La nouvelle économie et ses limites

En cette période de pré-campagne, à rebours des discours économiques des candidats, des voix dissonantes se font entendre.

Créer le “Google français” : tel est le rêve de nombreux hommes politiques qui n’ont de cesse de vanter les mérites et le dynamisme des start-ups françaises ; la French Tech, qui désigne l’écosystème des start-ups françaises (et ceux qui travaillent pour elles « en France et à l’étranger ») est leur fierté, la preuve qu’ils sont des dirigeants ou candidats jeunes d’esprit, ouverts à la modernité et dynamiques. Ce sont, selon eux, ces entreprises d’avenir qui sauveront l’emploi – destruction créatrice oblige. Ce n’est pas l’avis de plusieurs spécialistes qui tentent de faire entendre un discours différent. Pour Véronique Nguyen, professeur affiliée à HEC et associée du fonds de capital-investissement Conquest Venture, dire que la mutation technologique actuelle relève de ce phénomène est un mythe. D’ailleurs, ne devrait-on pas plutôt l’appeler « création destructrice » ? En réalité, les nouvelles technologies sont très peu créatrices d’emplois par rapport à ceux qui sont détruits dans l’industrie.

De bien petites licornes

Ainsi qu’elle aime à le répéter, les trois plus gros succès de start-ups françaises (Blablacar, Vente-privée et Criteo, nos trois “licornes”, pour reprendre le terme qui désigne les entreprises dont la valorisation dépasse le milliard de dollars) totalisent environ quatre mille cinq cents emplois dans le monde, soit sept fois moins, par exemple, que la seule branche énergie d’Alstom, récemment cédée à General Electric. Philippe Varin, président d’Areva et du Cercle de l’industrie, est encore plus direct : « la France ne peut prospérer sans usine ». De fait, comme le rappelle Christian Saint-Étienne : « Les services pèsent pour 80 % de notre économie, mais entre 30 à 50 % d’entre eux sont liés directement ou non à l’industrie. Et ce sont ceux qui ont la plus forte valeur ajoutée. […] Toute la question est donc de savoir où et par qui les produits physiques indispensables aux nouveaux services vont être fabriqués. » Ou, pour prolonger l’exemple de nos “licornes” : à quoi bon Blablacar si les voitures ne sont plus produites en France, ou Vente-privée quand le secteur du textile a presque totalement disparu de l’Hexagone ?

Politique industrielle

La nouvelle économie pose donc une fois encore la question de la politique industrielle et du protectionnisme. Véronique Nguyen en fait une condition essentielle, et préconise un small business act à la française qui permettrait, comme aux États-Unis, de réserver une part des marchés publics aux PME nationales. Comme elle le sait sans doute, sa proposition a peu de chances d’aboutir, proscrite qu’elle est par les règles européennes, traduction technocratique d’un autre mythe qu’elle disqualifie également : « Le libre échange est un jeu de dupes que les entreprises et les États essaient d’imposer à leurs partenaires dans sa forme la plus violente, tout en s’en protégeant le plus possible. » La France, en résumé, ou plutôt les gouvernements français, font tout à l’envers. « Ils imaginent des héros romantiques, des entrepreneurs de la nouvelle économie, qui par le seul génie parviendraient à recréer tous les emplois que leur dogmatisme libéral a détruits », dit encore Nguyen à propos de certains de nos gouvernants. Sans revenir sur le désastre Alstom (site industriel d’abord condamné, puis sauvé par une commande publique absurde), force est de constater que l’État flatte les PME innovantes mais favorise trop souvent les mastodontes de l’industrie et les services.

Non content de les favoriser, il met en place des dispositifs qui renforcent encore leurs privilèges. Ainsi en est-il du crédit impôt recherche (CIR), censé développer l’innovation et le tissu entrepreneurial associé. Ce dispositif, créé en 1983, renforcé en 2004 et déplafonné en 2008, a pourtant fait l’objet de rapports plus que nuancés sur ses mécanismes, ses modalités et ses résultats. Et de fait, il est difficile d’évaluer ce dispositif, par ailleurs très peu contrôlé, ce qui, pour une enveloppe annuelle de 5 milliards d’euros, a de quoi surprendre.

Le dévoiement du CIR

Le CIR permet de déduire de l’impôt sur les sociétés une partie des dépenses de recherche et développement. Or, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que les entreprises qui en bénéficient n’ont pas toutes une activité de recherche et développement telle que le citoyen contribuable l’entend généralement (laboratoires, centres techniques industriels, etc.). Les institutions financières, les banques et les sociétés informatiques en bénéficient largement. Des sociétés de conseil spécialisées en CIR prospèrent en aidant les entreprises à exploiter au mieux ce filon fiscal qui, avec le CICE, représente un cadeau inespéré, leur permettant en outre bénéficier d’un effet de levier social puisque les dépenses éligibles correspondent à des opérations localisées non seulement en France, mais au sein de l’ensemble de l’espace économique européen. Malum sibi avem cacare disaient déjà les Romains (autrement dit, l’oiseau crée son propre malheur)…