Laurent Obertone : « Un jour, la France sera à feu et à sang »

Laurent Obertone nous propose régulièrement une vision effrayante de la France : c’est qu’elle est vraisemblable. À Tremblay-en-France (nom prédestiné), le proviseur du lycée vient de se faire agresser et les policiers accourus se sont fait accueillir à coups de mortiers artisanaux… La France, en certains points, est dans un état pitoyable, et les Français ne valent pas mieux, qui espèrent tout d’un État qu’ils ont aussi appris à maudire pour son inefficacité. Pour autant, la France implosée que décrit Laurent Obertone dans son roman-documentaire est-elle plausible ? Il part du principe que la société est malade et, bien plus encore, qu’elle rend malade. La France Big Brother avait un curieux goût nietzschéen, et si l’auteur paraît déplorer très sincèrement la décadence de la nation, il paraissait aussi en appeler à des remèdes étranges, comme s’il fallait être barbare pour résister à la barbarie. On peut penser que le sens du bien commun n’est pas si effacé, que les crapules diverses ne sont pas si aguerries, que les serviteurs de l’État ne seront pas tous si lâches et que les Français “des périphéries”, que personne n’écoute, sauront montrer qu’ils existent.

S’appuyant sur votre connaissance du renseignement, Guérilla tient plus du documentaire que du roman. Pourquoi ne pas avoir écrit un essai ?

Laurent Obertone – Je cherche toujours la forme qui trouvera le mieux le public, tout en sachant que ce ne sont pas les médias qui m’y aideront. Un essai m’aurait paru moins immersif et ne m’aurait pas permis d’anticiper les réactions de divers citoyens face à la tempête des événements. Finalement, on fait passer par le roman quantité d’observations qu’il est plus difficile d’amener par l’essai. À plus long terme, j’ai l’impression que le roman frappe davantage que l’essai. Mais le travail d’enquête est le même : il n’y pas d’hypothèse gratuite dans ce livre ; tous les scénarios qui y sont décrits reposent sur le travail du renseignement français.

Vos portraits de Français animés par la haine de soi sont irrésistibles. Tout aussi cruel est celui d’un jeune identitaire n’écoutant plus que son instinct de mort. La grande masse des Français, elle, ne semble plus disposée qu’à subir. Est-ce votre sentiment ?

Absolument. C’est cette passivité, cet attentisme, qui conduiront la situation à basculer dans l’irréversible et l’incontrôlable. L’attitude des gouvernants – communiquer plutôt qu’agir – et des policiers – subir plutôt que s’imposer – n’en est que le reflet. J’ai écrit en 2015 La France Big Brother, un essai montrant combien ce conditionnement, cette domestication du citoyen, était le premier de nos problèmes. Certes, la société est dominée par Big Brother, sa morale, ses médias, mais c’est au citoyen de lui opposer sa souveraineté intellectuelle. Il est à la fois coupable et victime, car tout est fait pour le divertir, pour l’éloigner de ses responsabilités. Aujourd’hui, les inquiétudes du citoyen sont criminalisées ; son opinion est donc muselée, sa souveraineté est donc confisquée. Cette morale très illusoire qui nous gouverne cessera brutalement de faire illusion si des événements tels que ceux décrits dans mon livre viennent à advenir. C’est un avertissement. Attendre, c’est voter le désastre. C’est s’assurer qu’il sera trop tard pour réagir. Hélas, nos conditions actuelles de confort, d’abondance, de divertissement, semblent nous y condamner. Plutôt que regarder le réel en face, on choisit l’indifférence et la soumission. Il est probable que cette soumission nous mène au chaos. Ce chaos n’est pas qu’un mot : il signifie la fin de nos conforts, de nos habitudes, de l’électricité, de l’information, de la sécurité, de notre existence artificielle. En l’espace de trois jours, nous serons réduits à nous-mêmes, à notre impuissance… Nous sommes hautement dépendants. Nous avons tout abandonné à la société technologique ; nous en paierons subitement le prix fort.

Ne narrez-vous pas davantage un chaos qu’une tentative de prise de pouvoir par les islamistes ?

En effet, pour l’instant, les islamistes ne peuvent pas prendre le pouvoir, mais ils peuvent contribuer activement au chaos. Cela n’arrivera pas sans des émeutes comme celles que nous avons connues en 2005 ou en 2009. Toutes les conditions du chaos sont en place, il ne manque que l’étincelle. Un jour viendra où nos politiques sociales et “de la Ville” – qui consistent à détourner les impôts des citoyens au profit de la banlieue – ne suffiront plus, où un policier fera usage de son arme… Quand tout s’embrasera, les terroristes ne voudront pas se faire voler leur chaos. Ils déclencheront simultanément des opérations d’envergure. Ce jour-là, la paralysie étatique se paiera, tout comme le militantisme médiatique, tout comme notre inadaptation totale à l’ultraviolence urbaine. La France sera à feu et à sang, le citoyen attendra devant sa télévision, et le policier sera encore terrorisé à l’idée de commettre une bavure…

Ne pourrait-on pas vous accuser de complaisance dans le morbide ? La quasi-absence de l’armée est-elle crédible ? Où est le message politique ?

Hélas, quiconque côtoie de près l’ultraviolence française doit convenir que j’insiste bien peu sur sa réalité, la plupart du temps cachée derrière le voile pudique des termes institutionnels. Chaque “viol”, chaque “agression” pourrait se décrire en un roman, jusqu’à la nausée, afin que l’on mesure ce qui se cache derrière ces termes banals, banalisés. Quant à l’armée, il faut comprendre qu’elle est dirigée par des officiers supérieurs qui doivent largement leur place à leur docilité, et qu’elle est composée, de plus en plus, par des soldats qui ne sont plus là pour servir des structures sacrées transcendantes – elles ont disparu de l’imaginaire collectif –, mais pour simplement s’amuser ou gagner de quoi vivre, et dont la loyauté n’ira qu’aux leurs, à leur clan, à eux-mêmes. Peut-être que des officiers subalternes et des soldats se rebelleront, mais d’autres passeront aussi à l’ennemi… Le citoyen doit prendre conscience qu’il n’y a plus de “collectif”. Dans une société comme la nôtre, plus rien ne tient ensemble les individus, si ce n’est la terreur morale inculquée par Big Brother. Le citoyen devrait se demander si cet État duquel il attend tout, est bien de son côté… Si c’est le cas, pourquoi l’empêche-t-il de s’armer, de s’inquiéter, de penser ? À sa place, je me poserais la question. Il est temps pour le citoyen moyen d’échapper à cette morale progressiste supérieure qui lui a volé sa souveraineté, et qui, en son nom, a mené notre pays aux portes de la guerre civile. Il doit la dénoncer comme telle, et avoir conscience qu’elle est le véritable mal. Une société n’est pas une garantie. Nos ancêtres se sont battus pour lui faire traverser les siècles. Dépossédés de toute responsabilité, de toute structure commune, de tout sens commun, nous jouissons de leurs efforts, dilapidons ce précieux capital, sans comprendre que nous devrions, nous aussi, nous battre pour en assurer la pérennité