La République se défie des crèches de Noël

La présence de crèches dans les mairies n’est pas incompatible avec la laïcité républicaine. À condition toutefois que leur exposition s’inscrive dans un contexte plus culturel que religieux – subtile distinction… Ainsi le Conseil d’État en a-t-il décidé le 9 novembre 2016.

Depuis une dizaine d’années, le Conseil d’État, une de ces indestructibles masses de granite, avec le Code civil, jetées sur le sol de France par Bonaparte – qui, ce faisant, inscrivait ses pas dans ceux de l’ancien Conseil du Roi – nous a habitués à tous les renoncements, à toutes les vilenies, aux pires forfaitures. En s’aplatissant devant le droit européen, en foulant aux pieds la sécurité juridique des citoyens et, plus récemment, en se soumettant sans vergogne aux revendications d’une communauté musulmane de plus en plus vindicative, décomplexée voire arrogante, la haute juridiction administre la preuve qu’elle n’est plus – ou très peu s’en faut – ce paravent contre l’arbitraire administratif et politique.

Croisade des libres-penseurs

Les deux espèces qu’elle vient de trancher, concernant la question de savoir s’il était possible pour des édiles d’installer des crèches de Noël dans l’enceinte d’une mairie, témoignent à nouveau de cette inébranlable volonté politique lâchement abritée par la fatuité condescendante de l’imperium judiciaire. On se souviendra du tollé soulevé par des initiatives de ce genre, à Melun, Hayange ou Béziers et même jusque entre les murs du Conseil départemental de Vendée, qui donna lieu à certains recours en justice introduits notamment par des « libre-penseurs ». Le 16 juillet 2015, devant le tribunal administratif de Montpellier, saisi par l’inoxydable Ligue des droits de l’homme, le maire de la cité biterroise, Robert Ménard, avait curieusement obtenu gain de cause, au motif que sa crèche avait «  constamment été présentée […] comme une exposition s’inscrivant dans le cadre d’animations culturelles organisées à l’occasion des fêtes de Noël dans le cœur de ville  »  ; si bien que son installation n’avait pu «  être regardée comme ayant le caractère d’une présentation revendiquée de symboles de la religion chrétienne  ».

Au prix vilement payé d’un jugement de Salomon, la haute juridiction administrative s’est ralliée, en substance, aux premiers juges, mais en accentuant l’artificielle dissociation entre le « culturel » et le « cultuel ». Sur le fond, l’énarchie judiciaire fait peu de cas de certains principes, certes désormais juridiquement démonétisés, mais qui ont fondé l’ordre européen durant des siècles. Il en est ainsi du principe «  cujus regio ejus religio  » («  la religion du prince est celle de ses sujets  ») issu de la paix d’Augsburg de 1555 mais que consacreront surtout les traités de Westphalie du 24 octobre 1648. Même les édits de Nantes et de Fontainebleau d’Henri IV n’avaient osé remettre en cause cette préséance qui n’était, en définitive, qu’une des déclinaisons de l’affirmation classique du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Or, s’enfermant dans un laïcisme dogmatique, aveugle et intransigeant, les pouvoirs publics politiques, administratifs et juridictionnels s’échinent à ne pas vouloir reconnaître, à l’instar de Bonaparte, que le catholicisme, indépendamment des pratiques individuelles, demeure, volens nolens, la religion de la majorité des Français, sans qu’en aucune manière la validation juridique implicite de ce fait historiquement et sociologiquement incontestable n’impliquât une remise en cause d’une laïcité aux origines chrétiennes non moins irréfutables. C’est tout le sens de la Lettre ouverte adressée par Philippe de Villiers au vice-président du Conseil d’État, Jean-Marc Sauvé  : «  Il n’y a qu’une seule issue raisonnable pour que la laïcité ne soit pas une aspiration du vide, c’est de se référer, en passant par-dessus le cultuel et le culturel, à la notion de prééminence que légitiment l’antériorité historique – le christianisme est arrivé en France au IIe siècle – mais aussi la supériorité morale de la civilisation fondée sur la condamnation de la violence, la liberté personnelle et l’égale dignité des êtres humains.  »

Culturel et cultuel

Les magistrats ont encalminé leur raisonnement dans une fallacieuse et artificielle césure entre cultuel et culturel, estimant qu’une «  crèche de Noël est une représentation susceptible de revêtir une pluralité de significations  »  : «  Il s’agit en effet d’une scène qui fait partie de l’iconographie chrétienne et qui, par-là, présente un caractère religieux. Mais il s’agit aussi d’un élément faisant partie des décorations et illustrations qui accompagnent traditionnellement, sans signification religieuse particulière, les fêtes de fin d’année.  » Ces «  fêtes de fin d’année  » semblent s’inscrire dans le déni et l’amnésie volontaires, comme pour signifier aux nouveaux arrivants que la France est un territoire (et non plus un terroir) anhistorique. C’est ce qu’explique le sociologue, Mathieu Bock-Côté (Le Figaro, 5 décembre 2014)  : «  Les symboles de Noël ne sont pas attaqués d’abord en tant que symboles religieux, mais en tant que symboles identitaires de la « majorité chrétienne » dont il faudrait contester les privilèges symboliques. C’est en fait la querelle du multiculturalisme qui se révèle. […] On veut déconstruire la culture nationale pour mieux accueillir ceux qui arrivent.  » Dans un ouvrage publié il y a une quarantaine d’années, Liliane Voyé montrait comment toute pratique religieuse était fonction du terreau culturel sur lequel elle se réalisait et s’exprimait. En d’autres termes, partant d’une observation des pratiques religieuses en Belgique, elle confirmait l’hypothèse selon laquelle tout rituel à caractère religieux se donnait d’abord à voir comme indicateur culturel – parmi d’autres – d’un espace géographique donné (Sociologie du geste religieux – De l’analyse de la pratique dominicale en Belgique à une interprétation théorique, 1973).

Incertitudes juridiques

Le Conseil d’État a d’ailleurs le plus grand mal à s’affranchir de cet invariant ethnosociologique puisqu’il va jusqu’à concéder, en une circonlocution rhétorique vaseuse, qu’à la condition préalable que la crèche revêt un atour «  culturel, artistique ou festif, sans exprimer la reconnaissance d’un culte ou marquer une préférence religieuse  », son «  exposition  » puisse ensuite «  tenir compte non seulement du contexte, qui doit être dépourvu de tout élément de prosélytisme, des conditions particulières de cette installation, de l’existence ou de l’absence d’usages locaux, mais aussi du lieu de cette installation  ». On se perd dans un abîme de perplexité, la mise en exergue de circonstances locales particulières paraissant bien peu convaincante au regard des difficultés prévisibles de mise en œuvre – le Conseil d’État renvoie d’ailleurs à la cour administrative d’appel de Nantes le soin de se prononcer sur les critères dégagés par sa décision. Les crèches seraient donc autorisées partout, sauf dans les mairies,services des impôts ou autres administrations locales ou étatiques, et sous l’impérative réserve de n’y pas faire apparaître tout signe rappelant par trop explicitement la Nativité.

Fille aînée de l’Église

Nos oulémas en puissance voudraient simplement effacer la France qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Après avoir légalisé les exhibitions de burkinis et, jadis, de foulards islamiques, ces robins en peau de lapin ravalent, à présent, la crèche à une abstraction figurative, en la dépouillant de ses attributs immémoriaux, c’est-à-dire proprement chrétiens et européens, de ses lointaines ascendances païennes (l’âne et le bœuf empruntant à la mythologie nordique) à sa popularisation par saint François d’Assise au XIIIe siècle. Cet arrêt s’analyse comme une expropriation des Français de la foi fondatrice de leur pays, de Clovis à saint Louis, de Jeanne d’Arc à Louis XIII. Lorsque en ce fameux dimanche 1er juin 1980, le pape Jean-Paul II concluait son homélie en demandant  : «  France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême  ?  », ne faisait-il pas lointainement écho à la missive de son prédécesseur Grégoire IX rappelant à saint Louis, en 1239 que Dieu avait «  choisit la France, de préférence à toutes les autres nations de la terre, pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse  »  ? «  Pour ce motif  », écrivait-il «  la France est le royaume de Dieu même, les ennemis de la France sont les ennemis du Christ  ».