Barbey au débotté

Barbey au débotté

Ce livre ravira tous les amateurs de Jules Barbey d’Aurevilly, tous les amants du Beau, du Grand et du Vrai.

Pour ceux qui ont gardé la religion du passé, la figure de Jules Barbey d’Aurevilly peut se résumer en trois mots  : catholique, aristocrate et dandy. Catholique, il le fut plus et mieux que personne en son temps. Aristocrate, il l’était par sa naissance (de petite noblesse normande) mais surtout par son tempérament. Aristocrate, il l’était jusqu’au bout des ongles, qu’il avait longs, de ses manchettes qui tombaient sur ses doigts, de sa plume qu’il avait acérée et tranchante comme une hache de bourreau. Et dandy, il le fut pour couronner le tout. Car il était anglomane, nourri de Walter Scott et de Byron, admirateur de Brummel.

Présence du diable

Ces trois essences qui composent sa personne n’auraient presque plus rien à nous dire à ces temps de tyrannie démocratique si Barbey n’avait été également un romancier et un critique littéraire de premier ordre. Catholique, Barbey le fut dans ses romans au point de faire du diable, comme Baudelaire dans sa poésie, sinon son principal personnage, du moins le principal inspirateur de ses protagonistes. Dieu, le diable et la femme, comme chez Huysmans, Verlaine ou Bloy, tous grands contempteurs de l’époque dans laquelle ils vivaient, étaient les trois claviers sur lesquels Barbey faisait sonner ses orgues. Contrairement à Chateaubriand qui croyait pouvoir détacher l’autel du trône, Barbey voyait la démocratie s’infiltrer dans l’église et la détruire de fond en comble. Lamartine prétendait d’ailleurs que ses romans auraient pu être écrits, sinon par le diable en personne, du moins par son valet, le marquis de Sade. Mais Barbey était homme à n’être le valet de personne, fût-ce du grand Lucifer en personne  ! Le même Lamartine qui, comme la plupart de ses contemporains, avait cessé de croire au diable, aux sorcières et aux fées, le tenait pour un scélérat, un Marat catholique qui peignait la guillotine en blanc. Allons donc  ! Du moins Lamartine avait-il eu le mérite de lire Barbey et d’en mesurer la grandeur. Mais le livre qui nous occupe aujourd’hui ne nécessite un tel préambule que pour ceux qui ont perdu le fil d’Ariane qui nous relie au passé. Ces Memoranda ne sont qu’un carnet de notes et d’impressions que Barbey écrivit à diverses reprises au cours des années 1840-1860, chez lui ou en voyage. Car Barbey était aussi à ses heures, comme ses chers Anglais, un aquarelliste à l’âme tendre et élégiaque. Les familiers de l’auteur y retrouveront avec plaisir Maurice de Guérin, son condisciple au collège Stanislas, sa sœur Eugénie, surnommée la Vierge du Cayla, un autre de ses amis, Trébutien, bibliothécaire à Caen, ainsi que le fameux «  ange blanc  » , Madame de Bouglon.

Au hasard des pages

Quelques perles cueillies au hasard des pages… Cette citation du Satan de Milton  : «  Ce ne sont pas les lieux, c’est son cœur qu’on habite.  » Laquelle m’évoque irrésistiblement ce tercet d’un sonnet que Sylvoisal consacra à l’ange des ténèbres  : «  Puis-je me dire inquiet et même malheureux / Si dans mon cœur profond et grand comme les cieux / J’ensevelis l’affront de ne pas être Dieu  ?  » Car , comme tous les esprits lucifériens, Barbey, à l’instar de Byron, avait le culte de la virginité, de la chasteté, de la pureté. Ce sont là des sentiments que notre époque, petite et banale dans le bien comme dans le mal, ne connaît plus. «  Pourquoi prétendent-ils que Byron est immoral  ? Qu’est-ce que deux ou trois plaisanteries, en comparaison de toute les adorables puretés de ses poèmes  ? Byron est peut-être le plus grand poète des sentiments désintéressés et chastes.  » Mais voilà, on est paresseux, on ne lit plus les livres. On parcourt les biographies et on veut voir le diable dans Byron comme dans Barbey. Et si encore on y croyait au diable  ! Et Barbey, qui ne doute de rien, d’affirmer avec la mâle assurance qui caractérise tous ses dires  : «  Qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou pas, Byron, dans le fond de son âme , est chrétien  !  ». «  L’amour est trop exclusif, trop impérieux, trop jaculatoire  ; il parle trop à la seconde personne pour qu’avec lui le Memorandum soit possible. Il n’y a pas d’histoire en dehors de la femme aimée, et le Memorandum est une histoire. L’amitié au contraire est la vraie confidente  ; elle est calme et laisse calme. Elle a des intérêts divers tandis que l’amour n’en a pas. L’âme ne monte pas chez elle par-dessus l’intelligence…  » Ne dirait-on pas du La Bruyère, ou du Joubert ou du Stendhal  ? Quittons maintenant le moraliste, et voyons le portraitiste. Ici d’Eugénie de Guérin, cette autre Jacqueline Pascal pour le génie, la passion et l’amour pour un frère  : «  Vu pour la première fois Mlle de Guérin. N’est pas jolie de traits et même pourrait passer pour laide si l’on peut l’être avec une physionomie comme la sienne. Figure tuée par l’âme, yeux tirés par les combats intérieurs. Un coup d’œil jeté de temps en temps au ciel avec une aspiration infinie, air et maigreur de martyre, ne ressemblent pas à ces femmes qui se donnent l’air vulgaire d’une victime. Elle, c’est un holocauste, mais tout n’est pas consommé, et le démon, comme parle cette pieuse et noble fille pourrait encore être le plus fort si…  » Barbey s’est-il vu un moment en situation d’être ce démon-là  ? Il n’est pas interdit de le penser. Cat s’il n’a pas toujours été catholique et monarchiste, il a toujours considéré que le démon était une pièce indispensable de la machine catholique et je dirais même littéraire, pour citer Gide.

Les services du préfacier

Voilà d’un survol rapide les impressions que nous laisse ce livre qui ravira tous les amateurs de Barbey, tous les amants du Beau, du Grand et du Vrai. Philippe Berthier qui présente ces Memoranda est en réalité plus qu’un préfacier et un annotateur. Il est ici penché sur notre épaule, prêt à combler nos lacunes et nos trous de mémoire. Ses préfaces, qui jalonnent le livre, car ces Memoranda ont été quittés puis repris par l’auteur, sont comme des torches aux abords d’un château dont on s’approche dans la nuit et ses notes ressemblent à des patères auxquelles on suspend son manteau et son chapeau, ou, si l’on préfère une autre analogie, aux cailloux blancs dont le Petit Poucet jalonne sa marche dans la forêt. Si Barbey est un autre Dante, Philippe Berthier est notre Virgile .

Barbey d’Aurevilly, Memoranda, édition intégrale établie par Philippe Berthier, Bartillat, janvier 2016, 466 pages, 28 euros.