Maur­ras et l’hé­ri­tage de Rome

Maur­ras et l’hé­ri­tage de Rome

Nos ancêtres étaient-ils gau­lois ? Peut-être étaient-ils sur­tout romains, comme l’ex­pli­quait Charles Maurras.

Dans son Dilemme de Marc San­gier (1906), Charles Maur­ras eut cette for­mule : « Je suis Romain, parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules, jus­qu’à Théo­dose, ébau­cha la pre­mière confi­gu­ra­tion de ma France. Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a don­né la soli­di­té éter­nelle du sen­ti­ment, des mœurs, de la langue, du culte, à l’œuvre poli­tique des géné­raux, des admi­nis­tra­teurs et des juges romains. […] Je suis Romain parce que si je ne l’é­tais pas je n’au­rais à peu près plus rien de fran­çais. »

Pro­fon­deur de vue

Cette cita­tion est inté­res­sante à plus d’un titre. Elle témoigne d’un aspect peu sus­pec­té de la concep­tion maur­ras­sienne de l’i­den­ti­té fran­çaise. Maur­ras rend la France tri­bu­taire de l’hé­ri­tage romain, tan­dis que le « roman natio­nal » répu­bli­cain tend à insis­ter sur les Gau­lois comme figures antiques tuté­laires. Elle témoigne donc de la pro­fon­deur de vue de Maur­ras sur l’his­toire de la France, de sa conscience que sa consti­tu­tion fut pro­gres­sive, et a pris ses racines dans ce que Fer­nand Brau­del appe­lait le « temps long ». Ajou­tons qu’il asso­cie dans son évo­ca­tion de l’hé­ri­tage romain les « deux Rome », païenne et chré­tienne, qui par­ti­cipent d’une même his­toire et par­tagent des élé­ments de conti­nui­té. Cette lec­ture est à la fois cultu­relle, spi­ri­tuelle et poli­tique. Cultu­relle, tout d’a­bord : « Ces Gau­lois, que l’on nous per­met­tait, qu’é­taient-ils au juste ? À quoi cor­res­pon­dait leur uni­té de déno­mi­na­tion ? On n’é­tait ni fixés ni d’ac­cord. Quel aurait pu être, sans Rome, leur déve­lop­pe­ment ou leur chance de for­mer un corps de peuple ? » Maur­ras pose cette ques­tion dans la pré­face de L’Ac­tion romaine et l’Am­phi­théâtre d’Arles [1]. Il sou­ligne dans le même ouvrage la nuance essen­tielle que ne per­met pas le récit natio­nal répu­bli­cain : « Gros­so modo, l’o­pi­nion culti­vée en est venue à recon­naître que celtes par le sang, nous sommes latins par l’es­prit. » Droit, pas­sion du bâti, culture écrite (épou­sant une riche et ancienne tra­di­tion orale), autant d’élé­ments concrets consti­tu­tifs de notre iden­ti­té dont nous avons héri­tés de la civi­li­sa­tion gallo-romaine. 

De l’empereur aux rois

Spi­ri­tuelle, car Rome, ce n’est pas seule­ment les légions du « divin Jules » mais aus­si l’É­glise et ses évêques des der­niers siècles de l’Em­pire, véri­tables pas­seurs de témoins de l’au­to­ri­té poli­tique de l’empereur aux rois bar­bares. La dimen­sion chré­tienne de l’i­den­ti­té natio­nale éva­cuée par la foca­li­sa­tion sur les « Gau­lois » lui est res­ti­tuée par la civi­li­sa­tion gal­lo-romaine. Poli­tique enfin, car l’hé­ri­tage romain – même si Maur­ras ne fait pas expli­ci­te­ment le lien dans les lignes en ques­tion – sem­blait pré­pa­rer le ter­rain à la monar­chie capé­tienne. En effet, « l’un des pre­miers moteurs de l’his­toire natio­nale, qui ne s’ex­pli­que­rait pas sans lui, aura tenu la poli­tique juri­dique, très savante, très constante, tou­jours appuyée et renou­ve­lée du fon­da­teur capé­tien », poli­tique qui ne serait rien sans la juris­pru­dence romaine.