Charlotte Marchandise candidate 2.0

Charlotte Marchandise candidate 2.0

Le 31 décembre dernier, Charlotte Marchandise est sortie vainqueur d’une primaire atypique. En effet, l’élue locale rennaise a été choisie par une trentaine de milliers de personnes à travers le site LaPrimaire.org et lance sa campagne présidentielle que la plupart des commentateurs trouvent déjà « originale » (bien qu’il lui reste encore à obtenir les fameuses 500 signatures).

On pourrait dénoncer la faiblesse des fondations d’une telle candidature reposant sur un suffrage numérique mais, comme certains l’ont fait remarqué, LaPrimaire.org a rassemblé bien plus de suffrages que la primaire d’EELV (fait qui laisse songeur). Les raisons de ce succès résident dans plusieurs facteurs, à commencer par la distance croissante séparant les élites politiques du citoyen moyen, nourrissant un ras-le-bol généralisé face aux échecs et aux aberrations du système politique. C’est précisément de cette distance dont Charlotte Marchandise prend acte dans sa communication, en affirmant par ailleurs que « la politique n‘est pas un métier ». Son parcours a sans doute fait beaucoup. En effet, l’élue rennaise n’a pas le parcours typique du politicien de profession. Son CV lie un cursus professionnel diversifié à de multiples engagements associatifs (promotion des logiciels libres et des logiques open-sources, promotion du droit à la santé, promotion de la méthode Montessori).

Diplômée en Gestion et en Économie, elle a étudié et travaillé à l’étranger pendant plusieurs années (en Espagne et aux Etats-Unis), c’est aussi une autodidacte dans le domaine des nouvelles technologies. Ce n’est que très récemment qu’elle entre en politique en intégrant, en tant que membre de la société civile, une liste de gauche (30 % EELV — 30 % Front de Gauche — 30 % Citoyens) aux élections municipales de Rennes en 2014. Élue après une fusion avec la liste PS au second tour, elle est nommée adjointe déléguée à la santé à quel titre, elle est également élue la même année à la présidence du Réseau Français des Villes-Santé de l’OMS. « L’une de mes réussites, affirme-t-elle, […] est de faire travailler ensemble sur des projets communs des élus de tous partis politiques, […] en évitant les mécanismes d’enfermement des clivages partisans pour agir en faveur du bien commun et de l’intérêt général ». La légitimité de la campagne de C. Marchandise s’appuie donc à la fois sur un profil différent de celui du politicien professionnel et sur une connaissance du terrain. Son parcours lui a fait faire l’expérience de l’efficacité potentielle des partenariats entre les entreprises, les citoyens et les services publics. Aussi sa candidature à LaPrimaire.org était motivée, nous dit-elle, par sa conviction de la nécessité de « réinventer le système politique » pour « laisser une place aux citoyens, et sortir d’un système de partis ».

Si la légitimité de la candidate est assez nouvelle et intéressante dans la forme, le fond du discours ne jure pas avec l’esprit ambiant (elle récuse d’ailleurs avec raison l’usage de l’adjectif « antisystème » pour qualifier sa campagne). Son programme repose sur trois grands axes : l’instauration d’un revenu universel de base, la mise en place d’une transition énergétique écologique, et une réforme constitutionnelle. A propos de ce dernier point, interviewée par radio laser, Charlotte Marchandise affirmait que la cinquième république « n’est pas de notre temps. On est, poursuit-elle, […] l’une des dernières républiques à avoir un système aussi centralisé […] avec un président […] hyper-personnifié et à ne pas jouer le jeu parlementaire qui est quand même ce qui est beaucoup plus intéressant pour représenter l’intérêt général et le bien commun pour ne pas voter comme sa ligne de parti mais aller créer ensemble ».

C’est précisément sur ce point que cette candidature se prend les pieds dans ses propres contradictions. A une intention plus que louable de permettre aux citoyens de réinvestir l’action politique concrète, à travers des partenariats entre eux, les élus, les entreprises et les associations, le programme de Charlotte Marchandise demande plus de parlementarisme – précisément responsable de la dépossession politique des citoyens (à la différence près que des citoyens tirés au sort participeraient au processus. Il s’agirait donc d’ « instaurer un régime parlementaire piloté par un ou une premier ministre, avec des citoyens tirés au sort pour siéger dans les chambres avec des parlementaires élus »…). A aucun moment son programme politique n’évoque la question de la souveraineté (donc des moyens politiques pour appliquer son programme), ni de l’Union Européenne (comment appliquer une transition écologique en respectant des normes européennes taillées pour convenir aux grandes entreprises ?). Sa conception de la politique ne jure absolument pas avec l’esprit de l’époque : « la présidentielle française est un moment violent. […] les candidats n’ont pas d’autre choix que de se mettre au centre et d’utiliser parfois (trop souvent) un vocabulaire guerrier peu compatible avec mon engagement pour la paix ». Le monde politique est un monde violent, qu’il convient d’apaiser.

Dans l’esprit de C. Marchandise, il n’est plus question de volonté politique, de stratégie de long terme, le ou la candidat(e) devra faire preuve d’une « pédagogie de la décision ». La volonté affichée de cette candidate de faire réinvestir le champ politique aux citoyens masque en réalité un repli face aux nécessités réelles de la politique (faite de rapports de forces, d’autant plus dans le cadre d’une démocratie parlementaire). Cette candidature 2.0 est donc aussi une candidature très « big mother ». Son aspect a-partisan est également à relativiser dans la mesure où Charlotte Marchandise appartient au groupe écologiste au sein de la majorité municipale de Rennes et qu’elle a été élue dans une liste dont la couleur politique était fortement marquée. En d’autres termes, cette candidature est nouvelle dans son procédé de légitimation (une primaire en ligne) mais pas dans son message non plus que dans son programme de gauche sociétale, qui rappelle le projet de sixième république de J.-L. Mélenchon ou les aspirations du mouvement « Nouvelle Donne ».