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Ber­nard Lugan : l’A­frique du Nord au cœur de l’ac­tua­li­té internationale

Ber­nard Lugan vient de publier une His­toire de l’A­frique du Nord. À cette occa­sion, il nous livre son ana­lyse de la situa­tion à l’œuvre en Tuni­sie, en Égypte, en Libye, en Algé­rie et au Maroc.

L’au­teur débute son récit avec les pre­mières traces humaines trou­vées sur le conti­nent nord-afri­cain, à la Pré­his­toire. Des mil­lé­naires plus tard, des civi­li­sa­tions émergent : l’É­gypte des pha­raons à l’Est, de puis­sants royaumes ber­bères à l’Ouest. Elles subissent l’in­va­sion romaine et sont confron­tées au chris­tia­nisme. La chute de Rome annonce l’ar­ri­vée de nou­veaux conqué­rants : les Arabes, por­tés par une nou­velle reli­gion, l’is­lam. Ber­nard Lugan ne se contente pas de nar­rer les faits pas­sés ; il apporte quan­ti­té de réfé­rences, de ren­vois à des cartes, sché­mas, illus­tra­tions, ain­si que des connais­sances annexes, socio­lo­giques, eth­no­lo­giques… Jamais las­sant, le récit se pour­suit sur la période colo­niale, où l’Eu­rope se dis­pute le ter­ri­toire. Il traite de chaque indé­pen­dance et s’a­chève de nos jours avec un cha­pitre sur les récents « prin­temps arabes » et leurs consé­quences. L’au­teur choi­sit d’a­dop­ter un regard dif­fé­rent des his­to­rio­gra­phies habi­tuelles, sou­mises pour la plu­part aux idéo­logues adeptes de la repen­tance ou de l’a­fro-cen­trisme. Car l’his­toire de l’A­frique telle qu’on nous la pro­pose le plus sou­vent ne cesse de faire peser sur les Euro­péens accu­sa­tions et reproches. Dans l’en­tre­tien ci-contre, l’au­teur nous explique que « le débat his­to­rique a échap­pé aux his­to­riens pour être mono­po­li­sé par les groupes mémo­riels ». Ceux-ci nous empêchent, inlas­sa­ble­ment, en confron­tant souf­frances contre souf­frances, d’en­vi­sa­ger une vision fidèle de l’A­frique, puis­sante, ce qu’en­fin ce livre nous per­met d’entrevoir.

L’Ac­tion Fran­çaise 2000 – Votre der­nier ouvrage, paru le mois der­nier, est la syn­thèse de plus de trente années d’é­tudes. Pou­vez-vous nous don­ner votre défi­ni­tion de l’his­to­rien et de son travail ?

Ber­nard Lugan – L’his­to­rien est un peu comme un juge d’ins­truc­tion : il tra­vaille à charge et à décharge, alors que le mémo­ria­liste ou le témoin sont, par défi­ni­tion, en pleine sub­jec­ti­vi­té. Ain­si, le Fran­çais rapa­trié d’Al­gé­rie aura évi­dem­ment une mémoire dif­fé­rente de celle du sol­dat du contin­gent ou de celle de l’Al­gé­rien natio­na­liste. Cha­cun peut certes écrire ou racon­ter son his­toire. Elle enri­chi­ra cer­tai­ne­ment la connais­sance de la guerre d’Al­gé­rie, mais elle n’en sera cepen­dant jamais l’His­toire. Le pro­blème est qu’au­jourd’­hui, le débat his­to­rique a échap­pé aux his­to­riens pour être mono­po­li­sé par les groupes mémo­riels. Or, la mémoire n’est pas l’His­toire [1].

Les « prin­temps arabes » sont nés en Tuni­sie. Nous avons assis­té à la chute de Ben Ali. Depuis, les atten­tats de 2015 ont ébran­lé la Tuni­sie. Un an après, le pays est-il encore une cible pour l’É­tat isla­mique ? Quant à la for­ma­tion poli­tique Ennahd­ha, repré­sente-t-elle un risque ?

Ne nous foca­li­sons pas sur l’É­tat isla­mique qui n’est qu’une des formes de l’is­la­misme radi­cal conqué­rant. Ce der­nier peut, tour à tour ou simul­ta­né­ment, prendre des formes visibles (EI ou Aqmi) ou dou­ce­reuses comme le wah­ha­bisme qui gan­grène actuel­le­ment l’Al­gé­rie et tout le Sahel. Face aux réa­li­tés et aux dif­fi­cul­tés, Ennah­da a offi­ciel­le­ment décla­ré qu’il deve­nait un par­ti poli­tique clas­sique. Comme il est très lar­ge­ment contrô­lé par les Frères musul­mans dont le but est le cali­fat uni­ver­sel, peut-être s’a­git-il d’une manoeuvre, d’une forme de Taq­qiya, c’est-à-dire de dis­si­mu­la­tion des­ti­née à faire avan­cer la cause de l’islam. 

En Égypte, nous voyons la situa­tion se sta­bi­li­ser avec le régime d’Ab­del Fat­tah al-Sis­si, ins­tal­lé depuis 2013. Y a‑t-il une chance pour les Frères musul­mans de reve­nir au pouvoir ?

Le grand pro­blème de l’É­gypte est sa sui­ci­daire démo­gra­phie. Le pays ne pou­vant nour­rir que le quart de ses habi­tants, il doit tout impor­ter. Son bud­get étant donc tota­le­ment dés­équi­li­bré, l’É­gypte dépend des aides octroyées par l’A­ra­bie saou­dite. Les Frères musul­mans qui avaient gagné les élec­tions sont pour­chas­sés, mais ils conservent une immense popu­la­ri­té par­mi les plus dému­nis. Les causes qui ont pro­vo­qué leur arri­vée au pou­voir demeurent, et seule une poli­tique répres­sive les en écarte. Jus­qu’au moment où les Occi­den­taux, « cho­qués » par les atteintes aux « droits de l’homme » feront pres­sion sur le géné­ral Sis­si pour qu’il lève la garde, comme ils avaient contraint le pré­sident Mou­ba­rak de le faire… Et alors, tout recommencera.

Que se passe-t-il en Libye ? Les isla­mistes ont-ils tou­jours en main le pays ? Subi­rons-nous encore une vague de migrants en pro­ve­nance de ce pays ? La France a‑t-elle encore un rôle à y jouer ?

La Libye n’existe plus et il nous faut par­ler des régions la com­po­sant. La Tri­po­li­taine est majo­ri­tai­re­ment isla­miste, sala­fiste à Tri­po­li, contrô­lée par les Frères musul­mans à Mis­ra­ta. Au centre, l’É­tat isla­mique est accu­lé dans Syrte par les milices de Mis­ra­ta, et cer­tains de ses membres sont sor­tis de la nasse pour rejoindre Aqmi dans le Sud. À l’Est, la Cyré­naïque est en par­tie contrô­lée par le géné­ral Haf­tar appuyé sur les tri­bus et le maillage sou­fi. Quelques poches sala­fistes demeurent. Au Sud, dans le Fez­zan, la situa­tion est claire : à l’Ouest, les Toua­reg sont alliés aux isla­mistes de Tri­po­li­taine, et à l’Est, les Tou­bous regardent vers le géné­ral Haf­tar. Quant à la France, elle joue un rôle au Sud de la Libye en cou­vrant le Niger et le Tchad.

La sta­bi­li­té poli­tique en Algé­rie semble dépendre de son éco­no­mie, qui repose uni­que­ment sur les hydro­car­bures. Le pays est-il menacé ?

À moins d’un retour­ne­ment spec­ta­cu­laire du mar­ché des hydro­car­bures, l’Al­gé­rie ne sera plus capable de payer ses impor­ta­tions dans un délai que les experts estiment varier entre dix-huit et vingt-quatre mois. Plus grave encore, l’ordre social algé­rien repose sur les sub­ven­tions diverses aux caté­go­ries les plus pauvres qui consti­tuent la grande majo­ri­té du pays. Or, les finances de l’É­tat ne vont bien­tôt plus per­mettre d’a­che­ter la paix sociale. En arrière-plan, la réis­la­mi­sa­tion de la socié­té se fait à une vitesse ful­gu­rante cepen­dant que la tête de l’É­tat se décom­pose et que les Kabyles se sentent de plus en plus étran­gers au pro­ces­sus ambiant. Là encore, tous les ingré­dients d’une crise majeure sont réunis. Peut-être n’y aura-t-il cepen­dant pas d’ex­plo­sion parce que les clans rivaux de la nomenk­la­tu­ra satra­pique s’en­ten­dront pour conser­ver leurs privilèges.

Le Maroc semble être l’É­tat qui « maî­trise » le mieux le risque isla­miste, qu’il soit ter­ro­riste ou poli­tique (même si le PJD arrive encore en tête aux élec­tions). Pourquoi ?

Au Maroc, il existe un islam « natio­nal » enra­ci­né autour de pra­tiques très popu­laires et incar­né par le monarque « com­man­deur des croyants ». La ten­ta­tion wah­ha­bite y a déjà été conte­nue par le pas­sé. Sub­siste cepen­dant un cou­rant de type kari­jite pour lequel la Umma ne doit pas être gou­ver­née d’une manière héré­di­taire et au sein de la famille du Pro­phète, mais par le « meilleur » des musul­mans. Ce cou­rant fon­da­men­ta­liste rejette la monar­chie, ce pilier poli­ti­co-reli­gieux du Maroc, car il refuse la notion même de « com­man­deur des croyants ».

Ber­nard Lugan, His­toire de l’Afrique du Nord, édi­tions du Rocher, juin 2016, 736 pages, 29 euros.

[1] À ce sujet, on lira l’in­dis­pen­sable livre de Jacques Heers, L’His­toire assas­si­née – Les Pièges de la mémoire (éd. de Paris).