Augustin Cochin  : un historien oublié de la Révolution

Augustin Cochin  : un historien oublié de la Révolution

Le 8 juillet 1916, le capitaine Augustin Cochin mourait en héros lors de la bataille de la Somme. Le centenaire de sa mort est l’occasion de revenir sur l’œuvre de cet historien, laissée inachevée par son sacrifice.

Né en 1876, il effectue de brillantes études en lettres, histoire et philosophie, à l’issue desquelles il sort premier de la fameuse école des Chartes. Il est très tôt intéressé par la Révolution française, qu’un héritage familial catholique, patriote et monarchiste [1] l’engage à analyser sous un angle novateur. Sa formation d’archiviste paléographe a sans doute été capitale dans cette approche  : sa connaissance et sa pratique des fonds d’archives l’ont conduit à se pencher sur les témoignages locaux et privés (mémoires, correspondances…) émanant de provinces [2]. C’est donc en portant son regard sur le “pays réel” qu’Augustin Cochin put renouveler l’approche historique de la Révolution.

Deux hypothèses mystiques

Sa méthode aboutit à son ouvrage principal  : Les Sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne, composé entre 1904 et 1908 et publié en 1925. Le problème central de cette étude était le suivant  : pour quelles raisons l’Ancien Régime s’était-il effondré  ? En effet, comme le résume Eugène Lavaquery, «  la réforme des abus aurait pu se faire, en France comme ailleurs, sans secousses violentes et sans bouleversement total  »  ; «  c’est tout ce que réclamaient les cahiers [de doléances], à les prendre même pour ce qu’ils n’ont pas été  : l’expression directe et spontanée des désirs de la nation  ». L’intérêt de la réponse apportée par les travaux d’Augustin Cochin est qu’elle renvoyait dos à dos deux «  hypothèses mystiques  » [3]  : une vision républicaine expliquant la Révolution par le rejet de la monarchie provoqué par son arbitraire, les abus des nobles, l’ambition de la bourgeoisie et la soudaine volonté du peuple devenu conscient de sa souveraineté  ; une vision contre-révolutionnaire excessive, l’attribuant au seul complot maçonnique.

La puissance des idées

À travers une «  sociologie de la société démocratique  », Augustin Cochin chercha à aller plus loin que Taine qui, dans ses Origines de la France contemporaine, avait tenté de répondre à ces questions par la seule psychologie des acteurs. Or, pour Augustin Cochin, ce n’est pas la volonté des acteurs qui produit l’histoire, mais la puissance des systèmes d’idées et des structures qui en sont les caisses de résonnance. Ainsi, pour lui, on ne peut comprendre 1789 sans porter l’observation sur l’histoire des idées du XVIIIe siècle et de sa sociabilité intellectuelle démocratique. C’est ; en effet, au cours de ce siècle que se sont développées les sociétés de pensée qui ont façonné l’image d’un monde nouveau et abstrait. La fondation théorique d’une société nouvelle dans ces assemblées philosophiques s’est accompagnée d’une méthode intellectuelle nouvelle  : proclamer des principes à partir desquels serait déduite une organisation à appliquer au réel (en somme, le strict inverse de l’empirisme organisateur…). «  Ainsi la magie des mots a effacé le réel, l’opinion des particuliers a cédé devant l’opinion sociale, le Peuple a pris la place du peuple et la volonté générale celle du prince – car dans cette “société de sociétés” il ne peut y avoir ni maître ni meneurs  : on doit seulement se conformer à ce mystérieux souverain, la force collective  », résume Bernard Valade [4]. Il ne restait plus à toute une machinerie sociale, faite de loges, de sociétés de pensée, d’académies, de cercles divers, qu’à se substituer au pays réel afin de remplacer l’opinion de la Cité par celle de la «  petite cité philosophique  », selon l’expression même de Cochin.