La monarchie, critique radicale de la démocratie

La monarchie, critique radicale de la démocratie

La démocratie est-elle le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple  ? Il s’agit plutôt d’une fiction, voire d’une mystique, entretenant la confusion entre gouvernants et gouvernés aux dépens du bien commun.

Et si la monarchie était le pire des régimes à l’exception de tous les autres  ? Il est plus que tentant de paraphraser la célèbre formule de Churchill, qui partait du postulat implicite qu’il n’y aurait point de salut hors de la démocratie. Il est vrai que le Premier ministre britannique, lorsqu’il prononça ces paroles, le 11 novembre 1947, devant la Chambre des communes, avait fraîchement en mémoire une certaine expérience totalitaire vécue à coups de bombes. Sauf que l’on ne répètera jamais assez qu’Adolf Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes. Deux pratiques de la démocratie, un seul commun dénominateur  : le démo-despotisme.

Le démo-capitalisme libéral

Mais vanter les mérites de la monarchie n’a aucun intérêt en soi, si l’apologétique n’est pas précédée d’une critique radicale de la démocratie. On appelle, ici “démocratie” le détournement du pouvoir entre les mains de quelques-uns au détriment du peuple. Comme l’explique le libéral Louis Rougier dans sa Mystique démocratique (1929), «  la Révolution française fut une révolution essentiellement bourgeoise et nullement prolétarienne  ». L’idéal égalitaire proprement socialiste de celle-là, nous dit Rougier (les révolutionnaires étaient, selon lui, des «  socialistes d’intention  »), se brisera sur l’illusion de la propriété pour tous (telle que défendue, notamment, par le courant physiocratique et des révolutionnaires intransigeants comme Robespierre, Saint-Just ou Barère). En définitive, la propriété est le véritable legs de la Révolution française, moins pour son égale répartition que par son absolutisation, inconnue sous l’Ancien Régime (où le régime foncier, objet de lois particulières, était défini en fonction des finalités sociales propres à chaque ordre). De sa combinaison avec l’égalité, elle-même essentialisée, résultera la mystique démocratique entendue comme le compromis intenable entre morale et économie. La démocratie est le moteur du capitalisme, quand ce dernier en est sa substance première.

S’inscrivant dans la perspective de l’arraisonnement du monde (au sens heideggérien), le libéralisme (dans sa double version économique et politico-culturelle) ne pouvait que s’acclimater à un système conjuguant parfaitement à l’individualisme narcissique, comme l’a définitivement montré Jean-Claude Michéa (L’Empire du moindre mal, 2007)  : «  Le monde sans âme du capitalisme contemporain constitue la seule forme historique sous laquelle cette doctrine libérale originelle pouvait se réaliser dans les faits. […] Le libéralisme, tel qu’il est aujourd’hui […] renvoie, en effet, au projet d’une transformation radicale de l’ordre humain, dont la mise en œuvre doit nécessairement prendre appui sur des politiques gouvernementales déterminées.  » Le démo-capitalisme est donc la toile de fond de la civilisation libérale dont les deux piliers totémiques que sont le relativisme du Droit et l’arrogance du Marché assurent la cohérence de l’ensemble. Smith (Adam), Kant, Hegel et Foucauld (Michel), ou les trois mousquetaires de la post-modernité. Comme l’explicite parfaitement Alain de Benoist, «  le point de vue de Rougier peut en fait se résumer de la façon suivante  : loin d’être fondée en raison […], l’idéologie démocratique repose sur une mystique qui en imprègne les principes essentiels  »  ; «  le cœur de cette mystique est le “dogme de l’égalité naturelle”, qui provient de l'”idéal de justice égalitaire” caractéristique du “prophétisme d’Israël”, en liaison avec la vision messianique d’un sens de l’histoire  ». Ce faisant, ce messianisme se doublait mécaniquement d’un millénarisme reposant sur une métaphysique du relativisme. «  Un homme en vaut un autre  », estimait Diderot.

Le règne du faux et du factice

Manifestation d’un acte de foi, la démocratie est l’avènement du faux et du factice, du feint et du fictif. Il ne faut pas craindre d’affirmer que la démocratie n’existe pas. Ou plutôt repose-t-elle sur l’axiomatique du peuple souverain qui ne gouverne pas puisqu’il remet les attributs de sa potestas à une auctoritas légalement désignée par lui, selon un processus constitutionnel préétabli. Lorsque Rousseau médite sur la «  multitude aveugle  », Voltaire fustige la «  populace  », son «  instinct partout  », sa «  pensée nulle part  ». Et Platon considérait que la démocratie se réduisait au «  gouvernement de l’élite avec l’approbation de la foule  ». L’un ment, l’autre est flatté. Mais les deux ont plus ou moins conscience de participer à une duperie. En dépit de soubresauts ou de vicissitudes, le régime se maintient, engoncé dans le confort anesthésiant de la médiocrité, vulgaire métonymie de l’opinion.

La foule des citoyens

La foule des citoyens, c’est-à-dire cette somme d’individus titulaires du droit de vote «  se donne une persona, c’est-à-dire un masque  », explique Maxence Hecquard (Les Fondements philosophiques de la démocratie moderne, 2010). La “souveraineté nationale”, la “volonté générale” et même la “République” sont autant de travestissements de ce qu’on s’obstine à désigner “peuple”, quand il n’existe guère qu’une masse mise en forme. «  Or cette massification du peuple est une étape indispensable à sa constitution politique  », précise Hécquard, soulignant que «  l’Ancien Régime distinguait des ordres et des métiers qui correspondaient à des fonctions  ». C’est précisément cette constitution naturelle du peuple arrimée autour du pivot dumézilien de la trifonctionnalité, que Georges Duby, à la suite d’Adalbéron de Laon et de Gérard de Cambrai, mit en exergue dans sa fameuse étude sur l’imaginaire du féodalisme (Gallimard, 1978). Là se trouvent les fondations littéralement “populaires” de la monarchie qui, pour n’avoir jamais pratiqué la démocratie, dans l’acception moderne du terme, n’en était pas moins démophile, car telle était la pente naturelle d’une institution innervée par le roi en ses conseils et les peuples de France en leurs états provinciaux, professionnels, ecclésiastiques. Là où la démocratie introduit des divisions, des partis, la monarchie est le garant de l’unité d’une nation. Tandis qu’en démocratie le peuple est, en dernière instance, censé se représenter devant lui-même en tant que souverain, qui assume, in fine, la fonction d’arbitre contre les éventuels excès du peuple ou ceux du pouvoir politique  ?

Le roi, père des peuples

Pour bien comprendre la différence irréductible de la démocratie d’avec la monarchie, il faut s’en reporter à Pierre Boutang (comme à Maurras et à sa «  politique naturelle  »), qui ne conçoit le souverain que comme surplombant l’ensemble des gouvernés. Ce rapport hiérarchique n’induit pas la domination mais constitue une mesure de justice  : à chacun sa place dans l’ordre du monde, le souverain n’étant pas le gouverné et inversement. Cet ordre est source d’autorité par la place éminente qu’il confère au père. Loin de la démesure démocratique, la monarchie, par l’image de ce roi-père qui nous précède et nous relie, suspend notre «  bonheur à l’acte d’humilité initial, la reconnaissance d’une finitude originelle  : je nais ici, et non ailleurs, fils d’une famille, héritier d’un nom  »  ; «  il ne dépend pas de moi que la spiritualité humaine et la civilisation ne se manifestent pas comme un système de volontés mais comme une histoire  » (La Politique, 1948). «  Le souverain n’est-ce pas celui qui est-au-dessus, comme l’enfant voit les grandes personnes, et comme d’abord les terrestres imaginent le céleste  ?  », demande-t-il dans Reprendre le pouvoir (1977).