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Gau­lois mais pas trop

Le roman natio­nal, qui joue la fonc­tion d’in­té­gra­teur, est-il une véri­té his­to­rique oubliée, voire injus­te­ment com­bat­tue, ou une fic­tion poli­tique ? A‑t-on besoin de défi­nir le Fran­çais par son seul sol et une sup­po­sée per­ma­nence ou doit-on accep­ter toute l’his­toire de ce ter­ri­toire qui peu à peu est deve­nu la France ? L’Ac­tion fran­çaise entend une fois encore embras­ser toute l’his­toire – et donc les Romains, lais­sant aux répu­bli­cains la fic­tion d’une nation per­pé­tuel­le­ment en armes contre les enva­his­seurs. Si notre his­toire débute bien avant 1789, elle n’est pas non plus le seul fruit d’un génie autoch­tone mais la lente dis­til­la­tion des héri­tages romains et chré­tiens, abou­tis­sant à une forme spé­ci­fique de la socié­té : la monar­chie fran­çaise. Notre empi­ris­mese fonde sur les faits bien plus qu’il ne s’en­ra­cine dans le fantasme.

Le 19 sep­tembre der­nier, le dis­cours de Nico­las Sar­ko­zy, can­di­dat à la pri­maire de la droite et du centre en vue de la pré­si­den­tielle, invo­quant les « ancêtres gau­lois » a sus­ci­té de vives réac­tions et relan­cé le débat sur le roman natio­nal, notam­ment en ce qui concerne son poten­tiel inté­gra­teur. « Nos ancêtres les Gau­lois » : la for­mule est pro­ver­biale, tant et si bien qu’elle appa­raît comme une véri­té acquise pour les uns, comme un mythe à décons­truire pour les autres. Qu’en est-il ? 

Un vieux débat

Les ori­gines du peuple – ou plu­tôt des peuples – de France ont très tôt pas­sion­né les his­to­riens. Le mythe troyen tom­bé en désué­tude, entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, les his­to­riens purent poser cette ques­tion avec pour objec­tif constant d’ex­pli­quer l’é­tat de leur France contem­po­raine. Ini­tia­le­ment, deux thèses s’af­fron­taient. La thèse ger­ma­niste, incar­née par le comte de Bou­lain­vil­liers (1658 – 1722), fai­sait de la conquête de la Gaule par les Francs le fon­de­ment de l’É­tat monar­chique et de la nation fran­çaise. Il en aurait résul­té la coexis­tence de deux « races » sur un même ter­ri­toire : la noblesse d’as­cen­dance ger­ma­nique, le peuple d’as­cen­dance gau­loise. Les roma­nistes, quant à eux, avec l’ab­bé Jean-Bap­tiste Dubos (1670 – 1742), enten­daient démon­trer le contraire : les Francs auraient été appe­lés en Gaule par les Romains comme alliés face aux autres peuples bar­bares [1]. En d’autres termes, il n’y aurait dans le récit des ori­gines aucun fon­de­ment à la domi­na­tion d’une race sur une autre. Ces deux thèses ont été syn­thé­ti­sées et tour­nées contre la monar­chie : l’ab­bé Mably (1709 – 1785) voyait à l’o­ri­gine de la France la trans­plan­ta­tion d’une répu­blique ger­maine en Gaule (elle-même sous un régime d’as­sem­blée) [2]. Par consé­quent, l’é­tat « natu­rel » de la France aurait été le gou­ver­ne­ment des états géné­raux, non la monar­chie. Sou­li­gnons un fait patent : la thèse de l’exis­tence de deux peuples, fai­sant inter­ve­nir les Gau­lois comme ancêtres, a sou­vent été tour­née contre la monar­chie incar­nant la conti­nui­té his­to­rique natio­nale au-delà des ordres de la socié­té : chez Bou­lain­vil­liers, elle sert un pro­pos de réac­tion aris­to­cra­tique visant à jus­ti­fier l’i­dée d’une longue « revanche » des conquis sur les conqué­rants, aidés par le roi dans la pro­mo­tion de rotu­riers ; chez l’ab­bé Sieyès (1748 – 1836), la même thèse sera uti­li­sée pour jus­ti­fier le ren­ver­se­ment de la monar­chie – le Tiers-État, des­cen­dant des Gau­lois, for­me­rait seul la nation, la noblesse, dont le roi fait par­tie, étant un corps étran­ger [3].

Riva­li­tés internationales

La ques­tion a pris un enjeu véri­ta­ble­ment « iden­ti­taire » au XIXe siècle. Avec l’é­mer­gence des nations euro­péennes, chaque État-nation cher­chait, dans une course à l’an­ti­qui­té, à se doter d’an­cêtres ayant l’an­té­rio­ri­té sur les pays voi­sins pour asseoir sa propre légi­ti­mi­té. Ce n’est pas par pure éru­di­tion que Napo­léon III ini­tia les fouilles de Ger­go­vie et d’A­lé­sia [4]. L’é­cole de la IIIe Répu­blique, à sa suite, récu­pé­ra le thème des ori­gines gau­loises : « autre­fois, notre pays s’ap­pe­lait la Gaule et ses habi­tants, les Gau­lois », écrit Ernest Lavisse dans son manuel d’his­toire. Il devait ser­vir de socle au roman natio­nal répu­bli­cain, des­ti­né à pré­pa­rer les esprits à la revanche après la défaite de Sedan en 1870. Par ana­chro­nisme et aveu­gle­ment idéo­lo­gique, la Gaule, dans sa résis­tance aux Romains, devait réson­ner dans la résis­tance de la patrie face à la Prusse, deve­nue l’Al­le­magne. Le mythe gau­lois inté­gré au roman natio­nal ira cepen­dant beau­coup plus loin. En effet, ce récit fut ensei­gné non seule­ment en France, mais aus­si dans l’empire colo­nial fran­çais. Contra­dic­tion entre la néces­si­té pour une IIIe Répu­blique de créer un sen­ti­ment natio­nal autour d’elle et son pos­tu­lat uni­ver­sa­liste abs­trait, for­çant, au-delà des héri­tages des peuples, les habi­tants de son empire à adop­ter une ori­gine idéa­li­sée (avec la vio­lence et le res­sen­ti­ment que cela engendre). Le dis­cours de Nico­las Sar­ko­zy boucle la boucle : le vieux sché­ma inté­gra­teur répu­bli­cain convo­quant le roman natio­nal de la fin du XIXe siècle est invo­qué comme remède à la crise du « vivre-ensemble » pro­vo­quée par l’im­mi­gra­tion extra-euro­péenne pro­ve­nant de nos anciennes colonies…

La véri­table histoire

Tou­te­fois, qu’en est-il vrai­ment ? Quelle valeur his­to­rique pour la for­mule dont nous par­lions plus haut ? Depuis Lavisse, les his­to­riens ont pu sou­mettre cette ques­tion à l’exa­men des sources. L’his­toire « scien­ti­fique » a pu prendre des points de vue rela­ti­ve­ment dis­tan­ciés par rap­port aux enjeux de ce temps. Cela a per­mis d’é­tu­dier les Gau­lois comme un objet auto­nome et non plus dans la pers­pec­tive d’une évo­lu­tion néces­saire vers la France. Il en a résul­té une vive cri­tique du récit natio­nal-répu­bli­cain. Il s’a­vère, en effet, que la « Gaule » n’exis­tait que dans l’œil des Romains, qui dési­gnaient sous ce terme un ensemble de peuples dif­fé­rents par­ta­geant plus ou moins une même civi­li­sa­tion celte (Ambiens, Hél­vètes, Arvernes, Bitu­riges…). Il n’y a pas eu de « résis­tance » uni­fiée ni pro­pre­ment « natio­nale »  à l’en­va­his­seur romain. Les Gau­lois ne vivaient pas dans des huttes de chaume dans la forêt, mais bâtis­saient de grands ensembles urbains (les oppi­da) [5]. Cepen­dant, les hommes de la fin du XIXe siècle n’a­vaient pas atten­du les avan­cées his­to­rio­gra­phiques récentes pour oppo­ser à ce mythe répu­bli­cain, idéo­lo­gique avant d’être his­to­rique, une vision plus nuan­cée de l’his­toire natio­nale. Dans Qu’est-ce qu’une nation ? (1884), Ernest Renan affir­mait : « Le Fran­çais n’est ni un Gau­lois, ni un Franc, ni un Bur­gonde. Il est ce qui est sor­ti de la grande chau­dière où, sous la pré­si­dence du roi de France, ont fer­men­té ensemble les élé­ments les plus divers. » Jacques Bain­ville lui-même ne fut pas en reste. Outre la célèbre for­mule affir­mant que « le peuple fran­çais est un com­po­sé », il pos­tu­lait dans son His­toire de France que notre nation doit ce qu’elle est à quatre à cinq siècles d’une « asso­cia­tion » des habi­tants des Gaules avec la civi­li­sa­tion romaine. 

Faire France de nouveau

Posons pour finir une der­nière ques­tion. Si, comme le pen­sait Maur­ras, le Gal­lo-Romain est l” « équi­valent exact » du Fran­çais, la solu­tion à la ques­tion « Com­ment faire France de nou­veau ? » n’est-elle pas à cher­cher du côté de notre héri­tage romain, juste milieu entre l’a­mour de sa patrie et une capa­ci­té prag­ma­tique à inté­grer les élé­ments étran­gers, pour peu qu’ils aient ren­du ser­vice à la Cité et acceptent son héri­tage ? Dès lors, si nous accep­tons ce pos­tu­lat, c’est à la crise de notre rap­port à notre iden­ti­té natio­nale qu’il fau­dra répondre, puis­qu’il est évident que per­sonne ne s’as­si­mile à un peuple qui ne sait pas qui il est.