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Les fausses promesses du revenu universel

L’échec du système de prestations sociales est le principal argument des partisans du revenu de base universel. Ce faisant, ils actent cette défaite sociale dans un fatalisme égalitariste qui semble satisfaire tout le spectre de la classe politique.

Le revenu de base « est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement ». Le revenu de base sera peut-être l’un des enjeux des prochaines élections. Cette vieille idée neuve, que l’on fait tantôt remonter à Thomas More ou au révolutionnaire Thomas Paine, a pris ces dernières années de l’ampleur aussi bien à gauche (EELV, Nouvelle Donne, etc.) que chez les libéraux (Madelin, Villepin, Génération libre), au PCD et jusqu’à Marine Le Pen. 51 % de nos compatriotes y seraient favorables, et l’idée fait rapidement son chemin. Elle fera prochainement l’objet d’une votation en Suisse et d’un test en Finlande. Et Valls, après avoir remis en cause l’universalité des prestations familiales, a récemment affirmé qu’il souhaitait un grand débat sur le revenu de base universel.

Redistribution à moindre coût

Il est vrai que l’idée a de quoi séduire. Elle réduirait drastiquement le coût administratif de la redistribution, elle en simplifierait considérablement le circuit et permettrait un plafonnement du total des allocations que nous appelons de nos vœux pour qu’en toutes circonstances, elles restent inférieures au salaire minimum. L’universalité de ce revenu est en outre censée permettre aussi bien aux nécessiteux de trouver les moyens de subsister qu’aux “nantis” de se lancer plus facilement dans des projets entrepreneuriaux, associatifs ou culturels, par exemple. L’argument philosophique, selon lequel nous avons droit à ce revenu en tant qu’héritiers des richesses accumulées par nos ancêtres, nous touche moins. Pour nous, le « capital transmis et à transmettre » (Maurras) s’appelle civilisation, et ses dividendes ne sont pas monétaires. Passons ; les multiples contributions au sujet ressassent abondamment tous les avantages du système. Elles sont tout aussi prolifiques sur la question du financement de ce revenu, sans toutefois s’attarder sur les conséquences des quelque 560 milliards de prélèvements obligatoires nécessaires (sur la base du montant préconisé par la Fondation Jean Jaurès), soit un quart du PIB et à peine moins que le coût actuel des prestations sociales (620 milliards en 2010), étant précisé que l’on a du mal à savoir quelles autres prestations seraient maintenues ou non si le revenu universel était adopté. D’autres questions ne sont pas même abordées, comme celle des effets secondaires sur l’emploi. On vient, par exemple, d’apprendre que le travail détaché avait augmenté de 25 % en 2015…

Une aide ou un revenu ?

Pour être cruciales, ces questions ne sont pas les seules. Celle de la terminologie, par exemple, se pose d’emblée : un revenu se définit par une somme perçue en échange d’un bien ou d’un service, raison pour laquelle nous préférons parler d’aide. Mais contester son appellation, c’est déjà remettre en cause le principe en le liant non pas à un état de fait mais à une nécessité. « Aider ceux qui font pour le compte de ceux qui ne peuvent pas », aime à dire le prince Jean de France, ainsi que le rappelait François Bel-Ker lors de son allocution au colloque “Je suis royaliste, pourquoi pas vous ?”. Le revenu de base est-il conforme à ce principe ? Comme souvent, la doctrine sociale de l’Église nous aide à y voir plus clair. Certes, nombre des tenants du revenu de base s’en réclament ou du moins affirment que cette idée ne lui est pas contradictoire. S’il est difficile d’être aussi catégorique, il convient de rappeler certains préceptes de la doctrine sociale et notamment le suivant : « Aucun chrétien, du fait qu’il appartient à une communauté solidaire et fraternelle, ne doit se sentir en droit de ne pas travailler et de vivre aux dépens des autres. » Le revenu universel risquerait à cet égard d’introduire un bien dangereux biais. D’autant que la doctrine sociale définit assez précisément les principes de la redistribution : « Un bien-être économique authentique se poursuit également à travers des politiques sociales de redistribution du revenu qui, tenant compte des conditions générales, considèrent opportunément les mérites et les besoins de chaque citoyen. » Le revenu de base ne tient compte ni de l’un – notre pays a-t-il les capacités de prendre en charge un tel revenu, ou doit-il se les donner au risque d’entrer en contradiction avec d’autres principes ? –, ni de l’autre – ce revenu étant inconditionnel, il exclut de facto la question des mérites, et même celle des besoins.

Le réel contre les idées

Pour toutes ces raisons, nous préférerons toujours que les aides soient dictées par le réel et non par les idées. En quoi ce dispositif permettrait-il de remettre en cause la toute-puissance de la finance, de repeupler les zones rurales, de recréer de véritables solidarités, nécessairement locales, et un tissu social harmonieux ? Les multinationales continueront à prospérer outrageusement sur le dos de travailleurs d’autant plus souvent étrangers que les nationaux pourront s’y soustraire en vertu de ce revenu, qui continuerait en outre à tirer les salaires vers le bas. Le revenu de base conforterait ainsi le système libéral tout en achetant le silence de ceux qui en souffrent le plus. Michel Foucault, bien inspiré sur ce sujet, posait déjà les bonnes questions : « Cette idée […] vise explicitement à une action qui va atténuer quoi ? Les effets de la pauvreté et ses effets seulement. C’est-à-dire que l’impôt négatif [autre nom du revenu de base] ne cherche aucunement à être une action qui aurait pour objectif de modifier telle ou telle cause de la pauvreté. » Cet impôt négatif « assure en quelque sorte une sécurité générale, mais par le bas, c’est-à-dire que dans tout le reste de la société on va laisser jouer, précisément, les mécanismes économiques du jeu, les mécanismes de la concurrence, les mécanismes de l’entreprise ». Le revenu universel contre la pauvreté, c’est un peu comme le Soleil vert contre la faim ou Facebook contre l’exclusion sociale. On peut et l’on doit réfléchir à de nouveaux outils de solidarité, mais on est ici plus proche d’un nouveau modèle de société ; une utopie concrète, comme l’appellent ses partisans. Utopie concrète mais utopie quand même.