Léon Daudet
Bréviaire du journalisme
Par Grégoire Dubost
Quand il écrit son Bréviaire du journalisme en 1935, Léon Daudet est déjà un professionnel accompli : il a alors « quarante-cinq ans de journalisme dans la plume dont vingt-neuf ans d’article quotidien ». Fort de cette expérience, il nous fait partager sa passion pour son métier dans un livre original, où des considérations pratiques sur la conception d’un journal se mêlent aux souvenirs et aux portraits.
On est d’abord frappé par l’abjecte société qu’il nous dépeint : celle d’une IIIe République minée par la corruption, où les traîtres sont légion, où la police politique commet ses méfaits en toute impunité, tandis que les rues grouillent de maquereaux et que les assassinats sont monnaie courante…
Contre les tièdes
Au regard des circonstances, on comprend mieux l’aversion de l’auteur pour les tièdes. C’est un trait marquant de son caractère : « Ni en lettres, ni en cuisine, je n’ai de goût pour ce qui est fade, timoré, inexpressif. » Quant à la presse, si elle « n’est pas l’expression des mouvements et des révoltes de la conscience publique, de l’indignation contre l’injuste, elle n’est rien qu’un enregistrement, morne et parésique, des faits ». « Supportables aux temps plats, qui ne sont parfois que d’apparence plate, les "balancés" […] deviennent odieux en temps trouble, alors qu’il importe de prendre parti. Le centrisme est le refuge des craintifs et des neurasthéniques, poids inutiles de la terre : "Je vomis les tièdes, parole sublime" ! »
Léon Daudet se fait l’apôtre d’un journalisme engagé : « Décidé à lâcher la médecine et ses pontifes injustes, je découvris ainsi le journalisme comme une carrière libre, divertissante, où l’on donnait son avis carrément, où l’on n’était ligoté en rien. J’enviais Geffroy, qui militait alors pour l’impressionnisme […] et qui se serait fait tuer pour Rodin. » Bien entendu, son engagement est total : quatorze fois, il s’est battu en duel. C’était, selon lui, le seul moyen de « liquider certaines querelles, où l’honneur est en jeu sous une forme ou sous une autre ». Et si ses ennemis ne parvinrent pas l’assassiner, Daudet ne manque pas de rappeler les conditions tragiques dans lesquelles son fils Philippe a trouvé la mort.
Sa carrière n’était donc pas de tout repos ! La polémique en était le principal ressort. Elle est « avec la bonne foi, l’âme de la presse ». Au besoin, il n’hésite pas à user de l’invective. Car « une polémique dite courtoise est un duel avec des épées mouchetées » ; « il ne faut pas hésiter à employer les termes adéquats ». Il est vrai que Léon Daudet ne mâche pas ses mots quand il formule ses jugements. Briand, cet « Aristide crasseux », « fleur putride et suprême du parlementarisme », n’est pas le plus épargné : comme journaliste il ne valait « exactement rien » ; « idéologue dépourvu de connaissances et de sens commun », il est « un de ces maudits dont la mort opportune peut être considérée comme un immense bienfait ».
Les "plumes de la Patrie"
On relève toutefois quelques éloges au fil de la lecture. Daudet ne craint pas de vanter les qualités de ses adversaires politiques. Ainsi écrit-il, à propos de Jaurès, qu’il fut un journaliste de premier plan et « en même temps, un tribun remarquablement doué ». L’auteur ne tient pas compte de la diversité des opinions quand on l’interroge sur le talent d’un écrivain : « Celui-ci croit que l’égalité sociale apportera le bonheur sur la terre. Grand bien lui fasse ! Mais s’il m’expose son affaire avec logique, ou émotion, ou les deux à la fois, je voterais pour son prix avec plaisir. »
Cependant, l’homme de lettres qui tient « les plumes de la Patrie » se donne d’abord pour mission « de sauvegarder cette Patrie, son territoire, son langage ». Or, la presse « peut servir très heureusement la cause nationale », car « un journaliste peut avoir raison d’un ministre soutenu par toutes les forces de l’État ». Léon Daudet cite en exemple la lutte menée pendant la Grande Guerre contre « la trahison de l’intérieur » : « N’étant pas mobilisables, Maurras et moi, nous avons, du moins, amené aux affaires, le 16 novembre 1917, celui qui devait mettre l’Allemagne à genoux. » Il souligne par ailleurs que, dans l’affaire Stavisky, la presse a « plus fait pour la vérité que la Justice elle-même ».
Tâche épineuse
L’Action Française fut bien sûr l’instrument de ces combats. La parution de chaque numéro réclamait bien des efforts ! Les abonnés « croient qu’un journal est comme un régiment, où tout se fait à l’heure exacte, selon une discipline automatique et rigoureuse ». Mais « il n’en saurait être ainsi, surtout dans une feuille telle que l’A.F., où l’action se joint aux commentaires ». Cela n’a pas tellement changé… Le métier du secrétaire de rédaction est demeuré « des plus épineux qui soient » et, tout comme Daudet quand il était rédacteur en chef, le maître d’œuvre du journal se fait souvent « une bile affreuse ». Quant au directeur, il continue d’assumer, à la suite de Maurras, « la tâche ingrate de battre le rappel des cotisations périodiques et occasionnelles qui nous ont permis de tenir le coup ».
Parmi les anecdotes qui nous sont rapportées, on retient notamment l’évocation des « "nuits" mémorables » du journal, comme celle du 6 au 7 février 1934, et ces mots de Maurras, qui, partant pour de courtes vacances en 1909, écrivait à Daudet : « Ne cassez pas le petit bateau. » Près d’un siècle plus tard, le petit bateau navigue toujours, contre vents et marrées. Il ne déviera pas de son cap jusqu’au retour du Roi !
* Léon Daudet : Bréviaire du journalisme. Ed. Gallimard, 1936, 253 p.
L'Action Française 2000 - 16 juin 2005
