Marcel Gauchet et l’esprit français
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Marcel Gauchet et l’esprit français

Philosophe, historien, Marcel Gauchet nous étonne dans son dernier livre.

Marcel Gauchet est accusé de ne pas être assez rebelle par les faux révolutionnaires à mèche bien léchée que sont Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie. Voilà qu’il revient en force. Son entretien avec Éric Conan et François Azouvi est surprise. Pourtant, le titre ne laissait rien filtrer d’extraordinaire  : «  Comprendre le malheur français  », cela faisait très “bouquin de droite gentilâtre”  ; on s’attendait à un entretien avec un ponte plutôt qu’à un pamphlet zemmourien. Et pourtant… Marcel Gauchet nous propose l’un de ses livres les plus importants.

Négocier la mondialisation

L’ouvrage se subdivise en neuf parties où alternent analyse historique et synthèse de l’esprit français. Le but est de montrer que la France a une psychologie particulière avec laquelle entrent en conflit une série de choix du personnel politique. La France «  a négocié dans de très mauvaises conditions le tournant de la mondialisation  ». Contre son esprit colbertien, elle a fait le choix d’un certain libéralisme et de l’Europe. Si cela a pu améliorer les conditions individuelles, il en découle une vision sombre de l’avenir collectif. Celui-ci se heurte à un déni du pouvoir, plus intéressé à pratiquer un jeu dangereux avec le Front national, sur fond de réformettes, qu’à penser et mettre en place une politique. Notre pays apparaît comme victime de son passé. Pour vivre la mondialisation heureuse promise par Attali et consorts, il faudrait que la France soit moins française  ; que l’homme soit moins animal politique qu’agent rationnel abstrait  ; et que l’Europe des nations soit la non-Europe de la bureaucratie.

Cela signifie que nous ne revivons pas aujourd’hui les années trente, n’en déplaise aux éditorialistes qui chouinent, mais que nous vivons une double crise des élites et de l’idéologie. Nous sommes passés de l’hyperpolitisation à la dépolitisation. Toute adhésion idéologique est dévalorisé. Tout problème politique se réduit à une question économique. Le néolibéralisme a ainsi triomphé : Il n’y a plus de collectif, seulement des individus. Or le pessimisme français montre bien la résistance du pays réel au pays légal. Cependant, il est à double tranchant. D’une part, il traduit la dénonciation d’un ordre du monde contraire aux usages français. D’autre part, il s’appuie sur une vision glorieuse de la France qui est malheureusement passée. Que faire  ? Accepter que la France ne soit plus une grande puissance. «  Et alors  ?  » nous dit Gauchet  ; ce n’est pas grave. Les grandes puissances ne reposent plus sur la puissance militaire. Économiquement, ce n’est pas en coupant avec notre passé que nous seront plus heureux, car les prémisses néolibérales passent mal. Il faut renouer avec l’inventivité qui a fait la grandeur de la Franc. La singularité française est une voie encore nouvelle à frayer.

Apologie du conservatisme

Il y a donc un espoir chez Marcel Gauchet, qui préconise pour la France une politique authentiquement conservatrice. Celle-ci devant être dégagée à partir de l’histoire et de l’esprit français. Mais, grand Dieu, ne voilà-t-il pas qu’il nous parle en cachette de l’empirisme organisateur  ? S’il ne faisait pas le vieux con, à se servir de l’Ancien Régime comme source de toute les vilenies françaises, l’on serait presque tenté de le taxer de maurrassien. L’on peut néanmoins se féliciter de voir une sommité française prendre position avec la droite maudite. Encore un effort, camarade Gauchet  ; notre jeunesse est devant toi.