Léon Daudet
Les Universaux
Par Jean-Marc Joubert, agrégé et docteur en philosophie
Parmi les reproches récurrents qui sont adressés à ce que l’on a appelé “l’École d’Action française”, on trouve ceux d’étroitesse et de crispation idéologique. L’A.F., dit-on, n’aurait fait que ressasser les mêmes formules, s’étant rendue très tôt indifférente, après un bref “âge d’or”, à la variété du monde et à sa complexité. Mais que cette image ne relève que d’une opinion (doxa) ou d’un préjugé eux-mêmes crispés et manquant à voir la diversité et la richesse novatrice de sa pensée, c’est ce que nombre de critiques de l’A.F. ignorent, soit par méthode (laquelle procède d’un refus idéologique) soit par paresse, soit encore, et tout simplement, par méchanceté (car la chose existe).
Assurément, l’A.F. ne fut exempte ni de faiblesses, ni de parti-pris, ni d’erreurs de jugement (La politique n’est pas chose aisée !). Mais que cette image qui en est donnée soit fondamentalement erronée, et que l’A.F. représente une École féconde, c’est ce qu’établit ce fait, aussi simple que majeur, qu’elle a su agréger une multiplicité de talents très divers – il suffirait pour cela de relever les noms de cette royale “trinité” que composent Charles Maurras, Jacques Bainville et Léon Daudet;.. en oubliant bien d’autres penseurs comme Henri Vaugeois, Léon de Montesquiou et, plus récemment – avec son idiosyncrasie – Pierre Boutang.
Livre curieux
Léon Daudet, justement ! C’est le génial auteur d’un livre très curieux, Les Universaux, qui nous paraît mériter d’être évoqué dans cette rubrique fort bien venue initiée par Pierre Pujo.
Livre “curieux”, auteur “génial”. Ces termes vagues sont employés à dessein. Car qu’est-ce que le génie ? La chose défie, par nature, la définition : le génie est visionnaire, ouvre des voies nouvelles, perçoit des réalités inaperçues, opère des synthèses impossibles. Souvent possédé du démon de l’analogie, il a l’intuition vive – heureuse et aventureuse – des “principes”, cachés mais qui n’en commandent pas moins. – Des principes, enfin, qui se sentent plutôt qu’ils ne se prouvent (cf. Pascal).
Ce génie propre à Daudet ne pouvait donner qu’un curieux livre. Son sujet est des plus raisonnable et intéressant : l’étude de la destinée des idées, singulières ou “générales” (les “universaux”) et de leurs influences à travers l’espace et le temps. L’instrument conceptuel censé en rendre compte paraît, il est vrai, des plus douteux et même, aussi bien scientifiquement que philosophiquement, rien moins que délirant ! Daudet, en effet, recourt à un concept, celui d’« onde », dont il donne une compréhension extrêmement floue, à proportion de son extension sans limite : c’est ainsi qu’ayant parlé, ab initio, d’« ondes psychiques, mystiques, morales, organiques qui déterminent un immense mouvement d’ascension ou de descente des âmes, des esprits et des tempéraments », il recensera entre autres exemples, une « onde puissante de colère et d’esprit de sacrifice », des « ondes venues du Calvaire », des « ondes littéraires et philosophiques » des « ondes politiques », des « ondes de violence et d’orgueil », l’« onde d’engouement boulangiste », l’« onde d’éternité », etc., etc. Or, nulle part Daudet ne s’attache à définir exactement cette universelle “onditité”, et s’il ne le fait pas, c’est sans doute qu’il ne le peut, la chose n’étant en réalité qu’un terme désignant commodément la polymorphe influence qui occupe son esprit.
Des "visions" saisissantes
Cela étant noté – aux seules fins de dissipation des possibles préventions d’un jeune lecteur soucieux de claire raison (dans la meilleure tradition maurrassienne !) – nous nous empressons de dire que, le plus souvent, les “visions” et les “intuitions” de Daudet sont saisissantes de vérité et de profondeur, et qu’elles éclairent sinon toujours mieux, du moins à titre d’indispensable complément (un peu à la manière de L’Histoire de France, du trop démocrate Michelet), les austères travaux des historiens professionnels – qui souvent savent sans voir. Foin donc des “ondes”, allons à l’essentiel ! Et l’essentiel, en l’occurrence, c’est de comprendre, grâce à lui, la fortune des Croisades, le développement de l’esprit encyclopédique, les succès de Bonaparte, et toutes les espèces extrêmement variées, pour le meilleur comme pour le pire, de ce qu’il qualifie joliment de « contagions mentales ». L’intitulé de quelques chapitres précisera les principaux sujets d’investigation de notre auteur : « Les mondes de l’humanisme. La Renaissance, Rabelais, Ronsard et Shakespeare » ; « L’esprit lyrique des troubadours au félibrige. Mistral, Aubanel, Alphonse Daudet. L’esprit épique. L’épopée thomiste ». ; « Le nombre, la figure et le verbe. Descartes. La machine. La science contre l’homme » ; « Ondes d’interprétation, de révolte, de fureur, de férocité. La Réforme. Luther et Calvin. Les guerres de religion » (admirable chapitre !), etc. Au lecteur d’embrasser maintenant ce monde des idées et des passions humaines, et ses jeux d’influence tel que l’éclaire notre génial visionnaire !
Ajoutons ceci, cependant : qu’à la clairvoyance du regard et à la finesse du psychologue de l’âme, s’ajoutent nombre de notations sensibles, comme cette dernière que nous produisons à titre d’exemple : « Supprimer la Vierge Marie, c’est supprimer l’intercession dans sa forme la plus sûre et la plus active, et le pôle attendri de l’univers moral. Sans elle, se tenant douloureuse aux pieds de la Croix, tout est desséché et privé de larmes. » Avez-vous noté le style ? Donnons un autre exemple d’une heureuse formule, sur un sujet bien moins mystique : « ... cet autre fléau Bonaparte, despote considéré comme l’expression de la volonté populaire (!), insensé qui singea la raisonnable monarchie, fonda une caricature de dynastie et d’aristocratie et couvrit l’Europe d’un torrent de sang inutile. » Mais le grand style, chez les classiques, est toujours au service de l’intelligence : il est la forme nécessaire à la connaissance du vrai. Un dernier exemple illustrera cette idée : « Sainte-Beuve était le dernier homme qui pût parler dûment de Pascal et de Port-Royal. Son plafond, qui fut celui des encyclopédistes et de presque tout le XIXe siècle, l’empêchait de concevoir l’évidence qui avait ébloui Pascal, la synthèse de croire et de connaître. Il connaît d’un cœur desséché. Il ignore les ressources de la prière et il n’esquisse, en fait de prière, qu’un balbutiement devant l’infini. Son esprit émet des ondes courtes et n’en reçoit pas. Au lieu qu’un Pascal, qu’un Bossuet sont constamment revivifiés par ces puissances de l’invisible. »
Un humanisme vrai
Revenons à notre propos initial : à ceux qui penseraient que l’A.F. n’est qu’une expression particulièrement confondante de sclérose mentale et de confinement idéologique autour de valeurs exclusivement “réactionnaires” (pour autant qu’il faille prendre ce terme en mauvaise part...), il y aurait avantage à lire Les Universaux. Ils y trouveront nombre de notations procédant d’un humanisme vrai et d’une grande sensibilité. Témoin, ce texte portant sur l’Inquisition – et qui illustre fort bien ce que Léon Daudet s’efforce de penser en matière d’influence : « Corruptio optimi pessima. Ceci dit, aucun croyant ne saurait trop déplorer les excès affreux, à travers les siècles, de l’Inquisition. Ils ont porté à la religion, dans les cœurs simples, un coup terrible, suscité la révolte de toutes les âmes éprises de Justice et de Charité, de tous les esprits libres et droits. Il n’est pas douteux, à mon sens, que ces abominations, prolongées jusqu’au XVIIIe siècle, en dépit de la réprobation universelle, aient déchaîné par une courbe parabolique fréquente dans le jeu des Universaux, les campagnes des sociétés de pensée récemment découvertes par Cochin, et les convulsions antagonistes, non moins atroces de la Révolution française. Le bûcher de Jeanne d’Arc éclaire, après trois cent soixante-deux ans, les charniers de la Terreur. »
Œuvre étonnante et truculente, foisonnante de fulgurances, profonde et – avouons-le – parfois absurde (du moins à l’aune sévère des exigences scientifiques), Les Universaux, sera avant tout goûté par l’amateur d’une verve rabelaisienne que rehausserait les subtilités infinies d’un Montaigne et la foi pure d’un croyant catholique. Œuvre française par excellence, ce bel ouvrage est décidément à exhumer du trésor considérable de la bibliothèque d’A.F...
* Léon Daudet : Les Universaux. Éd. Bernard Grasset, Paris 1935.
L'Action Française 2000 - 18 novembre 2004
