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Vers un islam français ?

Sou­cieux de « fran­ci­ser » l’is­lam, le Gou­ver­ne­ment va créer une nou­velle fon­da­tion. Cette expé­rience sera-t-elle plus fruc­tueuse que les précédentes ?

La France « s’e­nor­gueillit que l’is­lam soit la deuxième reli­gion du pays ». Du moins le Pre­mier ministre, Manuel Valls, l’a-t-il pré­ten­du dans les colonnes du Huf­fing­ton Post (5 sep­tembre 2016). Cette reli­gion n’en demeure pas moins étran­gère à la nation aux yeux des pou­voirs publics : dans un entre­tien à La Croix (28 août), Ber­nard Caze­neuve n’a-t-il pas expri­mé sa volon­té de « réus­sir la construc­tion d’un islam de France » ? « C’est une cause natio­nale », mar­tèle Jean-Pierre Che­vè­ne­ment. C’est à lui qu’il appar­tien­dra de pré­si­der la Fon­da­tion pour l’is­lam de France, créée à cet effet. 

Un aveu­gle­ment sidérant

À l’au­tomne 1999, alors qu’il était ministre de l’In­té­rieur et jetait les bases du Conseil fran­çais du Culte musul­man (CFCM), il sem­blait faire preuve d’hu­mi­li­té : « le temps est pas­sé où l’É­tat pou­vait, en une telle matière, dic­ter sa volon­té », avait-il recon­nu. Dans un rap­port d’in­for­ma­tion (5 juillet), les séna­teurs Natha­lie Gou­let et André Rei­chardt se montrent dubi­ta­tifs quant à la capa­ci­té de l’É­tat à façon­ner l’is­lam. Il est vrai que les pou­voirs publics n’ont pas tou­jours fait preuve d’une grande clair­voyance – c’est le moins que l’on puisse dire. Comme le rap­pe­lait Solenne Jouan­neau, maître de confé­rences à l’Ins­ti­tut d’é­tudes poli­tiques de Stras­bourg, dans un entre­tien à La Vie des idées (26 mai 2015), « dans les années 1970, Paul Dijoud, secré­taire d’É­tat aux tra­vailleurs immi­grés, consi­dé­rait même qu’il exis­tait un inté­rêt à favo­ri­ser le main­tien de la pra­tique reli­gieuse chez les étran­gers, celle-ci étant de nature à favo­ri­ser le retour de ces der­niers ». Par ailleurs, comme le sou­lignent les rap­por­teurs du Sénat, « jus­qu’à la fin des années 1980, l’É­tat fran­çais abor­dait ses rela­tions avec la « com­mu­nau­té musul­mane » à tra­vers le prisme des pays d’o­ri­gine de la plu­part des musul­mans vivant dans notre pays ». Dans les années quatre-vingt-dix, cepen­dant, l’É­tat entre­prit de « don­ner un « visage » à l’is­lam de France ». Il se tour­na d’a­bord vers la Grande Mos­quée de Paris, mais fit preuve « d’in­cons­tance au gré des chan­ge­ments de ministre de l’in­té­rieur ». De ces tâton­ne­ments émer­gea fina­le­ment le CFCM. Lequel appa­raît, aux yeux des par­le­men­taires, « comme le champ des luttes d’in­fluence qui se jouent entre les fédé­ra­tions et, à tra­vers elles, plu­sieurs pays étran­gers ». Sa légi­ti­mi­té s’a­vère très contes­tée : par­mi les repré­sen­tants d’as­so­cia­tions musul­manes audi­tion­nés par Natha­lie Gou­let et André Rei­chardt, « plu­sieurs d’entre eux ont oppo­sé les « ble­dards« en situa­tion de res­pon­sa­bi­li­té dans les ins­tances diri­geantes des fédé­ra­tions musul­manes aux musul­mans nés en France, déve­lop­pant leurs actions par des struc­tures de ter­rain ».

Un pro­duit de l’intégration

Les temps changent. « Avant les années 1990 », par exemple, « les bou­che­ries halal étaient rares », rap­pelle Flo­rence Ber­geaud-Bla­ckle, anthro­po­logue, dans un entre­tien au Point (31 août). « Cer­tains musul­mans fré­quen­taient les bou­che­ries casher », explique-t-elle ; « d’autres abat­taient à la ferme, mais d’autres encore, et on a ten­dance à l’ou­blier, consi­dé­raient éga­le­ment comme licite la viande des bou­che­ries conven­tion­nelles ». Autre­ment dit, l’is­lam d’au­jourd’­hui n’est plus celui d’hier. Il est le pro­duit para­doxal d’une cer­taine inté­gra­tion. « L’is­lam qui est pra­ti­qué en France est un islam pro­fon­dé­ment fran­çais », affirme même Solenne Jouan­neau. « Car l’is­lam pra­ti­qué en France n’est pas un islam hors sol », explique-elle ; « il se nour­rit de la confron­ta­tion des musul­mans aux struc­tures juri­diques, socio-cultu­relles, poli­tiques de la socié­té fran­çaise ». Pour le meilleur ou pour le pire : n’ést-il pas ques­tion, ces jours-ci, du dévoie­ment, au pro­fit du ter­ro­risme isla­miste, du fémi­nisme occidental ?