Maroc : une « <q>évo­lu­tion tran­quille</q> »

Maroc : une « évo­lu­tion tran­quille »

Direc­teur géné­ral de l’Ob­ser­va­toire d’é­tudes géo­po­li­tiques, codi­rec­teur du livre Saha­ra maro­cain – Le Dos­sier d’un conflit arti­fi­ciel (édi­tions du Cerf), Charles Saint-Prot voit dans les élec­tions du 7 octobre 2016 « une nou­velle démons­tra­tion de l’ex­cep­tion maro­caine ».

L’Ac­tion Fran­çaise 2000 – Quelle leçon doit-on tirer des élec­tions légis­la­tives maro­caines du 7 octobre 2016 ?

Charles Saint-Prot – Le pre­mier ensei­gne­ment de ces élec­tions est la bonne marche des ins­ti­tu­tions maro­caines, confor­mé­ment au pro­ces­sus ini­tié par le roi Moham­med VI. Les nom­breux obser­va­teurs natio­naux et inter­na­tio­naux ont rele­vé la bonne tenue des élec­tions légis­la­tives du 7 octobre, orga­ni­sées avec sérieux et com­pé­tence, sans le moindre inci­dent. Cela démontre que le Maroc pour­suit son évo­lu­tion tran­quille dans le cadre d’une monar­chie natio­nale, popu­laire et réfor­miste. C’est une nou­velle démons­tra­tion de l’ex­cep­tion maro­caine. Une excep­tion qui est incon­tes­table si l’on veut bien consi­dé­rer que le Maroc est la seule nation stable et allant de l’a­vant dans une région agi­tée, mena­cée par le chaos et pleine d’in­cer­ti­tude pour l’a­ve­nir de plu­sieurs pays (dont l’Algérie). 

Que doit-on pen­ser des résul­tats de ces élec­tions, qui placent au pre­mier rang le Par­ti de la jus­tice et du déve­lop­pe­ment, qui est islamiste ?

Les résul­tats démontrent deux choses. La pre­mière est la diver­si­té de la socié­té maro­caine qui compte des conser­va­teurs, des reli­gieux tra­di­tion­na­listes, des réfor­mistes, des pro­gres­sistes, des laïcs, des cen­tristes, etc. Le Par­ti de la jus­tice et du déve­lop­pe­ment (PJD), qui est arri­vé en tête (avec cent vingt-cinq dépu­tés sur trois cent quatre-vingt-quinze) est un mou­ve­ment conser­va­teur qui fait une large place au réfé­ren­tiel reli­gieux ; en deuxième posi­tion (cent sept sièges), le Par­ti authen­ti­ci­té et moder­ni­té (PAM) est une for­ma­tion libé­rale de centre droit. Viennent ensuite, dans l’ordre, le vieux par­ti natio­na­liste de l’Is­ti­q­lal, le Ras­sem­ble­ment natio­nal indé­pen­dant (RNI, droite), le Mou­ve­ment popu­laire (agraire), les socia­listes de l’USFP, l’U­nion consti­tu­tion­nelle (par­ti de droite qui devrait logi­que­ment fusion­ner avec le RNI), le PPS (pro­gres­siste de gauche) et, très loin, les groupes d’ex­trême gauche (FGD) ou éco­lo­gistes qui ne recueillent qu’un ou deux dépu­tés grâce à un sys­tème élec­to­rales très géné­reux pour les petits par­tis. Confor­mé­ment à la Consti­tu­tion adop­tée en 2011, le roi a nom­mé Pre­mier ministre le chef du PJD, Abdel-Ilah Ben­ki­rane, qui devra négo­cier avec d’autres par­tis la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment d’al­liance. En effet, le PJD ne repré­sente qu’en­vi­ron 30 % des élec­teurs (moins de 15 % des ins­crits). En second lieu, il faut noter l’im­por­tance de l’abs­ten­tion (57 %). Elle explique l’ef­fri­te­ment des par­tis tra­di­tion­nels (Isti­q­lal, USFP) qui connaissent en outre une crise de lea­der­ship. L’abs­ten­tion démontre que de nom­breux Maro­cains refusent de se lais­ser enfer­mer dans le choix entre le PJD et le PAM. Cela ne signi­fie pas que les abs­ten­tion­nistes se dés­in­té­ressent de la chose publique : par exemple, lorsque le roi avait appe­lé à adop­ter la Consti­tu­tion par réfé­ren­dum en 2011, le taux de par­ti­ci­pa­tion avait atteint plus de 75 % (avec 97,5 % de « oui »). 

Y a‑t-il donc au Maroc une sorte de crise de la repré­sen­ta­ti­vi­té des par­tis poli­tiques traditionnels ?

Sans doute, comme dans de nom­breux autres pays à com­men­cer par la France. En réa­li­té, le peuple maro­cain n’aime pas les divi­sions. La bipo­la­ri­sa­tion trop média­ti­sée et les durs affron­te­ments entre le PJD et le PAM avant les élec­tions ont eu un effet néga­tif. Les Maro­cains pré­fèrent tou­jours la modé­ra­tion. Ils accordent donc une large confiance au Sou­ve­rain, bien moins aux par­tis poli­tiques qui ne sont pas tou­jours à la hau­teur. On peut tou­te­fois noter quelques efforts de rajeu­nis­se­ment des can­di­da­tures et une place plus large faite aux femmes, mais il semble que ce soit grâce aux direc­tives royales. Par ailleurs, la vita­li­té de la socié­té civile ne se limite pas aux par­tis : il y a une vie asso­cia­tive intense (notam­ment les asso­cia­tions fémi­nines), des grou­pe­ments socio-pro­fes­sion­nels très dyna­miques et, sur­tout, le Maroc compte de nom­breuses confré­ries socio­re­li­gieuses (Bout­chi­chia, Qadi­riyya, Tija­nia, etc.) qui sont très puis­santes, défendent les valeurs de l’is­lam du juste milieu et consti­tuent, sous l’au­to­ri­té du roi, com­man­deur des croyants, un puis­sant rem­part contre l’ex­tré­misme reli­gieux et tout aventurisme. 

Est-ce donc le roi qui exerce un rôle essen­tiel dans le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions marocaines ?

Avec la cause natio­nale que repré­sente le com­bat contre le sépa­ra­tisme dans le cadre du conflit arti­fi­ciel entre­te­nu par l’Al­gé­rie au Saha­ra maro­cain, la monar­chie fait consen­sus. Ce consen­sus autour de la monar­chie est un point fon­da­men­tal. De l’ex­trême gauche aux conser­va­teurs reli­gieux, tout le monde est monar­chiste pour la bonne rai­son que tout le monde sait que la monar­chie est la meilleure garan­tie de l’u­ni­té natio­nale. Le roi Moham­med VI veille à pré­ser­ver le Maroc de toute agi­ta­tion sté­rile et de toute aven­ture chao­tique. La monar­chie est éga­le­ment l’i­ni­tia­trice des réformes et des grands pro­jets d’a­ve­nir qui font du royaume un pays émergent. Comme je l’ai expli­qué dans mon ouvrage Moham­med V ou la monar­chie popu­laire (édi­tions du Rocher), cette monar­chie mil­lé­naire est popu­laire et natio­nale ; à ce titre elle, est le pilier indis­pen­sable d’un Maroc stable et moderne.