrent en dau­bant à l’en­vi sur l’i­gno­rance de leur pas­teur : ils igno­raient eux-mêmes les trois ou quatre Pho­tius du Mar­ty­ro­loge, anté­rieurs au schisme et très légi­times patrons, un des saints Pho­tius s’é­tant même hono­ré par la défense des arts plas­tiques contre les bri­seurs d’i­mages 4 qui le mirent à mort sous Léon l’I­sau­rien.

Quoi qu’il en soit de la gra­vi­té de ces désac­cords ou de ces fan­tai­sies dans l’ordre des croyances, il ne faut pas beau­coup remon­ter dans le pas­sé de la France pour atteindre une couche tout à fait una­nime de bons sujets du Roi. Le grand-père pater­nel dont je viens de par­ler, était un abon­né fidèle des Débats roya­listes, pen­dant la Res­tau­ra­tion. L’heure appro­chait sans doute où les folles ran­cunes du vicomte de Cha­teau­briand et les com­plai­sances cou­pables de Ber­tin allaient débau­cher bien au-delà de la brillante équipe lit­té­raire, le mal­heu­reux public qui la lisait et la sui­vait. C’est avec de bons roya­listes que l’ar­ti­fice libé­ral fabri­qua peu à peu des répu­bli­cains.

Il dut en être de beau­coup de modestes familles ain­si que de la nôtre. Leur biblio­thèque dit l’his­toire de leurs idées. Lec­trices ardentes de La Monar­chie selon la Charte, puis du Consu­lat et l’Em­pire, elles finirent par les pam­phlets de Lamar­tine et ceux de Proud’­hon. Tel est le glis­se­ment du siècle. Une tren­taine d’an­nées plus tard, mon père était gagné à la dupe­rie de l’Em­pire libé­ral. Mais, ulcé­ré par Sedan, et deve­nu le client du Bien Public, il mou­rut en 1874 plein d’es­pé­rance dans Mon­sieur Thiers. Son frère aîné était res­té orléa­niste intran­si­geant. Deux de ses cadets tour­nèrent à la Répu­blique exal­tée, un peu enra­gée, même com­mu­narde.

Extrê­me­ment stricte en matière reli­gieuse, ma mère avait été éle­vée dans l’hor­reur de la Révo­lu­tion. Un bis­aïeul arrê­té et empri­son­né avait échap­pé par miracle. Le pré­sident du tri­bu­nal révo­lu­tion­naire d’O­range, ancien gar­çon d’au­berge, à qui il avait eu l’es­prit de don­ner autre­fois de larges pour­boires, se por­ta fort de son civisme et le fit relâ­cher. Mais la déten­tion avait dû être longue. Ma mère m’a sou­vent mon­tré avec émo­tion le mince étui que l’on glis­sait dans la soupe du pri­son­nier et qui lui appor­tait l’é­cri­ture des siens. Je n’ai plus retrou­vé cette petite épave, mais je conserve encore la clo­chette fêlée des messes clan­des­tines célé­brées pen­dant la Ter­reur. Là était, là durait le cœur des idées poli­tiques léguées par ma grand-mère, morte à Mar­tigues avant ma nais­sance.

En février 1848, on reve­nait en bande à la mai­son de ville par le che­min de Para­dis, alors très pas­sa­ger ; ma mère et ses sœurs, toutes petites filles, qui mar­chaient en avant, apprirent les pre­mières les jour­nées de Paris et la Révo­lu­tion. Elles se mirent à cou­rir pour sup­plier les gens de ne rien en dire à leur mère. Quant elle fut bien assise au coin de son feu on lui apprit l’a­vè­ne­ment de la deuxième Répu­blique, elle s’é­va­nouit.

Si forts que fussent ces exemples et ces impres­sions, l’es­prit de ma mère incli­nait aux idées libé­rales. Elle pen­sa très long­temps que 1789, bien dif­fé­rent de 1793, avait signi­fié un affran­chis­se­ment, scel­lé une juste révolte, détruit de longues ini­qui­tés. Le méca­nisme de l’an­cienne orga­ni­sa­tion de la France ne lui appa­rut que beau­coup plus tard ; elle appro­chait de la cin­quan­taine, et j’é­tais plus que grand gar­çon, quand une lec­ture très com­plète de Mme de Sévi­gné la fit com­pa­tir aux sou­cis et aux tri­bu­la­tions que don­nait à la pauvre mar­quise le régi­ment ache­té à mon­sieur son fils ; ain­si dis­tin­gua-t-elle l’an­cien équi­libre his­to­rique des ser­vices et des hon­neurs. En aucun temps, je dois le dire, elle n’a­vait mani­fes­té la moindre foi dans une bonne Répu­blique, et M. Thiers ne lui avait paru esti­mable qu’au titre de four­rier des princes d’Or­léans.

— Mais ton père pen­sait le contraire, avait-elle soin d’a­jou­ter, il ne croyait pas à la monar­chie.

— Et ton père à toi, deman­dais-je, qu’est-ce qu’il était, en poli­tique ?

Mon grand-père était né de légi­ti­mistes ardents. Le grand cri d’a­do­ra­tion de sa mère était : « Mon Duc de Ber­ry », le prince à la mode. Demeu­ré car­liste sous le gou­ver­ne­ment de Juillet, il finit par céder, comme le reste de la Marine fran­çaise, aux beaux dons séduc­teurs, vaillance, grâce, esprit popu­laire, tour fami­lier, du Prince de Join­ville, sous les ordres de qui il avait navi­gué. Un jour, que j’ai lieu de pla­cer après les années 40, ce Prince char­mant lui fit l’hon­neur d’une visite dans sa propre mai­son. Qui fut bien attra­pé ? Ce furent les petites filles, qui, atten­dant le fils du Roi, se figu­raient la toque à plumes, le haut-de-chausses, le jus­tau­corps col­lant des Contes de fées : il fal­lut faire la révé­rence à un bel offi­cier de marine en petite tenue !

— La pre­mière décep­tion de ma vie, disait sou­vent ma mère, en riant.

Elle n’en avait pas moins gar­dé un très grand faible pour la branche cadette ; la fusion, puis la recon­nais­sance régu­lière du Comte de Paris la com­blèrent d’es­poir.

Pour ma part, je subis d’autres influences et fus d’a­bord pour Hen­ri V. Rien, n’est plus clair en moi que le sou­ve­nir de la haute vague de Légi­ti­misme qui, au len­de­main de la guerre, pas­sa sur un grand nombre de familles fran­çaises. Je ne parle point du tout des familles aris­to­cra­tiques ou grand’­bour­geoises, je parle du peuple et de ces élé­ments du peuple avec les­quels j’a­vais contact : ma bonne, les amies de ma bonne, dont beau­coup étaient aus­si « blanches » et plus « blanches » que leurs maî­tresses.

Ne raillez point et ne riez point. On écou­tait venir sur les routes les che­vaux blancs qui ramènent le Roi. Hen­ri Dieu­don­né venait réta­blir le prin­cipe d’au­to­ri­té d’où sortent des deux forces sociales : le com­man­de­ment et l’o­béis­sance. Il venait réta­blir l’ordre humain avec l’ordre divin… Je n’ai jamais pu lire les belles stances du dis­cours de l’ab­bé Lan­taigne dans L’Orme du mail 5 sans qu’une mémoire docile émût en moi, toute pareille, la vieille chan­son d’une cer­taine « Miette ». « Miette du Châ­teau », disait-on, sur la prai­rie de Roque­vaire, et au pèle­ri­nage de Saint-Jean de Gar­guier. J’é­tais de la troupe d’en­fants qu’il lui arri­vait de gar­der pêle-mêle quand les autres domes­tiques s’en déchar­geaient. Je revois ces bords du Riou et de l’Hu­veaune, ou ces pelouses du Châ­teau, qui appar­te­nait, je crois, aux oncles de Mgr Cas­tel­lan, aujourd’­hui arche­vêque de Cham­bé­ry. Le moyen de rendre Miette élo­quente était, je le savais, d’at­ta­cher à ma canne rouge mon petit mou­choir blanc. Alors, elle par­lait, alors, elle chan­tait comme l’ab­bé Lan­taigne : Il vien­dra, il vien­dra, il va reve­nir, notre Roi ! Il n’y a que les méchants (li mar­rias) pour le craindre. Il est si bon ! Il est si beau ! La voix était mouillée de larmes, et son fidèle cœur la fai­sait mon­ter en trem­blant.

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