Répu­blique : fin de partie

Répu­blique : fin de partie

Les joueurs sont fati­gués, les arbitres sont nuls et il n’y a plus grand monde sur les gra­dins ; les matchs sont sans inté­rêt, les com­men­ta­teurs res­sassent les mêmes for­mules et plus per­sonne n’a envie. C’est la Répu­blique fran­çaise, non pas telle que nous la dénon­çons mais telle que les Fran­çais la décrivent. Les Fran­çais eux-mêmes, à tra­vers les son­dages, les enquêtes d’o­pi­nion, les chiffres records de l’abs­ten­tion. La Répu­blique telle que les poli­tiques refusent de la consi­dé­rer : si le peuple n’est pas content, c’est qu’il est sot, qu’il a peur, qu’il se referme sur lui-même, qu’il ne veut pas faire confiance à ceux qui savent et même qu’il a le tou­pet de se pas­ser des jour­na­listes pour s’in­for­mer, réflé­chir et déci­der. Où va la Répu­blique si le peuple se croit égal aux élites, se sent libre de pen­ser par lui-même et déve­loppe une fra­ter­ni­té de misère qui échappe aux institutions ?

Le constat n’est pas neuf : les Fran­çais n’ont plus confiance dans la classe poli­tique, ni même dans les ins­ti­tu­tions. Le baro­mètre du Cevi­pof, année après année, révèle l’ef­fon­dre­ment constant des par­tis, des syn­di­cats, des hommes poli­tiques, et la méfiance crois­sante envers les dépu­tés, les assem­blées, tous ces repré­sen­tants qui paraissent bien ne repré­sen­ter qu’eux-mêmes. Plu­sieurs enquêtes viennent néan­moins appor­ter des élé­ments nou­veaux. Évo­quons rapi­de­ment l’en­quête de l’ins­ti­tut Mon­taigne : elle éta­blis­sait que la popu­la­tion musul­mane, forte de plu­sieurs mil­lions d’in­di­vi­dus de moins en moins immi­grés, car nés et éle­vés en France, était réfrac­taire à la Répu­blique pour 28 %, le res­tant ne s’ac­com­mo­dant de la Répu­blique que dans la mesure où il peut la faire évo­luer (voir l’a­na­lyse d’Hu­bert Cham­prun dans Monde & Vie, n° 931, novembre 2016). C’est un état dans l’É­tat qui est en train de se for­mer, fort de l’a­veu­gle­ment ou de la com­pli­ci­té du pays légal, et un État contestataire.

La démo­cra­tie fonc­tionne mal

Cette popu­la­tion musul­mane réfrac­taire aux valeurs de la Répu­blique par­tage en fait sa défiance, son inquié­tude, voire son hos­ti­li­té avec une par­tie de plus en plus impor­tante de l’en­semble de la popu­la­tion fran­çaise : iro­nique et para­doxal effet de la bien-pen­sance à l’œuvre. Selon une enquête Ipsos parue dans Le Monde le 6 novembre, 57 % des Fran­çais pensent que la démo­cra­tie fonc­tionne mal, 77 % pensent qu’elle fonc­tionne de moins en moins bien (ce qui est supé­rieur de 14 points à la même enquête publiée en 2014). Et pour­quoi ? Parce que les élus sont cor­rom­pus (74 %), que les élec­tions ne changent rien (70 %), que les citoyens sont mal repré­sen­tés (62 %). Si les sym­pa­thi­sants du Front natio­nal et du Front de gauche sont les plus insa­tis­faits, la grogne a gagné les élec­teurs LR et ceux du PS, qui sont désor­mais 57 % à pen­ser que ça va de plus en plus mal, contre 42 % en 2014.

Han­tise du populisme

La conclu­sion logique ? Le sys­tème démo­cra­tique n’est plus « irrem­pla­çable », ses bien­faits deve­nant imper­cep­tibles : 32 % des Fran­çais jugent que « d’autres sys­tèmes poli­tiques peuvent être aus­si bons que la démo­cra­tie », quand en février 2014 ils n’é­taient que 24 %, les cadres et les employés pro­gres­sant de même manière vers la révé­la­tion. Et pour­quoi diable cela va-t-il aus­si mal ? À cause des par­tis (78 %), des syn­di­cats (62 %) et des médias (57 %) – autre­ment dit, à cause de ceux qui pré­tendent ras­sem­bler et repré­sen­ter mais en fait sont des freins.

Ce désa­veu démo­cra­tique a plu­sieurs sources : échec patent des poli­tiques éco­no­miques suc­ces­sives, insé­cu­ri­té cultu­relle gran­dis­sante, exas­pé­ra­tion crois­sante vis-à-vis des don­neurs de leçons, bien sûr, mais aus­si une « culture démo­cra­tique » mise à mal par les démo­crates eux-mêmes. La dis­qua­li­fi­ca­tion per­ma­nente des popu­lismes, l’as­si­mi­la­tion de tous les popu­listes comme fai­sant par­tie d’un même camp, la volon­té affir­mée de ne pas res­pec­ter les résul­tats des élec­tions si elles favo­risent les popu­listes, bref l’é­mer­gence d’une sanior pars auto­pro­cla­mée, le fameux « camp du Bien », a ache­vé de décon­si­dé­rer la démo­cra­tie. Si une part mino­ri­taire mais don­nant de la voix peut d’une part faire constam­ment recu­ler les gou­ver­ne­ments sur des sujets comme l’é­co­taxe ou l’aé­ro­port Notre-Dame-des Landes, d’autre part avoir toutes les tri­bunes de tous les jour­naux pour insul­ter les par­ti­sans du Brexit, les oppo­sants à Clin­ton, les mili­tants de Marine Le Pen, les inquiets de l’im­mi­gra­tion et les éton­nés de la délin­quance, com­ment s’é­ton­ner qu’un peuple constam­ment contre­dit, mori­gé­né et désa­voué ne finisse pas par consi­dé­rer que le régime ne le repré­sente pas – et donc que la fable de sa sou­ve­rai­ne­té délé­guée n’est au mieux qu’une spo­lia­tion, au pire un mensonge ?

Des élus irresponsables

Via­voice a aus­si réa­li­sé une enquête, en sep­tembre 2016, pour le compte de la fon­da­tion Jean Jau­rès. Le son­dage « L’ob­ser­va­toire de la démo­cra­tie » avait déjà été publié en mai 2014. Les résul­tats dif­fèrent légè­re­ment : on sait que la métho­do­lo­gie des enquêtes ne garan­tit aucune véri­té abso­lue mais une ten­dance sta­tis­tique, et on sait aus­si que les son­dages, aujourd’­hui, sont entrés dans une phase d’in­cer­ti­tude com­plète, aucun ana­lyste ne réus­sis­sant à modé­li­ser de façon vrai­sem­blable les popu­la­tions étu­diées. Que dit l’en­quête ? Que la démo­cra­tie est en dan­ger (l’ob­ser­va­toire témoigne d’une dis­crète et élé­gante inquié­tude, à cet égard) et que ceux qui la mettent en dan­ger sont ses repré­sen­tants. Pour 60 % des son­dés, la démo­cra­tie « fonc­tionne mal », sen­ti­ment vif chez les jeunes, le peuple et le Front natio­nal. Ce qui fonc­tionne bien, c’est le suf­frage uni­ver­sel (à 23 %, son prin­cipe sinon ses résul­tats) et la liber­té d’ex­pres­sion (20 %) ; ce qui fonc­tionne mal c’est à 27 % le com­por­te­ments des élus, irres­pon­sables, magouilleurs, pri­vi­lé­giés et sourds, et à 17 % le sys­tème poli­tique, qui ne laisse en fait aucune place au citoyen. Alors, la démo­cra­tie est-elle en dan­ger ? Oui. À cause de l’ex­trême droite, bien sûr, mais aus­si du « ras-le-bol géné­ra­li­sé » et de l’au­to­ri­ta­risme sour­nois du pou­voir ; où l’on voit que le peuple est moins aveugle que ses maîtres.

Inquié­tude des technocrates

C’est d’ailleurs très logi­que­ment le Gou­ver­ne­ment, l’As­sem­blée natio­nale et le Sénat qu’il faut réfor­mer en prio­ri­té (46 % à 44 %), c’est-à-dire les organes qui trustent indu­ment le pou­voir. Com­ment les réfor­mer ? En sup­pri­mant le Sénat (43 %), en cla­ri­fiant les rôles de la pré­si­dence, de l’As­sem­blée et du Conseil des ministres (sans aug­men­ter leur pou­voir) et en aug­men­tant consi­dé­ra­ble­ment le pou­voir des conseils muni­ci­paux, qui échappent au dis­cré­dit géné­ral. Bref, ce que les Fran­çais veulent, ce sont des lois faites par ceux qui les connaissent, les fré­quentent et les vivent avec eux, en s’y sou­met­tant. On com­prend bien l’in­quié­tude des technocrates.

Que veut le peuple ?

Les enquêtes disent clai­re­ment le désa­veu. Elles explorent aus­si les aspi­ra­tions réelles de ce peuple que les gou­ver­ne­ments pré­tendent écou­ter mais qu’ils déçoivent en per­ma­nence. Assez curieu­se­ment, les Fran­çais se plaignent d’in­sé­cu­ri­té : 67 % trouvent que la démo­cra­tie fonc­tionne mal car il y a « trop d’in­sé­cu­ri­té et de zones de non-droit » (son­dage Ipsos), et trop d’i­né­ga­li­tés. On pour­rait ali­gner les griefs à loi­sir, rien ne serait éton­nant : le peuple se sent en dan­ger, appau­vri, insul­té et sur­tout nié.

Lais­sez-nous la place !

La grande réforme ins­ti­tu­tion­nelle que le peuple appelle de ses vœux, ce n’est pas tant que les hommes poli­tiques fassent de la poli­tique autre­ment (comme tous les vieux ânes des vieux par­tis le braient depuis trois ans), c’est que les poli­tiques laissent leur place au peuple. C’est la repré­sen­ta­ti­vi­té qui est en crise, évi­dem­ment, par la faute des repré­sen­tants. Nous avons pu, dans ces colonnes, abor­der à plu­sieurs reprises ce thème, qui n’est d’ailleurs pas qu’un fan­tasme popu­liste. Pour ne don­ner qu’un exemple, la loi de moder­ni­sa­tion des règles appli­cables à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle, en avril 2016, a sub­sti­tué le prin­cipe d’é­qui­té au prin­cipe d’é­ga­li­té, c’est-à-dire a ren­for­cé la pré­sence (et donc le pou­voir) des grands par­tis sur tous les autres can­di­dats. Quand les Fran­çais disent que les élus sont cor­rom­pus (74 %), c’est aus­si à ces mesures, qu’ils songent : ils voient que le pou­voir en place fait tout pour pro­ro­ger les mêmes acteurs dans les mêmes fonc­tions. Quand ils sou­haitent à 71 % que le vote blanc soit inté­gré dans les suf­frages expri­més ou à 54 % qu’il y ait « plus de pro­por­tion­nelle dans les assem­blées élues » (Via­voice), c’est d’une révo­ca­tion géné­rale de la classe poli­tique qu’ils rêvent.

Ipsos a donc pro­po­sé aux son­dés de choi­sir entre trois scé­na­rios. Pri­mo, un gou­ver­ne­ment tech­no­cra­tique, c’est-à-dire sans élus ni par­tis, com­po­sé d’ex­perts qui pro­po­se­raient des solu­tions (sic…) aux citoyens, adop­tées par réfé­ren­dum. Idée reje­tée à 54 % mais assez en faveur auprès des jeunes, des élec­teurs du FN et des non-cadres (les cadres doivent savoir ce que valent les experts). Secun­do, un gou­ver­ne­ment auto­ri­taire, c’est-à-dire avec un chef élu, des par­te­naires sociaux sans trop de pou­voir, un par­le­ment au rôle limi­té et un recours au réfé­ren­dum. Les élec­teurs LR et les vieux adorent l’i­dée mais à 60 % il paraît que ça ne mar­che­rait pas mieux que la démo­cra­tie. L’i­dée est sou­te­nue par 33 % des Fran­çais, confir­mant le son­dage paru il y a quelques semaines. Ter­tio, un gou­ver­ne­ment par­ti­ci­pa­tif : à l’i­dée d’exer­cer réel­le­ment le pou­voir, les cœurs se dilatent. De quoi s’a­git-il ? « Des groupes de citoyens volon­taires ou tirés au sort tra­vaillent ensemble, échangent via Inter­net ou en se réunis­sant et se mettent pro­gres­si­ve­ment d’ac­cord sur des pro­po­si­tions à mettre en œuvre. Chaque groupe confie ensuite son pro­gramme poli­tique à l’homme poli­tique dont il se sent le plus proche, lequel se l’ap­pro­prie, accepte de le mettre en œuvre s’il est élu et va le défendre devant tous les Fran­çais lors de l’é­lec­tion. » Les deux tiers des Fran­çais adorent ça, sur­tout les par­tis extré­mistes et les ouvriers et employés. Ça ne peut fonc­tion­ner que mieux.

Pri­maires inutiles

Si les élus sont cor­rom­pus, autant ne pas cumu­ler les man­dats (83 %), mais aus­si limi­ter le nombre de par­le­men­taires (86 %), ne serait-ce que pour les rendre effi­caces, et même démettre les élus (64 %), et « s’en­ga­ger poli­ti­que­ment en dehors des par­tis tra­di­tion­nels » (60 %). Les pri­maires ne servent à rien, dans cette volon­té de recon­quête d’une démo­cra­tie directe : à 59 %, les Fran­çais jugent qu’elles ne servent qu’à « encou­ra­ger les oppo­si­tions de per­son­na­li­tés » et ne favo­risent que les grands par­tis (Via­voice). Mais alors ? Le réfé­ren­dum, bien que l’É­cosse et le Brexit l’aient condam­né chez les beaux esprits. Un réfé­ren­dum qui por­te­rait d’a­bord sur l’a­mé­na­ge­ment du ter­ri­toire (64 %), ce qui en dit long sur la faveur dont jouit la métro­po­li­sa­tion, les poli­tiques sociales, l’é­du­ca­tion, la san­té et « les déci­sions de la France dans l’U­nion euro­péenne » (58 %). Le réfé­ren­dum d’i­ni­tia­tive popu­laire, outil enter­ré à peine que né, est sou­hai­té par 75 %. Le peuple veut le pou­voir qu’on lui a pro­mis, mais entend res­pec­ter les fonc­tions réga­liennes : ils ne sont plus que 3 4% à sou­hai­ter que la poli­tique étran­gère et la défense soient sou­mises à référendum.

Des bons à rien

Les Fran­çais veulent une France qui fonc­tionne, et ils pensent, au regard de son état, que les poli­tiques sont des bons à rien, ou plu­tôt qu’ils ont orga­ni­sé à leur avan­tage un mode de fonc­tion­ne­ment obs­cur, inef­fi­cace et lent, dont la dra­ma­tur­gie les exas­père. Sans exa­gé­rer leurs com­pé­tences, ils se disent qu’à eux tous, ils pour­raient faire aus­si bien, sur­tout en don­nant aux com­munes tous les pou­voirs, en appli­quant très natu­rel­le­ment un prin­cipe assez sain : quand c’est chez toi, tu fais atten­tion. Le cen­tra­lisme jaco­bin a fait la preuve de son inef­fi­ca­ci­té, le gou­ver­ne­ment par les sta­tis­tiques natio­nales ne peut voi­ler les misères locales. Le peuple a faim de pou­voir car il a faim d’une auto­ri­té qui exerce une fonc­tion. Il ne manque aux son­dages et aux son­deurs que de pous­ser plus loin leurs ques­tion­ne­ments pour décou­vrir que le peuple est prêt à adop­ter le Roi, son seul véri­table représentant.