Sarkozy face aux féodalités syndicales
Par Michel Fromentoux
Gouverner les Français est une tâche fort difficile. Nicolas Sakozy et ses amis commencent à s'en rendre compte. Un peu plus de six mois après leur victoire électorale, ils sentent que les Français, même si les sondages restent positifs, commencent à déchanter.
D'un côté l'activité industrielle reste terne, la production ayant baissé, et le déficit commercial s'est encore creusé de trois milliards d'euros en septembre. Situation peu emballante et qui commence à faire sourciller les hommes des instances bruxelloises. (Mais de quoi se mêlent ces apatrides ?)
D'un autre côté, la France est à partir de ce mercredi plongée dans des grèves que l'on annonce dures dans les transports et bientôt peut-être dans l'Électricité, les Postes et autres services publics. En même temps des groupuscules de révolutionnaires en herbe tentent de paralyser les facultés. La situation risque d'être bientôt bloquée. M. Sarkozy aura-t-il les moyens de faire face ?
L'esbroufe ne suffit plus
Ces derniers temps on aura vu le Président occuper à tout instant le devant de la scène. Après un coûteux conseil des ministres "délocalisé" en Corse, il est parti afficher son grand cœur en libérant des prisons tchadiennes quatre hôtesses de l'air espagnoles et trois journalistes (profession que cet homme de médias a tout intérêt à bien soigner...), puis il a fait un tour dans le Finistère pour aller tranquilliser des pêcheurs en grève et leur promettre des aides que d'ailleurs Bruxelles a aussitôt contestées (mais qu'attend-on pour secouer cette inadmissible tutelle ?) , et de là il s'est envolé pour les États-Unis où, dans une certaine indifférence de la presse américaine, il a multiplié les marques d'allégeance au président Bush (ce qui risque d'entraîner la France dans des aventures moralisatrices qui ne la regardent pas...). Ce lundi encore, M. Sarkozy était à Berlin où il s'est contenté de dire qu'il était « calme et déterminé » devant les grèves. Certains s'attendent à le voir rendre visite à des grévistes l'un de ces jours...
L'agitation présidentielle risque de lasser les Français. Certes M. Sarkozy compte sur l'impopularité de ces grèves pour que le mouvement de revendication s'étouffe assez vite. Rien n'est moins sûr. En se faisant voter début novembre par les députés une augmentation de son salaire de 7 000 euros nets à 20 000, il n'a pas commis à proprement parler un abus (il est normal que le chef de l'État reçoive un salaire digne de sa fonction), mais le moment était fort mal choisi alors que les fonctionnaires, après une répétition le jeudi 18 octobre, ne rêvaient que de reprendre l'offensive pour la défense de leurs "acquis" et de leurs "régimes spéciaux". Cette bourde au sujet de son propre "régime spécial" prouve bien que M. Sarkozy n'est qu'un parvenu dans la politique, incapable du moindre tact ménageant les susceptibilités...
Bien sûr la vraie cause des actuels arrêts de travail n'est pas là et l'on devine que derrière les revendications sociales, comme aussi universitaires, des professionnels de l'agit prop jouent leur rôle. L'occasion est trop belle pour les vaincus du 6 mai de sauter sur l'occasion de refaire parler d'eux. Marie-Georges Buffet (Parti communiste) et Olivier Besancenot (Ligue communiste révolutionnaire) n'ont pas caché leurs intentions de « forcer » le gouvernement à négocier. Quant au Parti socialiste, s'il critique le gouvernement plus sur sa « méthode » que sur la nécessité de réformer les retraites, il n'est pas mécontent de soutenir les grévistes. Le pauvre parti en capilotade n'a plus vraiment de quoi se distinguer, et quand on voit l'ex-candidate Ségolène Royal publier un ouvrage au titre de chansonnette Ma plus belle histoire c'est vous, on s'aperçoit que tout cela est fort loin des réalités essentielles du moment...
M. Sarkozy est rusé : il peut jouer sur les failles entre les syndicats ou entre les gens de gauche, de même qu'il peut compter sur la lassitude de l'opinion, voire sur un mouvement de colère des usagers des transports ou sur le pourrissement de la situation. De toute façon il ne peut pas perdre la face en acceptant des concessions qui le déconsidéreraient devant l'opinion. Dans tous les cas, la France n'en sortira pas grandie, ni l'unité des Français renforcée.
Au-delà de la personne du bourreau de travail qui occupe l'Élysée, une question se pose : comment se fait-il qu'en France plus que partout, aucune question sociale, aucune réforme, aucun progrès ne puise jamais se réaliser sans qu'il y ait bras de fer ?
La fronde des privilégiés
Il faut considérer deux raisons. D'abord la grande pseudo-religion des Droits de l'homme par laquelle on inculque à tout Français dès l'école l'idée que tout problème social se pose en termes de droits. Si tout est droits, toute difficulté débouche sur le conflit, donc devient quasi insoluble. Dans le cas actuel, les syndicats se crispent sur les "droits acquis", une notion qui, lorsqu'elle devient sacro-sainte s'oppose nettement à celle de bien commun.. Le droit c'est ce qui est juste, c'est-à-dire proportionné à une situation donnée. Quand cette situation n'existe plus ces droits ne sont plus que des privilèges nuisibles. Il fut un temps où les employés des transports travaillaient dans des conditions beaucoup plus fatigantes ou salissantes qu'aujourd'hui. Les droits acquis alors étaient légitimes, mais aujourd'hui, en s'y référant, les syndicats se mettent exactement dans la position des privilégiés du XVIIIe siècle qui organisèrent la fronde des parlementaires au nom de droits datant du Moyen Âge (du temps où les seigneurs protégeaient les populations) et qui finirent par être les premiers instigateurs de la Révolution.
Remarquons au passage que cette défense des droits acquis tourne autour de la question des retraites, question sur laquelle la démocratie est aujourd'hui punie par où elle a péché, puisque voilà des années que par esprit d'égoïsme et d'hédonisme, les dirigeants politiques, insouciants, refusent d'aborder les vrais problèmes notamment démographiques qui font que le renouvellement des générations n'est plus assuré et que les caisses de retraites se vident à toute vitesse.
On est là encore devant une des conséquences de la philosophie "droits-de-l'hommiste" : vivre ses droits chacun pour soi, sans penser à l'avenir...
Lutte des classes
L'autre raison des difficultés à résoudre la crise actuelle tient à l'histoire même du syndicalisme français. On sait que la Révolution soi-disant libératrice de 1789 avait, par la loi Le Chapelier (1791), interdit toute association ou convention entre partenaires sociaux comme « attentatoires à la Liberté ». Ce délire a engendré tout au long du XIXe siècle une effroyable misère ouvrière à laquelle les royalistes furent les premiers à tenter de porter remède. Quand enfin la République manifesta un éclair de bon sens, elle ne sut pas se départir de l'individualisme foncier des Droits de l'homme et autorisa en 1884 les syndicats, mais elle ne voulut pas que ceux-ci fussent verticaux, donc mixtes, et groupant des gens de même profession ; ils furent alors horizontaux, purement ouvriers, livrés à l'esprit de lutte des classes. Et ils le sont toujours, au point d'être devenus des réelles féodalités ne se reconnaissant aucun devoir au regard du bien commun et abusant, d'une façon totalement inadmissible dans la fonction publique, de leur droit de grève.
Voilà pourquoi M. Sarkozy se trouve devant une situation inextricable. L'idéologie du système démocratique, le fonctionnement même de ce système ne lui laissent qu'une mince marge de manœuvre. Souvenons-nous de l'exemple de la monarchie capétienne unissant les classes dans ses organisations professionnelles au lieu de les opposer, elle pouvait, elle, grâce à la totale indépendance du pouvoir, jouer un rôle d'arbitre pour empêcher que l'une ou l'autre des organisations s'érige en féodalité. Voilà de quoi nourrir en ces journées "noires" les réflexions des Français épris de justice sociale.
