La dic­ta­ture de l’émotionnel sélec­tif 

La dic­ta­ture de l’émotionnel sélec­tif 

La pres­sion média­tique et asso­cia­tive aura donc eu rai­son du droit. Mer­cre­di 28 décembre Fran­çois Hol­lande a fina­le­ment accor­dé sa grâce pré­si­den­tielle totale à Jac­que­line Sau­vage, 69 ans, condam­née à dix ans de pri­son ferme pour avoir tué son mari en 2012. Elle avait déjà obte­nu une grâce par­tielle le 31 jan­vier der­nier mais s’était vu refu­ser par deux fois sa demande de liber­té condi­tion­nelle par deux cours d’assises dif­fé­rentes qui avaient donc confir­mé sa peine de 10 ans de réclu­sion cri­mi­nelle. Une par­tie de la classe poli­tique et média­tique se réjouit déjà d’une telle déci­sion, et gageons qu’une bonne par­tie de l’opinion par­tage leur sou­la­ge­ment. Nous sau­rons doré­na­vant que la France “nor­male” est un pays dans lequel l’empathie – habi­le­ment sus­ci­tée par les sub­tiles injonc­tions média­tiques – dit le droit…  

« Jac­que­line Sau­vage a tué son mari, certes, mais ce der­nier était une ordure qui la bat­tait et abu­sait sexuel­le­ment de leurs filles ! » clame la vox popu­li. On aura beau dire que l’enquête a mon­tré que Jac­que­line Sau­vage n’a pas agi en rai­son des vio­lences subies par elle ou ses filles, que ces vio­lences s’étant éta­lées sur des années, elle aurait pu à de nom­breuses reprises por­ter plainte, on aura beau faire remar­quer avec Vir­gi­nie Duval, pré­si­dente de l’Union Syn­di­cale des Magis­trats que « la situa­tion inhu­maine vécue par Jac­que­line Sau­vage, ces vio­lences qu’elle a subies ont bien été consi­dé­rées par les magis­trats et les jurés popu­laires pour rendre leur ver­dict », on aura beau évo­quer le pré­cé­dent dan­ge­reux que cette grâce consti­tue, sou­li­gner avec Phi­lippe Bil­ger qu’« une cour d’as­sises ne juge pas une cause mais un crime sin­gu­lier accom­pli par une per­son­na­li­té unique », conve­nir que l’on peut dis­cu­ter d’un ver­dict ren­du par une cour de jus­tice, mais que, dans ce cas pré­cis, on ne peut repro­cher aux deux cours d’assise le moindre vice de pro­cé­dure : « rien qui doive exi­ger com­pen­sa­tion, répa­ra­tion, conso­la­tion, expia­tion, contri­tion. De la démo­cra­tie et de la jus­tice, c’est tout », cela ne change rien. Le méchant est mort, la vic­time a gagné, clap de fin ! On pour­ra donc impu­né­ment tuer quelqu’un de sang-froid si un tri­bu­nal infor­mel consti­tué de mili­tant-e‑s d’associations vic­ti­maires arrive à crier suf­fi­sam­ment fort l’infériorité morale de notre vic­time…  

On ne sait ce qui est le plus déplo­rable dans cette affaire ; que le chef de l’Etat, pour des rai­sons obs­cures, passe outre la déci­sion (confir­mée à deux reprises) d’une jus­tice popu­laire cen­sée être indé­pen­dante de l’exécutif, ou qu’il donne de ce fait rai­son à « une défense fan­tai­siste, mili­tante et judi­ciai­re­ment contre-pro­duc­tive » ayant construit pour les médias « une Sto­ry tel­ling aux anti­podes de la réa­li­té du dos­sier » selon la for­mule per­cu­tante de Régis de Cas­tel­nau3. Quel inté­rêt avait-il à prendre une telle déci­sion alors qu’il n’a plus à cou­rir après les voix ? Est-ce sim­ple­ment sa haine des juges, dont témoi­gnait son der­nier livre ? La réponse est sans doute un entre-deux (comme tant de déci­sions prise par le pré­sident la plus déses­pé­ré­ment nor­mal de l’histoire) : satis­faire le tout com­pas­sion­nel du fémi­nisme vic­ti­maire incar­né et sou­te­nu par on ne sait quelles cote­ries pari­siennes tout en bafouant au pas­sage l’institution judi­ciaire, ce qui ne gâche rien ! 

Il est éga­le­ment regret­table que Mme Sau­vage devienne le sym­bole de la cause des femmes bat­tues. La ques­tion des vio­lences conju­gales mérite mieux comme égé­rie. En effet, le dos­sier (basé sur une enquête de voi­si­nage et non sur les pré­ju­gés patriar­caux des juges et des jurés) ne donne pas d’elle l’image d’une vic­time pas­sive, mais fait appa­raître un tout autre per­son­nage. Jac­que­line Sau­vage, refu­sant de por­ter plainte pour elle-même ou pour ses filles vio­lées, était en revanche toute dis­po­sée à pour­suivre la maî­tresse de son mari avec une arme…  

Et que dire de l’indignation sélec­tive des médias ? Luc Four­nié, bura­liste de Lavaur condam­né dans l’indifférence géné­rale à dix ans de pri­son ferme pour avoir défen­du son com­merce ne mérite-t-il pas de grâce pré­si­den­tielle ou son quo­ta d’indignation média­tique et asso­cia­tive géné­rale ? On consta­te­ra au contraire sans peine que la plu­part de ceux qui se pressent pour sou­te­nir Jac­que­line Sau­vage sont tout dis­po­sés à fus­ti­ger Luc Four­nié. C’est qu’ici l’autodéfense n’est pas le cœur du pro­blème. L’autodéfense est un droit natu­rel. Robert Rede­ker la défi­nit comme « une situa­tion de vio­lence qui fabrique deux vic­times, la per­sonne qui se défend, d’a­bord, qui à juste titre pro­tège ses biens et sa vie, et l’a­gres­seur ensuite, qui en réponse à son méfait subit des dom­mages pou­vant aller jus­qu’à la mort ». L’ambiguïté inhé­rente à cette défi­ni­tion fait que toute affaire d’au­to­dé­fense se mue rapi­de­ment un conflit de légi­ti­mi­tés (et favo­rise donc la com­pé­ti­tion morale). Qui est la vic­time ou l’agresseur ? En jouant sur cette ambigüi­té, « deve­nu vic­time, l’a­gres­seur peut gagner l’ou­bli de son sta­tut de cou­pable ; c’est ain­si que le cam­brio­leur de Lavaur n’est plus un cou­pable, mais, en dépit de toute réa­li­té et de tout bon sens, une sorte de vic­time abso­lue, de vic­time exem­plaire, sur laquelle les belles âmes lar­moient »5. Il en va de même pour Jac­que­line Sau­vage, choi­sie par l’idéologie domi­nante contre Luc Four­nié : dans le pre­mier cas, une femme qui abat son mari de dos se voit revê­tue de la qua­li­té de vic­time, digni­té refu­sée à un bura­liste défen­dant son com­merce. Son tort est d’être un « mâle blanc de plus de cin­quante ans c’est-à-dire une figure onto­lo­gi­que­ment repous­sante » (Robert Rede­ker). La pré­mé­di­ta­tion pos­sible de l’acte de Jac­que­line Sau­vage ne change rien, Luc Four­nié ne fait pas le poids dans la course à la concur­rence vic­ti­maire. En tant qu’homme, il appar­tient à la race mau­dite qui a oppres­sé les femmes pen­dant l’intégralité de l’histoire humaine, jusqu’à l’avènement du fémi­nisme éman­ci­pa­teur. Il n’a que des pri­vi­lèges, et ne peut donc accé­der au titre sur­va­lo­ri­sant dans notre monde, de « vic­time ». La lutte poli­tique, par­fois vio­lente, du pas­sé patriar­cal est dépas­sée : l’heure est au matriar­cat de Big Mother, donc à la com­pé­ti­tion morale dont l’enjeu est le sta­tut de vic­time. Vous n’obtiendrez rien de per­sonne sans cela.  

En atten­dant, les décla­ra­tions et dis­cours déployés à l’occasion de l’affaire Sau­vage font oublier l’acte com­mis et le fait qu’il ne soit pas ano­din. Pire, une fois encore, les consé­quences poli­tiques d’une telle déci­sion irres­pon­sable sont inté­gra­le­ment pas­sées à la trappe. La France pané­li­sée tend à reve­nir peu à peu à l’ancienne per­son­na­li­té des lois, le tout sous pré­texte de pro­gres­sisme. La jus­tice tend à ne plus être celle du peuple sou­ve­rain mais tend à deve­nir celle d’individus exi­geant que la loi s’adapte à leurs situa­tions par­ti­cu­lières.  

Charles Horace