Trois idées poli­tiques : Cha­teau­briand, Miche­let, Sainte-Beuve

Trois idées poli­tiques : Cha­teau­briand, Miche­let, Sainte-Beuve

En dépit de la voix haute et salu­taire des lois de gra­da­tion qui pénètrent si vive­ment toutes choses sur la terre et dans le ciel, des efforts insen­sés furent faits pour éta­blir une démo­cra­tie uni­ver­selle.

Edgar Poe.

À Mon­sieur Paul Bour­get
En sou­ve­nir des justes conclu­sions d’Outre-Mer

Nous devons cher­cher ce qui reste de la vieille France et nous y rat­ta­cher par toutes nos fibres, retrou­ver la pro­vince d’u­ni­té natu­relle et héré­di­taire sous le dépar­te­ment arti­fi­ciel et mor­ce­lé, l’au­to­no­mie muni­ci­pale sous la cen­tra­li­sa­tion admi­nis­tra­tive, les Uni­ver­si­tés locales et fécondes sous notre Uni­ver­si­té offi­cielle et morte, recons­ti­tuer la famille ter­rienne par la liber­té de tes­ter, pro­té­ger le tra­vail par le réta­blis­se­ment des cor­po­ra­tions, rendre à la vie reli­gieuse sa vigueur et sa digni­té par la sup­pres­sion du bud­get des cultes et le droit de pos­sé­der libre­ment assu­ré aux asso­cia­tions reli­gieuses, en un mot, sur ce point comme sur les autres, défaire sys­té­ma­ti­que­ment l’œuvre meur­trière de la révo­lu­tion fran­çaise.

Paul Bour­get, Outre-Mer, tome II.

Note à l’é­di­tion de 1912

L’an­née 1898, tra­ver­sée d’a­gi­ta­tions pro­fondes, ne pou­vait man­quer d’in­tro­duire la poli­tique et la reli­gion dans ses trois grandes com­mé­mo­ra­tions lit­té­raires : le cen­te­naire de la nais­sance de Miche­let, le cin­quan­te­naire de la mort de Cha­teau­briand, l’é­rec­tion du buste de Sainte-Beuve 2. Mes réflexions d’a­lors abou­tirent à des conclu­sions géné­rales qui n’ont pas per­du tout leur inté­rêt aujourd’­hui, car elles ne furent pas étran­gères à la fon­da­tion de notre Action fran­çaise sept mois plus tard. Je leur dois mes rela­tions intel­lec­tuelles avec quelques-uns de ceux dont je suis le col­la­bo­ra­teur depuis qua­torze ans. Ce sou­ve­nir pré­cieux me fera par­don­ner l’a­mi­tié que je garde à ce petit livre et le plai­sir avec lequel j’ai cédé à mes vieux amis, les édi­tions Hono­ré et Édouard Cham­pion, quand ils m’ont pro­po­sé de le réim­pri­mer dans la mai­son où il a vu le jour.

Il me paraît bien vain d’y chan­ger grand’­chose, hor­mis quelques paroles aiguës que j’ai plai­sir à effa­cer. S’il fal­lait tout récrire, je n’au­rais pas de peine à m’abs­te­nir d’un cer­tain cou­rant d’é­pi­grammes. L’ex­pres­sion d’un sen­ti­ment qui se cher­chait encore côtoie ici, à chaque ligne, le for­mu­laire d’une pen­sée qui se trou­vait.

Les défen­seurs de l’a­nar­chie démo­cra­tique et libé­rale, seuls visés et atteints par la direc­tion géné­rale de ma cri­tique, ne man­que­ront pas de la repré­sen­ter de nou­veau comme enne­mie secrète d’une orga­ni­sa­tion reli­gieuse que je vénère. C’est pour­quoi il ne m’a pas sem­blé inutile de fixer, dans cette nou­velle édi­tion, en annexe à la note III, la preuve déci­sive de l’in­ten­tion calom­nieuse achar­née à déna­tu­rer ma pen­sée.

Avant-pro­pos

Je ne traite pas de Cha­teau­briand, de Miche­let ni de Sainte-Beuve ; mais on n’a point trai­té de Sainte-Beuve, de Miche­let, ni de Cha­teau­briand dans les solen­ni­tés dont ils ont four­ni le pré­texte.

Je veux par­ler de ce qui fut l’u­nique sujet des dis­cours et des écrits publiés à pro­pos de ces trois écri­vains. Je dirai quel sens poli­tique peut être sans erreur prê­té à leurs ouvrages. Ce n’est pas de ma faute si on leur en a prê­té un.

Que les par­tis en quête d’un aïeul repré­sen­ta­tif se trompent par­fois de grand homme, je n’y peux rien non plus ; ils m’au­raient épar­gné de rele­ver l’er­reur s’ils l’eussent d’a­bord évi­tée. Comme disent les phi­lo­sophes, tout cela m’est don­né. Mais, sur cette don­née, je me pré­oc­cupe d’a­voir rai­son ; ils me semble dou­teux que ces réflexions souffrent de conteste sérieuse.

La vieille France croit tirer un grand hon­neur de Cha­teau­briand, elle se trompe. La France moderne accepte Miche­let pour patron, mais elle se trompe à son tour. En revanche, ni l’une ni l’autre des deux Frances ne nous montre un sou­ci bien vif de Sainte-Beuve ; c’est encore une faute, un Sainte-Beuve peut les remettre d’ac­cord.

I. Cha­teau­briand ou l’a­nar­chie

La sou­mis­sion est la base du perfec­tionnement.
Auguste Comte

J’ad­mire sur­tout l’é­ga­re­ment de la vieille France. Ce Régime ancien dont elle garde la reli­gion, l’É­tat fran­çais d’a­vant dix-sept cent quatre-vingt-neuf, était monar­chique, hié­rar­chique, syn­di­ca­liste et com­mu­nau­taire ; tout indi­vi­du y vivait sou­te­nu et dis­ci­pli­né ; Cha­teau­briand fut des pre­miers après Jean-Jacques qui firent admettre et aimer un per­son­nage iso­lé et comme per­clus dans l’or­gueil et l’en­nui de sa liber­té.

La vieille France avait ses consti­tu­tions propres, nées des races et des sols qui la com­po­saient. Les voyages de Cha­teau­briand aux pays anglais marquent, avec ceux de Vol­taire et de Mon­tes­quieu, les dates mémo­rables de l’an­glo­ma­nie consti­tu­tion­nelle ; il ne gué­rit jamais de son pre­mier goût pour les pla­giats du sys­tème bri­tan­nique, libé­ra­lisme, gou­ver­ne­ment par­le­men­taire et régime de cabi­net.

La vieille France avait l’es­prit clas­sique, juri­dique, phi­lo­so­phique, plus sen­sible aux rap­ports des choses qu’aux choses mêmes, et, jusque dans les récits les plus liber­tins, ses écri­vains se ran­geaient à la pré­si­dence de la rai­son ; comme les Athé­niens du Ve siècle, cette race arri­vée à la per­fec­tion du génie humain avait, selon une élé­gante expres­sion de M. Bout­my 4, réus­si à sub­sti­tuer « le pro­cé­dé logique » au « pro­cé­dé intui­tif » qu’elle lais­sait aux ani­maux et aux bar­bares ; Cha­teau­briand désor­ga­ni­sa ce génie abs­trait en y fai­sant pré­va­loir l’i­ma­gi­na­tion, en com­mu­ni­quant au lan­gage, aux mots, une cou­leur de sen­sua­li­té, un goût de chair, une com­plai­sance dans le phy­sique, où per­sonne ne s’é­tait ris­qué avant lui. En même temps, il révé­lait l’art roman­tique des peuples du nord de l’Eu­rope. Quoi­qu’il ait plus tard déplo­ré l’in­fluence contre nature que ces peuples sans matu­ri­té acquirent chez nous, il en est le pre­mier auteur.

La vieille France pro­fes­sait ce catho­li­cisme tra­di­tion­nel qui, com­po­sant les visions juives, le sen­ti­ment chré­tien et la dis­ci­pline reçue du monde hel­lé­nique et romain, porte avec soi l’ordre natu­rel de l’hu­ma­ni­té ; Cha­teau­briand a négli­gé cette forte sub­stance de la doc­trine. De la pré­ten­due Renais­sance qu’on le loue d’a­voir pro­vo­qué datent ces « pan­ta­lon­nades théo­lo­giques », ce manque de sérieux dans l’a­po­lo­gé­tique, qui fai­saient rire les maîtres d’Er­nest Renan. Exa­mi­née de près, elle dif­fère seule­ment par le lustre du pit­to­resque et les appels au sens du déisme sen­ti­men­tal pro­pa­gé par les Alle­mands et les Suisses du salon Necker. On a nom­mé Cha­teau­briand un « épi­cu­rien catho­lique », mais il n’est point cela du tout. Je le dirais plus volon­tiers un pro­tes­tant hon­teux vêtu de la pourpre de Rome. Il a contri­bué presque autant que Lam­me­nais, son com­pa­triote, à notre anar­chie reli­gieuse.

Si enfin le Génie du Chris­tia­nisme lui donne l’at­ti­tude d’un farouche adver­saire de la Révo­lu­tion, de fait, il en a été le grand obli­gé.

Lorsque, ayant pris congé des sau­vages de l’A­mé­rique, Fran­çois-René de Cha­teau­briand retrou­va sa patrie, elle était cou­verte de ruines qui l’é­murent pro­fon­dé­ment. Ses pre­mières ébul­li­tions furent, il est vrai, pour mau­dire dans un Essai 5 fameux ce qui venait d’ain­si périr. Peu à peu tou­te­fois, l’i­ma­gi­na­tion his­to­rique repre­nant le des­sus, il aima, mortes et gisantes, des ins­ti­tu­tions qu’il avait fuies jus­qu’au désert, quand elles flo­ris­saient. Il leur don­na, non point des pleurs, mais des pages si gran­de­ment et si pathé­ti­que­ment éplo­rées que leur son éveilla, par la suite, ses propres larmes.

Il les ver­sa de bonne foi. Cette sin­cé­ri­té allait même jus­qu’à l’a­troce. Cet artiste mit au concert de ses flûtes funèbres une condi­tion secrète, mais inva­riable : il exi­geait que sa plainte fût sou­te­nue, sa tris­tesse nour­rie de solides cala­mi­tés, de mal­heurs consom­més et défi­ni­tifs, et de chutes sans espoir de relè­ve­ment. Sa sym­pa­thie, son élo­quence, se détour­nait des infor­tunes incom­plètes. Il fal­lait que son sujet fût frap­pé au cœur. Mais qu’une des vic­times, rou­lée, cou­sue, chan­tée par lui dans le « lin­ceul de pourpre », fit quelque mou­ve­ment, ce n’é­tait plus de jeu ; res­sus­ci­tant, elles le déso­bli­geaient pour tou­jours.

Quand donc la monar­chie fran­çaise eut le mau­vais goût de renaître, elle fut bien reçue ! Après les pre­miers com­pli­ments, faits en haine de Bona­parte et qu’un bon gen­til­homme ne refu­sait pas à son prince, Cha­teau­briand punit, du mieux qu’il le put faire, ce démen­ti imper­ti­nent que la Res­tau­ra­tion infli­geait à ses Requiem. Louis XVIII n’eut pas de plus incom­mode sujet, ni ses meilleurs ministres de col­lègue plus dan­ge­reux.

Enfin 1830 éclate, le délivre. Voi­là notre homme sur une ruine nou­velle. Tous les devoirs de loya­lisme deviennent aus­si­tôt faciles et même agréables. Il intrigue, voyage, publie des décla­ra­tions. « Madame, votre fils est mon roi ! » La mort de Napo­léon II lui donne un grand coup d’es­pé­rance ; si le duc de Bor­deaux, lui aus­si… ? Mais le duc de Bor­deaux gran­dit. Cette dou­ceur est refu­sée à M. de Cha­teau­briand de chan­ter le grand air au ser­vice du der­nier roi ; il se console en regar­dant le der­nier trône mis en mor­ceaux.

La monar­chie légi­time a ces­sé de vivre, tel est le sujet ordi­naire de ses médi­ta­tions ; l’é­vi­dence de cette véri­té pro­vi­soire lui rend la sécu­ri­té ; mais tou­te­fois, de temps à autre, il se trans­porte à la sépul­ture royale, lève le drap et palpe les beaux membres inani­més. Pour les mieux pré­ser­ver de revi­vis­cences pos­sibles, cet ancien sol­dat de Condé les accable de béné­dic­tions acé­rées et d’é­loges per­fides, pareils à des coups de sty­let.

Ceci est lit­té­ral. À ses façons de craindre la déma­go­gie, le socia­lisme, la Répu­blique euro­péenne, on se rend compte qu’il les appelle de tous ses vœux. Pré­voir cer­tains fléaux, les pré­voir en public, de ce ton sar­cas­tique, amer et déga­gé, équi­vaut à les pré­pa­rer.

Assu­ré­ment, ce noble esprit, si supé­rieur à l’in­tel­li­gence des Hugo, des Miche­let et des autres roman­tiques, ne se figu­rait pas de nou­veau régime sans quelque hor­reur. Mais il aimait l’hor­reur ; je vou­drais oser dire qu’il y goû­tait, à la manière de Néron et de Sade, la joie de se faire un peu mal, asso­ciée à des plai­sirs plus péné­trants.

Son goût des mal­heurs his­to­riques fut bien ser­vi jus­qu’à la fin. Il mou­rut dans les délices du déses­poir ; le canon des jour­nées de juin s’é­tei­gnait à peine. Il avait enten­du la fusillade de février. Le nécro­logue des théo­cra­ties et des monar­chies, qui tenait un registre des empe­reurs, des papes, des rois et des grands per­son­nages sai­sis devant lui par la dis­grâce ou la mort, n’en­ton­na point le can­tique de Siméon sans avoir mis sur ses tablettes l’exil des Orléans et la chute de Lamar­tine.

Race de nau­fra­geurs et de fai­seurs d’é­paves, oiseau rapace et soli­taire, Cha­teau­briand n’a jamais cher­ché, dans la mort et dans le pas­sé, le trans­mis­sible, le fécond, le tra­di­tion­nel, l’é­ter­nel ; mais le pas­sé, comme pas­sé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plai­sirs. Loin de rien conser­ver, il fit au besoin des dégâts, afin de se don­ner de plus sûrs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que leur force de l’é­mou­voir, c’est-à-dire lui-même. À la cour, dans les camps, dans les charges publiques comme dans ses livres, il est lui, et il n’est que lui, ermite de Com­bourg, soli­taire de la Flo­ride. Il se sou­met­tait l’u­ni­vers. Cet idole des modernes conser­va­teurs nous incarne sur­tout le génie des Révo­lu­tions. Il l’in­carne bien plus que Miche­let peut-être. On le fête­rait en sabots, affu­blé de la car­ma­gnole et cocarde rouge au bon­net.

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