Le Dilemme de Marc San­gnier

Le Dilemme de Marc San­gnier

Essai sur la démo­cra­tie reli­gieuse

« Pour un esprit déga­gé de toutes les super­sti­tions, un impé­rieux dilemme doit tôt ou tard se poser : ou le posi­ti­visme monar­chique de L’Ac­tion fran­çaise, ou le chris­tia­nisme social du Sillon. »
Marc San­gnier.

À
L’ÉGLISE ROMAINE

À
L’ÉGLISE
DE
L’ORDRE

Au
prêtre émi­nent
qui
fut mon pre­mier maître

Au
par­fait huma­niste
par qui
je fus intro­duit
aux
lettres pro­fanes 1

Intro­duc­tion

I

On se trompe sou­vent sur le sens et sur la nature des rai­sons pour les­quelles cer­tains esprits irré­li­gieux ou sans croyance reli­gieuse ont voué au Catho­li­cisme un grand res­pect mêlé d’une sourde ten­dresse et d’une pro­fonde affec­tion. — C’est de la poli­tique, dit-on sou­vent. Et l’on ajoute : — Simple goût de l’au­to­ri­té. On pour­suit quel­que­fois : — Vous dési­rez une reli­gion pour le peuple… Sans sous­crire à d’aus­si som­maires inep­ties, les plus modé­rés se sou­viennent d’un pro­pos de M. Bru­ne­tière : « L’É­glise catho­lique est un gou­ver­ne­ment », et concluent : vous aimez ce gou­ver­ne­ment fort.

Tout cela est fri­vole, pour ne pas dire plus. Quelque éten­due que l’on accorde au terme de gou­ver­ne­ment, en quelque sens extrême qu’on le reçoive, il sera tou­jours débor­dé par la plé­ni­tude du grand être moral auquel s’é­lève la pen­sée quand la bouche pro­nonce le nom de l’É­glise de Rome. Elle est sans doute un gou­ver­ne­ment, elle est aus­si mille autres choses. Le vieillard en vête­ments blancs qui siège au som­met du sys­tème catho­lique peut res­sem­bler aux princes du sceptre et de l’é­pée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu’il ful­mine ; mais la plu­part du temps son auto­ri­té par­ti­cipe de la fonc­tion paci­fique du chef de chœur quand il bat la mesure d’un chant que ses cho­ristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle exté­rieure n’é­puise pas la notion du Catho­li­cisme, et c’est lui qui passe infi­ni­ment cette règle. Mais où la règle cesse, l’har­mo­nie est loin de ces­ser. Elle s’am­pli­fie au contraire. Sans consis­ter tou­jours en une obé­dience, le Catho­li­cisme est par­tout un ordre. C’est à la notion la plus géné­rale de l’ordre que cette essence reli­gieuse cor­res­pond pour ses admi­ra­teurs du dehors.

Il ne faut donc pas s’ar­rê­ter à la seule hié­rar­chie visible des per­sonnes et des fonc­tions. Ces gra­dins suc­ces­sifs sur les­quels s’é­che­lonne la majes­tueuse série des juri­dic­tions font déjà pres­sen­tir les dis­tinc­tions et les clas­se­ments que le Catho­li­cisme a su intro­duire ou raf­fer­mir dans la vie de l’es­prit et l’in­tel­li­gence du monde. Les constantes maximes qui dis­tri­buent les rangs dans sa propre orga­ni­sa­tion se retrouvent dans la rigueur des choix cri­tiques, des pré­fé­rences rai­son­nées que la logique de son dogme sug­gère aux plus libres fidèles. Tout ce que pense l’homme reçoit, du juge­ment et du sen­ti­ment de l’É­glise, place pro­por­tion­nelle au degré d’im­por­tance, d’u­ti­li­té ou de bon­té. Le nombre de ces dési­gna­tions élec­tives est trop éle­vé, leur qua­li­fi­ca­tion est trop minu­tieuse, moti­vée trop sub­ti­le­ment, pour qu’il ne semble pas tou­jours assez facile d’y contes­ter, avec une appa­rence de rai­son, quelque point de détail. Où l’É­glise prend sa revanche, où tous ses avan­tages recon­quièrent leur force, c’est lors­qu’on en revient à consi­dé­rer les ensembles. Rien au monde n’est com­pa­rable à ce corps de prin­cipes si géné­raux, de cou­tumes si souples, sou­mis à la même pen­sée, et tel enfin que ceux qui consen­tirent à l’ad­mettre n’ont jamais pu se plaindre sérieu­se­ment d’a­voir erré par igno­rance et faute de savoir au juste ce qu’ils devaient. La conscience humaine, dont le plus grand mal­heur est peut-être l’in­cer­ti­tude, salue ici le temple des défi­ni­tions du devoir.

Cet ordre intel­lec­tuel n’a rien de sté­rile. Ses bien­faits rejoignent la vie pra­tique. Son génie pré­voyant guide et sou­tient la volon­té, l’ayant pres­sen­tie avant l’acte, dès l’in­ten­tion en germe, et même au pre­mier jet nais­sant du vœu et du désir. Par d’in­si­nuantes manœuvres ou des exer­cices vio­lents répé­tés d’âge en âge pour assou­plir ou pour domp­ter, la vie morale est prise à sa source, cap­tée, orien­tée et même conduite, comme par la main d’un artiste supé­rieur.

Pareille dis­ci­pline des puis­sances du cœur doit des­cendre au delà du cœur. Qui­conque se pré­vaut de l’o­ri­gine catho­lique en a gar­dé un corps ondoyé et trem­pé d’ha­bi­tudes pro­fondes qui sont sym­bo­li­sées par l’ac­tion de l’en­cens, du sel ou du chrême sacrés, mais qui déter­minent des influences et des modi­fi­ca­tions radi­cales. De là est née cette sen­si­bi­li­té catho­lique, la plus éten­due et la plus vibrante du monde moderne, parce qu’elle pro­vient de l’i­dée d’un ordre impo­sé à tout. Qui dit ordre dit accu­mu­la­tion et dis­tri­bu­tion de richesses : mora­le­ment, réserve de puis­sance et de sym­pa­thie.

II

On pour­rait expli­quer l’in­signe mer­veille de la sen­si­bi­li­té catho­lique par les seules ver­tus d’une pré­di­ca­tion de fra­ter­ni­té et d’a­mour, si la fra­ter­ni­té et l’a­mour n’a­vaient pro­duit des résul­tats assez contraires quand on les a prê­chés hors du catho­li­cisme. N’ou­blions pas que plus d’une fois dans l’his­toire il arri­va de pro­po­ser « la fra­ter­ni­té ou la mort » et que le catho­li­cisme a tou­jours impo­sé la fra­ter­ni­té sans l’ar­mer de la plus légère menace : lors­qu’il s’est mon­tré rigou­reux ou sévère jus­qu’à la mort, c’est de jus­tice ou de salut social qu’il s’est pré­va­lu, non d’a­mour. Le trait le plus mar­quant de la pré­di­ca­tion catho­lique est d’a­voir pré­ser­vé la phi­lan­thro­pie de ses propres ver­tiges, et défen­du l’a­mour contre la logique de son excès. Dans l’in­té­rêt d’une pas­sion qui tend bien au sublime, mais dont la nature est aus­si de s’ai­grir et de se tour­ner en haine aus­si­tôt qu’on lui per­met d’être la maî­tresse, le catho­li­cisme a for­gé à l’a­mour les plus nobles freins, sans l’al­té­rer ni l’op­pri­mer.

Par une opé­ra­tion com­pa­rable aux chefs-d’œuvre de la plus haute poé­sie, les sen­ti­ments furent pliés aux divi­sions et aux nombres de la Pen­sée ; ce qui était aveugle en reçut des yeux vigi­lants ; le cœur humain, qui est aus­si prompt aux arti­fices du sophisme qu’à la bru­ta­li­té du simple état sau­vage, se trou­va redres­sé en même temps qu’é­clai­ré.

Un pareil tra­vail d’en­no­blis­se­ment opé­ré sur l’âme sen­sible par l’âme rai­son­nable était d’une néces­si­té d’au­tant plus vive que la puis­sance de sen­tir semble avoir redou­blé depuis l’ère moderne. « Dieu est tout amour », disait-on. Que serait deve­nu le monde si, retour­nant les termes de ce prin­cipe, on eût tiré de là que « tout amour est Dieu » ? Bien des âmes que la ten­dresse de l’é­van­gile touche, inclinent à la flat­teuse erreur de ce pan­théisme qui, éga­li­sant tous les actes, confon­dant tous les êtres, légi­time et avi­lit tout. Si elle eût triom­phé, un peu de temps aurait suf­fi pour détruire l’é­pargne des plus belles géné­ra­tions de l’hu­ma­ni­té. Mais elle a été com­bat­tue par l’en­sei­gne­ment et l’é­du­ca­tion que don­nait l’É­glise : — Tout amour n’est pas Dieu, tout amour est « DE DIEU ». Les croyants durent for­mu­ler, sous peine de retran­che­ment, cette dis­tinc­tion véné­rable, qui sauve encore l’Oc­ci­dent de ceux que Macau­lay 2 appelle les bar­bares d’en bas.

Aux plus beaux mou­ve­ments de l’âme, l’É­glise répé­ta comme un dogme de foi : « Vous n’êtes pas des dieux ». À la plus belle âme elle-même : « Vous n’êtes pas un Dieu non plus ». En rap­pe­lant le membre à la notion du corps, la par­tie à l’i­dée et à l’ob­ser­vance du tout, les avis de l’É­glise éloi­gnèrent l’in­di­vi­du de l’au­tel qu’un fol amour-propre lui pro­po­sait tout bas de s’é­di­fier à lui-même ; ils lui repré­sen­tèrent com­bien d’êtres et d’hommes, exis­tant près de lui, méri­taient d’être consi­dé­rés avec lui : — n’é­tant pas seul au monde, tu ne fais pas la loi du monde, ni seule­ment ta propre loi. Ce sage et dur rap­pel à la vue des choses réelles ne fut tant écou­té que parce qu’il venait de l’É­glise même. La meilleure amie de chaque homme, la bien­fai­trice com­mune du genre humain, sans cesse incli­née sur les âmes pour les culti­ver, les polir et les per­fec­tion­ner, pou­vait leur inter­dire de se choi­sir pour centre.

Elle leur mon­trait ce point dan­ge­reux de tous les pro­grès obte­nus ou dési­rés par elle. L’a­po­théose de l’in­di­vi­du abs­trait se trou­vait ain­si réprou­vée par l’ins­ti­tu­tion la plus secou­rable à tout indi­vi­du vivant. L’in­di­vi­dua­lisme était exclu au nom du plus large amour des per­sonnes, et ceux-là mêmes qu’entre tous les hommes elle appe­lait, avec une dilec­tion pro­fonde, les humbles, rece­vaient d’elle un trai­te­ment de pri­vi­lège, à la condi­tion très pré­cise de ne point tirer de leur humi­li­té un orgueil, ni de la sujé­tion le prin­cipe de la révolte.

La douce main qu’elle leur tend n’est point des­ti­née à leur ban­der les yeux. Elle peut s’ef­for­cer de cor­ri­ger l’ef­fet d’une véri­té âpre. Elle ne cherche pas à la nier ni à la rem­pla­cer par de vides fic­tions. Ce qui est : voi­là le prin­cipe de toute cha­ri­table sagesse. On peut dési­rer autre chose. Il faut d’a­bord savoir cela. Puisque le sys­tème du monde veut que les plus sérieuses garan­ties de tous les « droits des humbles » ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puis­sants, l’É­glise n’en­combre pas cette véri­té de contes­ta­tions super­flues. S’il y a des puis­sants féroces, elle les adou­cit, pour que le bien de la puis­sance qui est en eux donne tous ses fruits ; s’ils sont bons, elle for­ti­fie leur auto­ri­té en l’u­ti­li­sant pour ses vues, loin d’en relâ­cher la pré­cieuse consis­tance. Il fau­drait se conduire tout autre­ment si notre uni­vers était construit d’autre sorte et si l’on pou­vait y obte­nir des pro­grès d’une autre façon. Mais tel est l’ordre. Il faut le connaître si l’on veut uti­li­ser un seul de ses élé­ments. Se confor­mer à l’ordre abrège et faci­lite l’œuvre. Contre­dire ou dis­cu­ter l’ordre est perdre son temps. Le catho­li­cisme n’a jamais usé ses puis­sances contre des sta­tuts éter­nels ; il a renou­ve­lé la face de la terre par un effort d’en­thou­siasme sou­te­nu et mis en valeur au moyen d’un par­fait bon sens. Les réfor­ma­teurs radi­caux et les ama­teurs de révo­lu­tion n’ont pas man­qué de lui conseiller une autre conduite, en le raillant amè­re­ment de tant de pré­cau­tions. Mais il les a tran­quille­ment excom­mu­niés un par un.

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