Détri­co­ter la Toile islamiste

Détri­co­ter la Toile islamiste

Face­book et Twit­ter sont poin­tés du doigt tan­dis que leurs ser­vices sont mis à pro­fit par les pro­pa­gan­distes islamistes.

Tan­dis que se mul­ti­plient les atten­tats ter­ro­ristes, cer­tains de nos confrères ont annon­cé qu’ils ne dif­fu­se­raient plus ni les noms, ni les pho­to­gra­phies des isla­mistes res­pon­sables de ces for­faits. Les dépu­tés Marine Bre­nier (LR) et Meyer Habib (UDI) ont même dépo­sé une pro­po­si­tion de loi afin d’y contraindre tous les médias. De leur point de vue, « refu­ser un nom et un visage aux ter­ro­ristes, c’est leur refu­ser la vic­toire » ; « il faut ces­ser d’en­tre­te­nir le phé­no­mène mal­sain de sta­ri­fi­ca­tion des cri­mi­nels », ont-ils expli­qué, sou­li­gnant tou­te­fois que cela n’empêcherait pas « d’ac­com­plir un véri­table tra­vail d’en­quête et de fond sur les pro­fils des ter­ro­ristes ». Dans les colonnes du Monde, Patrick Eve­no, pré­sident de l’Ob­ser­va­toire de la déon­to­lo­gie de l’in­for­ma­tion, s’é­tonne que « des élus garants des liber­tés fon­da­men­tales se ral­lient à cette demande de cen­sure, quand ils ne la sus­citent pas » ; de toute façon, cela lui semble « illu­soire au temps des réseaux sociaux ».

Des blo­cages admi­nis­tra­tifs sans conséquence

Dans un rap­port enre­gis­tré à la pré­si­dence de l’As­sem­blée natio­nale le 13 juillet der­nier (2016), Kader Arif, dépu­té (PS) de la Haute-Garonne, déplore, à ce pro­pos, « la faci­li­té avec laquelle il a pu accé­der en quelques clics aux publi­ca­tions fran­çaises de Daech ». « Chaque jour », pré­cise-t-il, « trois nou­velles vidéos rat­ta­chées à Daech sur des réseaux comme Face­book ou You­tube sont dif­fu­sées, leur publi­ci­té étant assu­rée notam­ment sur Twit­ter ». Un « dji­ha­diste faci­li­ta­teur » affirme d’ailleurs qu’il « attrape par­tout sur Face­book » !

En réac­tion, les pou­voirs publics ordonnent des blo­cages admi­nis­tra­tifs, en appli­ca­tion de la loi du 13 novembre 2014. Avec un résul­tat miti­gé : « en plus des nom­breuses pos­si­bi­li­tés de contour­ne­ment des blo­cages, les sites ter­ro­ristes effec­ti­ve­ment blo­qués ne sont en fait pas du tout visi­tés », observe le rap­por­teur ; de mars à décembre 2015, moins de cinq cents ten­ta­tives de connexion auraient ain­si été mises en échec. Comme le rap­pelle Kader Arif, la loi du 24 juillet 2015 pré­voit, quant à elle, la mise en place de « dis­po­si­tifs tech­niques d’in­ter­cep­tion auto­ma­tique visant à repé­rer au sein du flux mas­sif de don­nées de com­mu­ni­ca­tions les méta­don­nées iden­ti­fiant des com­por­te­ments sus­pects en matière de ter­ro­risme ». Or, déplore-t-il, « les pla­te­formes semblent très réti­centes envers le déve­lop­pe­ment de tels outils, esti­mant qu’il est dif­fi­cile de qua­li­fier en amont des conte­nus ter­ro­ristes et qu’une contex­tua­li­sa­tion du conte­nu est néces­saire ».

D’un contexte à l’autre

Selon le contexte, en effet, un même conte­nu pour­ra être dif­fu­sé à des fins d’a­po­lo­gie ou de dénon­cia­tion. « Il est ain­si men­tion­né dans les condi­tions géné­rales d’u­ti­li­sa­tion de cer­tains de ces réseaux sociaux, que les conte­nus apo­lo­gé­tiques en matière de ter­ro­risme ou de vio­lences ne peuvent être reti­rés que lors­qu’ils ne sont pas accom­pa­gnés d’un com­men­taire de l’au­teur de la publi­ca­tion désap­prou­vant for­mel­le­ment ces conte­nus » ; faut-il le regret­ter avec le rap­por­teur ? Tous les contri­bu­teurs de la « réin­fo­sphère » ne par­tagent pas son avis. En février der­nier, la mésa­ven­ture de l’ab­bé Guy Pagès y avait sus­ci­té l’in­di­gna­tion : pré­ten­dant lut­ter contre l’is­lam à la lumière des atro­ci­tés com­mises en son nom, ce prêtre avait mis en ligne des images insou­te­nables, si bien que les ser­veurs héber­geant son site Inter­net avaient été sai­sis ; cela « sous les aus­pices des nou­velles dis­po­si­tions légales rela­tives à la lutte contre le ter­ro­risme », si l’on en croit son témoi­gnage rap­por­té par Riposte laïque.

En tout cas, aux yeux du rap­por­teur, il appa­raît « néces­saire de ren­for­cer le contrôle sur les réseaux sociaux, qui […] ne jouent pas tou­jours le jeu ». En février, Twit­ter a révé­lé qu’il avait sus­pen­du cent vingt-cinq mille comptes depuis le milieu de l’an­née der­nière. Il emploie­rait à cet effet une cen­taine de per­sonnes. C’est « extrê­me­ment peu compte tenu le volume de conte­nus et de signa­le­ments des uti­li­sa­teurs », dénonce Kader Arif. Selon lui, « ce manque de moyens humains peut expli­quer qu’une vidéo comme celle reven­di­quant les meurtres de Magnan­ville le 14 juin 2016, pos­tée sur Face­book Live en direct, n’ait été […] reti­rée de Face­book que onze heures après sa dif­fu­sion ».

Cen­sure pudibonde

Ce manque de réac­ti­vi­té peut sem­bler tran­cher avec la fer­me­té qu’ob­serve Face­book à l’é­gard des uti­li­sa­teurs cou­pables de bra­ver le puri­ta­nisme amé­ri­cain. Les Femen en ont déjà fait les frais, par exemple, tous comme leurs détrac­teurs accom­pa­gnant d’une illus­tra­tion sans flou­tage ni arti­fice la dénon­cia­tion de leurs mani­fes­ta­tions « topless ». La cen­sure d’une repro­duc­tion de L’O­ri­gine du monde, le célèbre tableau de Gus­tave Cour­bet, a même sus­ci­té une bataille judi­ciaire dont l’un des enjeux a été de déter­mi­ner si les ins­ti­tu­tions fran­çaises étaient com­pé­tentes pour juger Face­book. Cela ren­voie à « la nature même des outils numé­riques, c’est-à-dire leur carac­tère trans­na­tio­nal », que ne manque pas de sou­li­gner le rap­por­teur. Selon lui, « la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale doit donc être accrue sur ces sujets », en pre­mier lieu au niveau euro­péen, « afin d’é­vi­ter de don­ner la pos­si­bi­li­té aux acteurs de jouer entre les dif­fé­rents pays pour se pro­té­ger des blo­cages tech­niques mis en œuvre loca­le­ment ».

Mais si Face­book et Twit­ter sont aujourd’­hui des outils fon­da­men­taux de la pro­pa­gande dji­ha­diste, cela n’a pas tou­jours été le cas, comme le rap­pelle Marc Hecker, cher­cheur au Centre des études de sécu­ri­té de l’I­fri (Ins­ti­tut fran­çais des rela­tions inter­na­tio­nales) : « Nombre de dji­ha­distes se montrent méfiants à l’é­gard des grands réseaux sociaux, créés aux États-Unis et soup­çon­nés par les radi­caux d’être mités aux ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains. La donne change réel­le­ment à par­tir de 2012, année où le dji­had en Syrie com­mence à atti­rer un flux impor­tant de volon­taires étran­gers. Par­mi eux se trouvent des cen­taines puis des mil­liers de jeunes occi­den­taux, habi­tués à uti­li­ser Face­book, Twit­ter et You­tube. » McDo­nald’s fini­ra-t-il par ouvrir un res­tau­rant dans les ter­ri­toires conquis par l’É­tat isla­mique ? Iro­nie mise à part, l’is­la­misme appa­raît à bien des égards comme un pro­duit typique de la mondialisation.