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Charles Maurras

Le Dilemme de Marc Sangnier

Par Michel Fromentoux

Notre relecture dans notre dernier numéro de la Démocratie religieuse de Charles Maurras, et plus particulièrement de l'introduction, nous a montré combien notre maître, dès ses jeunes années, admirait l'Église catholique, voyant en elle le grand principe d'ordre qui arrache l'homme à son individualisme, qui discipline les intelligences et les sensibilités. Nous aurions pu citer aussi les fortes pages du livre, dans lesquelles Maurras loue le Syllabus, le catalogue des erreurs de notre temps établi dès 1864 par le bienheureux pape Pie IX.

On peut dès lors comprendre qu'en 1904 – il avait alors trente-six ans – il ait regardé avec sympathie la création par trois anciens du collège Stanislas à Paris, dont Marc Sangnier, trente et un ans, du mouvement du Sillon afin de former des groupes pour faire rayonner les forces morales et sociales du catholicisme.

Et pourtant quelle ne fut pas la stupéfaction du jeune maître de l'Action française quand il lut, le 25 mai 1904, dans le journal du Sillon : « Pour un esprit dégagé de toute superstition, un impérieux dilemme doit tôt ou tard se poser : ou le positivisme monarchiste de l'Action française ou la christianisme social du Sillon » !

Lois naturelles

Faux dilemme, répondit Maurras le 1er juillet dans L'Action Française encore bimensuelle. Ainsi commença une controverse essentielle, tant sur le plan religieux que politique, – hélas, toujours actuelle –, et qui fait l'objet de la première partie de la Démocratie religieuse, à lire et relire sans cesse.

Faux dilemme, expliquait Maurras, d'abord parce que l'Action française comptait dans ses rangs de nombreux chrétiens sociaux. Faux aussi, et surtout, parce que retrouver les lois naturelles par l'observation des faits et par l'expérience historique ne saurait contredire les justifications métaphysiques qui en constituent pour les chrétiens le vrai fondement.

Car le "positivisme", pour l'Action française, n'était nullement une doctrine d'explication ; tout juste était-il une méthode de constatation. C'est en constatant que la monarchie héréditaire était le régime le plus conforme aux conditions naturelles, historiques, géographiques, psychologiques de la France que Maurras était devenu monarchiste. « Les lois naturelles existent, écrivait-il ; un croyant doit donc considérer l'oubli de ces lois comme une négligence impie. Il les respecte d'autant plus qu'il les nomme l'ouvrage d'une Providence et d'une bonté éternelles. » On sait d'ailleurs que Maurras, amenant les Français de toutes origines à raisonner ainsi, en a conduit plus d'un, même agnostique, à considérer le catholicisme comme le bien pour la France, voire à retrouver la foi.

Maurras montrait aussi que les chrétiens sociaux ont toujours préconisé « l'organisation d'institutions permanentes, capables de secourir la faiblesse des hommes ». Sangnier, lui, croyait qu'il suffisait de donner à l'individu une âme de saint ! Il se révélait, lui expliquait Maurras, « le continuateur du préjugé individualiste » qui avait engendré la question sociale et contre lequel les catholiques sociaux, de Villeneuve-Bargemont à Albert de Mun et au marquis de La Tour du Pin avaient toujours réagi.

Individualisme

Le fondateur du Sillon en vint alors à s'expliquer sur sa conception de la démocratie, régime qui doit « porter au maximum la conscience et la responsabilité de chacun ». Il se défendait d'avoir voulu se fonder sur une unanimité de saints, une minorité lui suffisait : « Les forces sociales sont en général orientées vers des intérêts particuliers, dès lors, nécessairement contradictoires et tendant à se neutraliser [...] Il suffit donc que quelques forces affranchies du déterminisme brutal de l'intérêt particulier soient orientées vers l'intérêt général pour que la résultante de ces forces, bien que numériquement inférieure à la somme de toutes les autres forces, soit pourtant supérieure à leur résultat mécanique. » Et quel sera le centre d'attraction ? « Le Christ est pour nous cette force, la seule que nous sachions victorieusement capable d'identifier l'intérêt général et l'intérêt particulier. » Et d'expliquer : « plus il y aura de citoyens conscients et responsables, mieux sera réalisé l'idéal démocratique. » À la limite, il n'y en aurait qu'un et l'on serait en monarchie, mais étant donné « l'effort évolutif des sociétés humaines » (sic), il y en aura toujours plus : la démocratie est toujours en devenir...

La vertu

Ainsi Sangnier, oubliant le péché originel, rêvait d'un État dont le fondement serait la vertu. À quoi Maurras n'avait aucun mal à répondre que, bien sûr, la vertu est belle et la chrétienté a suscité de grands élans d'héroïsme et de sainteté, mais ce fut toujours dans le respect de la « vénérable sagesse de l'Église », laquelle, sachant que la seule prédication du bien ne saurait suffire à transformer une société, a toujours voulu multiplier, pour encadrer l'individu, les habitudes, les institutions, les communautés qui le portaient à surmonter ses penchants égoïstes. La confiance en l'homme est trompeuse...

Et s'il faut des troupes de bonne volonté, il faut aussi des chefs capables, eux, par la place qu'ils occupent, de savoir exactement en quoi consiste l'intérêt général ! Sinon les efforts de l'élite de saints risquent d'être vains...

Enfin, poursuivait Maurras, « être sublime à jet continu, héroïque à perpétuité, tendre et bander son cœur sans repos et dans la multitude des ouvrages inférieurs qui, tout en exigeant de la conscience et du désintéressement veulent surtout la clairvoyance, l'habileté, la compétence, la grande habitude technique, s'interdire tous les mobiles naturels et s'imposer d'être toujours surnaturel, nous savons que cela n'est pas au pouvoir des meilleurs ».

En fait la démocratie de Sangnier était une resucée de celle de Rousseau. Ses rêveries l'amenaient à dire que le perfectionnement moral par l'accroissement de la liberté individuelle rendrait les hommes de plus en plus aptes au seul régime démocratique. Discours bien pâle à côté des démonstrations de Maurras : « Si la république réclame beaucoup de vertu de la part des républicains, cela tient à ce qu'elle est un gouvernement faible et grossier [...] et que sa pauvreté naturelle ne saurait être compensée que par la bonté des individus. » Et de rappeler que les plus grands moments de la chrétienté ont été ceux où les gouvernements monarchiques ont été le plus vigoureux.

Ce débat montrait dès l'origine les utopies, et donc la malfaisance de l'idée même de démocratie chrétienne. On sait que dès 1910 le saint pape Pie X condamna le Sillon, l'accusant de « convoyer la Révolution l'œil fixé sur une chimère »...

* Charles Maurras : La Démocratie religieuse. Préface de Jean Madiran. Nouvelles Éditions latines, 1978.

L'Action Française 2000 - 19 mai 2005



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