Fra­ter­ni­té républicaine

Fra­ter­ni­té républicaine

Les rats sont dans Paris (et à Mar­seille). Ce n’est pas neuf, on en par­lait déjà naguère, et aucun poète, jamais, ne s’est excla­mé « mais où sont les rats d’antan ?! » Ce qui est rela­ti­ve­ment nou­veau, c’est qu’ils pul­lulent. Tout par­tout, les rats ! Ani­maux intel­li­gents, certes, mais plus répu­gnants qu’un conseiller muni­ci­pal, presqu’aussi dan­ge­reux et sur­tout por­teurs de mala­die, les voi­là qui ont enva­hi les squares et qui traquent avec avi­di­té le crou­ton de kebab et la frite McDo.

Tout occu­pée à amé­na­ger des plages éphé­mères, des nuits cultu­relles et des pro­me­nades équi­tables, la Mai­rie de Paris – l’État – avait juste oublié de trai­ter de l’insalubrité, alors même qu’augmente la popu­la­tion des sans abri. La voi­là donc, brus­que­ment rap­pe­lé à la réa­li­té, et une réa­li­té qu’elle ne peut pas nier car les gens voient les rats (à défaut qu’ils puissent attra­per les déci­bels des quais sur­char­gés pour les appor­ter par conte­neurs entiers place de l’Hôtel de Ville).

On décide donc d’éliminer les rats. Le plan d’action a été lan­cé le 8 décembre. Vieille lutte, vieilles recettes… Mais non ! Le rati­cide émeut et épou­vante les bons esprits ! Au nom de quoi dis­pu­tons-nous l’espace urbain à la gente ratière, s’écrient les bons esprits ? De quel abo­mi­nable péché anthro­po­cen­trique ne sommes-nous pas en train de char­ger nos âmes ! Les rats aus­si sont urbains, ouvrons-leurs nos squares ! Une péti­tion lan­cée par une psy­cho­logue cli­ni­cienne (c’est dire à quel point elle est com­pé­tente en la matière) a recueilli plus de 20.000 signatures.

Car il est impor­tant, en fait, de trai­ter les rats comme des ani­maux « limi­naires », c’est-à-dire à mi-che­min des ani­maux sau­vages et des ani­maux domes­tiques, eux-mêmes qua­si humains. Le rat, c’est nous, pour faire simple. Ils se sont adap­tés à nos espaces – et en sont donc les légi­times occu­pants au même titre que nous. Tra­quons la par­ti­cule du feu de che­mi­née, mais lais­sons pros­pé­rer le rati­cule dans la cave. Citons les auteurs du plai­doyer : « Comme ils ne font pas par­tie de notre socié­té, nous sommes per­sua­dés de pou­voir éli­mi­ner en toute impu­ni­té ces pré­ten­dus nui­sibles par des méthodes sem­blables à celles du net­toyage eth­nique. » (Sue Donald­son et Will Kym­li­ca, Zoo­po­lis (édi­tions Alma), cités par Phi­lippe Rei­gné, dans Libé­ra­tion, 28 décembre 2016).

Voi­là, la fra­ter­ni­té répu­bli­caine nous com­mande de faire repen­tance pour tous les rats qui furent éli­mi­nés, de ban­nir les sou­ri­cières comme on a ban­ni la guillo­tine, de consi­dé­rer que les habi­tants de la ville sont aus­si bien les rats que les humains, les pigeons que nos voi­sins, les lapins du périph’ que les tou­ristes en goguette. Il est cer­tain qu’un uni­vers de béton est triste à mou­rir, et qu’on peut regret­ter les moi­neaux qui venaient pico­rer nos crois­sants. Doit-on pour autant éta­blir que l’homme n’est rien d’autre qu’un ani­mal – et se lais­ser aller à com­pa­rer les atro­ci­tés des dic­ta­tures aux plan d’action des ser­vices vétérinaires ?