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Jacques Bainville

Les conséquences politiques de la paix

Par Aristide Leucate

Rarement ouvrage d’analyse politique aura atteint un aussi haut degré de lucidité et de clairvoyance que Les conséquences politiques de la paix de Jacques Bainville. Il faut même reconnaître que sa lecture est tout simplement stupéfiante tant il est facile de voir rétrospectivement se dérouler le film-catastrophe qui allait plonger une nouvelle fois le monde dans le chaos. Parues en 1920, Les conséquences politiques de la paix démêlent en dix chapitres, dans un style limpide et pédagogique, l’écheveau du funeste Traité de Versailles du 28 juin 1919 et de ses appendices (Trianon, Sèvres, Saint-Germain et Neuilly).

Politique d’abord

Fidèle à la rigueur intellectuelle de l’école d’Action française, Bainville expose d’abord sa méthode, partant « de quelques principes tirés de l’expérience et du bon sens » qui doivent aider à dégager les lois politiques comparées aux lois de la physique. Comment ne pas reconnaître, ici, l’application de l’empirisme organisateur ? L’auteur, s’il reconnaît ensuite l’apport de l’économiste John Maynard Keynes avec ses Conséquences économiques de la paix, le complète grandement et, dans une certaine mesure, le redresse en considérant que si « le chaos économique est profond (…), le chaos politique l’est plus encore » et la circonstance que des peuples fussent affamés et économiquement exsangues n’amoindrirait pas pour autant leur bellicisme. Mettant clairement en évidence une « Allemagne unifiée, dans son contraste avec une Europe morcelée », Bainville dégagera la nature intrinsèquement morale et même quasi judiciaire (dans ce qu’il pouvait contenir de “peines” infamantes pour le vaincu) du Traité de Versailles, regrettant au fil des pages qu’il soit dénué de toute dimension politique. Bien plus, c’est un traité dont les détails ont été fixés par des techniciens, des « géomètres arpenteurs », selon des principes abstraits ne laissant aucune place au « raisonnement politique qui exige un effort intellectuel et une préparation particulière ». Concomitamment, parce qu’il a le tort absolu de revêtir « un caractère économique […] qui s’accorde avec le moralisme puritain », ce mauvais traité satisfait au premier chef des intérêts aussi immédiats (l’intérêt maritime de la Grande-Bretagne) qu’illusoires (l’espoir de faire une « Europe nouvelle » pour la France).

Du Kaiser au Führer

La conséquence est que Versailles enfanta le « monstre » d’une Allemagne certes diminuée en superficie mais considérablement renforcée dans son unité : « Le traité poussait, enfermait, parquait 60 millions d’hommes entre des frontières rétrécies ». Les vainqueurs, réitérant les erreurs du passé en s’inspirant des idéaux libéraux du XVIIIe siècle, ont donné un État à l’Allemagne, c’est-à-dire « une puissance politique, génératrice de toutes les autres » et parmi celles-ci, la puissance militaire. En fait de désarmement, les Alliés, aveuglés par l’illusion de la victoire, ont méconnu l’histoire du peuple allemand issu de cette Prusse « pays de colonisation et de conquête, qui a créé le militarisme prussien ». Bainville fait alors une prédiction qui nous glace d’effroi, après coup : « Il ne manquera que l’occasion et l’homme qui mettront ce militarisme en mouvement »…

Bainville pousse plus loin l'examen et juge que ce qui a indéniablement sauvé l’unité allemande réside tant dans l’absence de politique allemande de la France que dans une conception abusivement progressiste de l’Histoire de l’Allemagne consistant à dire que le morcellement, pourtant souhaitable, de cette dernière serait une régression. Clemenceau, Lloyd George ou Wilson, « pour des raisons philosophiques et politiques », ne croyaient donc nullement en une dissociation de l’Allemagne. Pis, ils détruisirent les particularismes dynastiques et princiers, retranchant ainsi aux princes de ces micro-États « les moyens diplomatiques nécessaires pour entrer en conversation » avec les puissances alliées. Par ailleurs, rendant débiteurs in solidum les 60 millions d’Allemands, les États vainqueurs exacerbaient les « passions nationales » et les « instincts naturels et animaux du peuple allemand » et, dans le même temps, la France s’interdisait l’espoir d’une amitié franco-allemande.

Une géopolitique bouleversée

Expliquant que le Traité consacre une « paix […] montée comme une mécanique homicide », Bainville souligne également, et avec force, le déséquilibre géostratégique patent qu’entraîne le nouveau découpage de l’Europe par le Traité de Versailles. Ce que l’auteur appelle métaphoriquement « le jeu de trente-deux cartes » fait apparaître que tous les États périphériques de l’Allemagne (Pologne, Autriche, Tchécoslovaquie, Hongrie, les États Baltes) « offrent un trait commun : ils sont dépourvus de frontières naturelles. Leurs limites sont à peu près, et tant bien que mal, celles de la nationalité dont ils portent le nom ». Mettant l’accent sur l’absence de contrepoids et l’inaptitude de ces « États-enfants » à en remplir solidement le rôle face à une Allemagne consolidée, Bainville laisse aisément entrevoir la suite des événements, notamment, pour ne citer que les plus marquants, l’annexion de l’Autriche en 1938, suivie de l’invasion de la Pologne en 1939. De même, parce que l’unité allemande et l’unité italienne avaient marché du même pas au XIXe siècle, subsiste « chez le plus grand nombre des Italiens » l’idée d’une « solidarité et d’une relation » entre les deux pays. De là, « il fallait donc prévoir que l’Italie serait opposée à tout ce qui tendrait à dissocier l’Allemagne ». Ce simple constat laisse présager l’alliance entre Hitler et Mussolini. Bainville avait même envisagé la probabilité, à terme, d’une « coalition germano-russe » car « la marche de l’Allemagne est tout indiquée. C’est par l’Est qu’elle commencera sa libération et sa revanche ».

Le rêve du Mittleuropa

On le voit, les commentaires apparaissent superflus et l’on reste abasourdi devant la pertinence des analyses d’un des plus fameux intellectuels du XXe siècle. Les Conséquences politiques de la paix demeurent pourtant un ouvrage d’une brûlante actualité si l’on pense à la perspective d’adhésion de la Turquie à l’Europe (Bainville notait la place de la Turquie au carrefour « de deux mondes et de deux civilisations ») ou au soutien du chancelier Schröder à ce projet, dans le dessein non avoué mais réel de réaliser le vieux rêve du Mitteleuropa, dont on sait qu’il est le moteur puissant de la politique européenne de l’Allemagne.

* Cf. J. Bainville, Les Conséquences politiques de la paix, Éd. Godefroy de Bouillon, Paris, 1996 ; voir aussi Les Conséquences économiques de la paix suivi de Les Conséquences politiques de la paix de J.-M. Keynes, Éd. Gallimard, Paris, 2002.

L'Action Française 2000 - 6 janvier 2005



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