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Qué­bec : l’i­den­ti­té au cœur de la volon­té d’indépendance

À la faveur du Brexit, le sou­ve­rai­nisme semble avoir la cote en Europe. Mais qu’en est-il outre-Atlan­tique, là où il est appa­ru ? Au Qué­bec, le réfé­ren­dum de 1995 n’a pas clos le débat sur l’in­dé­pen­dance. Cette pers­pec­tive demeure ouverte, d’au­tant que les habi­tants de la Belle Pro­vince s’in­quiètent des consé­quences de l’im­mi­gra­tion sur son iden­ti­té, dont la garan­tie ne pour­rait être assu­rée que par l’ac­ces­sion à une pleine sou­ve­rai­ne­té. C’est en tout cas la conclu­sion qui se dégage des ren­contres orga­ni­sées à Paris à l’oc­ca­sion de la saint Jean-Bap­tiste, mar­quée par la visite d’un ancien Pre­mier ministre du Québec.

Le 24 juin 2016, jour de la saint Jean-Bap­tiste : c’est cette date qu’a choi­sie le Qué­bec pour célé­brer sa fête natio­nale. Une occa­sion pro­pice au rayon­ne­ment natio­nal, par l’in­ter­mé­diaire de mani­fes­ta­tions diplo­ma­tiques. C’est ain­si que la Délé­ga­tion géné­rale du Qué­bec, porte-parole offi­ciel du Gou­ver­ne­ment, s’est ren­due dans la capi­tale fran­çaise la semaine der­nière. À l’i­ni­tia­tive de plu­sieurs asso­cia­tions, l’an­cien Pre­mier ministre du Qué­bec Ber­nard Lan­dry a pu s’ex­pri­mer au Sénat et à l’é­glise Saint Jean-Bap­tiste de Belleville.

Fête natio­nale francophone

Un patro­nage vieux de plu­sieurs siècles : au XVIIe siècle, c’est confron­té à la riva­li­té du patro­nage de saint Joseph que saint Jean-Bap­tiste se voit échoir de jus­tesse le rôle du pro­tec­teur du Qué­bec. À la suite de l’im­mi­gra­tion fran­çaise et de la créa­tion de la colo­nie roya­lee, le choix du saint patron est à relier à la fran­co­pho­nie. Car popu­laire dans les cam­pagnes (Bre­tagne et Nor­man­die), celui qui bap­ti­sa le Christ fut pri­vi­lé­gié au chef de la Sainte Famille pour veiller sur la pro­vince. Depuis, « il occupe une grande place dans l’es­prit des gens aujourd’­hui », confie Ber­nard Emont, pré­sident de l’As­so­cia­tion Paris-Qué­bec (antenne régio­nale pari­sienne de France-Qué­bec) [1]. « Cha­cun a sa for­mule pour célé­brer saint Jean-Bap­tiste », conti­nue-t-il, enthou­siaste. Un enjoue­ment par­ta­gé par Joël Bro­quet, pré­sident du Car­re­four des acteurs sociaux, qui a por­té le pro­jet avec Ber­nard Emont. Volon­té fédé­ra­trice… Pro­fi­tant de l’oc­ca­sion, ces struc­tures se sont asso­ciées pour com­mé­mo­rer la fête natio­nale. « De nom­breuses ins­ti­tu­tions mettent à l’hon­neur le Qué­bec en France. Nous avons déci­dé de regrou­per les dif­fé­rentes ini­tia­tives afin de faire rayon­ner cet évé­ne­ment au cours de trois mani­fes­ta­tions : la pre­mière au Sénat, une seconde à l’é­glise Saint-Jean-Bap­tiste de Bel­le­ville et la der­nière à la Sor­bonne, sous la direc­tion de Ber­nard Emont », explique M. Broquet.

Indé­pen­dance ou souveraineté

Au pro­gramme des inter­ven­tions, la ques­tion de l’in­dé­pen­dance consti­tue un thème fon­da­men­tal. Car au même titre que la Cata­logne ou l’É­cosse, le Qué­bec s’in­ter­roge plus encore qu’au­tre­fois sur sa prise d’au­to­no­mie. Une ques­tion natu­relle, pour les orga­ni­sa­teurs. À l’aune d’une mon­dia­li­sa­tion de plus en plus omni­pré­sente, quel rôle peut encore jouer l’in­dé­pen­dance de cer­tains États ? Aspi­ra­tion à retrou­ver une iden­ti­té natio­nale, la direc­tion sou­ve­raine d’un pays ? La pro­blé­ma­tique semble en fait plus com­plexe… « Je ne suis pas sou­ve­rai­niste, mais indé­pen­dan­tiste », sou­tient d’en­trée de jeu Ber­nard Lan­dry au palais du Luxem­bourg. Déli­cate nuance, revi­vi­fiée ces der­niers jours à l’oc­ca­sion de la sor­tie annon­cée du Royaume-Unis de l’U­nion euro­péenne. Une Union euro­péenne à laquelle l’an­cien Pre­mier ministre ne semble pas tota­le­ment hos­tile : la construc­tion euro­péenne l’in­té­resse. « Il a vou­lu atti­rer l’at­ten­tion sur une espèce de flot­te­ment de voca­bu­laire… », explique Ber­nard Emont. « Quand cette notion ce pro­jet d’in­dé­pen­dance a com­men­cé à faire son che­min dans la vie poli­tique qué­bé­coise (vers 1965), on par­lait seule­ment de sou­ve­rai­nisme. Mais le véri­table enjeu, c’est bien l’in­dé­pen­dance, ce qui implique tou­te­fois que le Qué­bec conserve des liens avec le reste du Cana­da. »

La ques­tion de l’identité

Des liai­sons que l’on veut garantes du res­pect des iden­ti­tés de cha­cun. En tant que « cou­sin » du Qué­bec, le pré­sident de la Régio­nale France-Qué­bec ne prend pas part : il n’es­time pas de son res­sort de se posi­tion­ner en faveur de l’in­dé­pen­dance ou de la fédé­ra­tion. Mais la ques­tion reste d’ac­tua­li­té. Ber­nard Lan­dry l’a bien mon­tré : selon lui, le Qué­bec est une nation – « ce que les anglo­phones lui ont concé­dé ! » (Ber­nard Emont). Et le malaise des Qué­bé­cois dans cette fédé­ra­tion anglo­phone se fait de plus en plus latent… Notam­ment depuis le réfé­ren­dum de 1995, où l’in­dé­pen­dance a été per­due à quelques voix près seule­ment – qua­rante-sept mille. Pour autant, l’an­cien ministre ne sou­haite pas la rup­ture totale avec le Cana­da, et pré­fère par­ler d’a­mé­na­ge­ment des rela­tions entre les deux acteurs. « Si je résume les argu­ments de Lan­dry, ceux-ci tendent sur­tout à sou­li­gner les lacunes de la dépen­dance », indique M. Emont ; « tant en termes d’é­du­ca­tion que pour des enjeux d’in­ves­tis­se­ments, cette dépen­dance pose des pro­blèmes impor­tants ». Mais là ne réside pas l’é­cueil majeur : c’est sur­tout la volon­té de pré­ser­ver leur iden­ti­té qui semble pré­oc­cu­per les tenants de l’in­dé­pen­dance. « Il y a une forte régres­sion démo­gra­phique », s’in­quiète Ber­nard Emont. « Depuis l’ur­ba­ni­sa­tion, la démo­gra­phie a dan­ge­reu­se­ment bais­sé. Et il y a cin­quante-cinsq mille immi­grants par an. 80 % d’entre eux se montrent plu­tôt tièdes quant à l’i­den­ti­té qué­bé­coise. Alors, même si le Qué­bec a obte­nu d’en­cou­ra­ger la venue d’in­di­vi­dus issus d’É­tats fran­co­phones, la plu­part sont des magh­ré­bins, eux-mêmes por­teurs d’une iden­ti­té préa­lable. » Sou­cieux de la pré­ser­va­tion de la fran­co­pho­nie, le pré­sident de Paris-Qué­bec tire la son­nette d’a­larme, acti­vée par la crainte de voir la popu­la­tion de souche se noyer dans cet afflux mas­sif d’ar­ri­vées allo­gènes. Car la fran­co­pho­nie au Qué­bec reste un enjeu de taille, dont tous les invi­tés ont conscience… Pour Joël Bro­quet, le taux de fran­co­phones de souche s’é­lève à peine à 10 % : « Il y a une arri­vée mas­sive de non-fran­co­phones au Qué­bec. Porte d’en­trée sur l’A­mé­rique du Nord, le pays reçoit de nom­breuses per­sonnes du Pakis­tan notam­ment. Et par­mi les Fran­çais, dénotent beau­coup d’im­mi­grés ori­gi­naires du Magh­reb », confie-t-il. L’en­clave dont le Qué­bec fait l’ob­jet lui aura été plu­tôt défa­vo­rable en ce que, depuis le réfé­ren­dum, les natu­ra­li­sa­tions sont opé­rées à tour de bras…

Un enjeu de la cam­pagne électorale

La ques­tion de l’in­dé­pen­dance du Qué­bec risque d’oc­cu­per une place cen­trale dans les pro­chaines élec­tions pré­si­den­tielles : « Qu’on le veuille ou non, la pro­chaine cam­pagne élec­to­rale por­te­ra sur l’in­dé­pen­dance du Qué­bec. On doit se pré­pa­rer », décla­rait Mar­tine Ouel­let, can­di­date à la “chef­fe­rie” du Par­ti qué­bé­cois [2]. La pro­messe du réfé­ren­dum qui l’ac­com­pa­gne­rait, dès l’ac­cès à la man­da­ture, signe la volon­té du dépu­té de Vachon. Une conscience des enjeux de sou­ve­rai­ne­té à l’é­chelle natio­nale serait-elle en train de gagner les esprits des membres de la scène poli­tique ? L’im­pact du Brexit sur le Royaume-Unis aura tôt fait de nous l’indiquer…

[1] La Fédé­ra­tion France-Qué­bec Fran­co­pho­nie compte soixante-deux antennes régio­nales ; Ber­nard Emont dirige l’an­tenne pari­sienne. Une telle fédé­ra­tion compte près de quatre mille cinq cents membres répar­tis à tra­vers toute la France.

[2] Le Jour­nal du Qué­bec, 20 juin 2016. Mar­tine Ouel­let mise à fond sur l’indépendance.