Sarkozy
La leçon de Poutine
Par Pierre Pujo
Nicolas Sarkozy s'est rendu en visite officielle à Moscou les 9 et 10 octobre. Une visite qu'il devait à Vladimir Poutine depuis longtemps. Il est d'usage qu'un nouveau président français se rende auprès des chefs des principaux États avec lesquels notre pays est en relation. Depuis son élection M. Sarkozy avait boudé M. Poutine, cajolé George W. Bush et même passé ses vacances auprès de ce dernier. Une rencontre entre les présidents russe et français était nécessaire, les deux hommes ne manquaient pas de sujets à aborder ensemble : l'équipement nucléaire de l'Iran, l'avenir du Kosovo, le bouclier anti-missiles mis en place par les Américains, la répression en Tchetchénie, l'application des Droits de l'homme en Russie, puisqu'il est convenu que, sous ce prétexte, tous les États peuvent se mêler des affaires des autres...
Poutine président à vie ?
L'URSS a disparu, les maîtres du Kremlin ne donnent plus de consignes à leurs valets des partis communistes occidentaux, le parti communiste "français" ne présente plus l'URSS comme la "patrie des travailleurs", un modèle pour les prolétaires du monde entier. Le PC "F" est marginalisé, il représente encore un certain poids électoral, il pèse sur l'opinion par l'idéologie marxiste qu'il professe. Il exerce son influence dans les syndicats qui lui sont liés et il se livre à la surenchère idéologique sur les revendications sociales et à la surenchère nationaliste comme on l'a vu en 2005 lors du référendum sur la Constitution européenne.
Le Parti communiste "français" n'existe encore que pour la gauche non-communiste. Une vieille complicité les lie dans tous les combats qui ont pour cibles les intérêts français. Le Parti communiste prétend faire vibrer la corde sociale, mais il ne lui en reste que des vestiges.
Quant à la Russie, elle a opéré un retour assez extraordinaire depuis quinze ans en Europe et sur la scène mondiale. Son influence en Europe orientale s'est affaiblie. Les Américains tentent aujourd'hui d'y reprendre pied, et apportent leur soutien aux anciens satellites de l'URSS ; ceux-ci sont tentés d'accepter la protection que leur proposent les États-Unis.
Quelle attitude peut être celle de la France à l'égard de la Russie ? On comprend la méfiance de la Pologne, de la Roumanie et des Pays Baltes à l'égard de leur puissante voisine. Cependant l'intérêt de la France n'est pas de laisser ces pays aux prises avec les sollicitations des États-Unis d'une part et de la Russie de l'autre.
La France rencontre encore la politique russe dans les conflits du Proche-Orient où elle a des intérêts à défendre, sans parler de la construction de l'Union européenne où notre pays ne saurait s'aligner purement et simplement sur nos partenaires.
Le mandat présidentiel de M. Poutine, réélu en 2004, s'achève dans quelques mois ; en vertu de la constitution russe, il ne pourra se représenter et on a du mal à penser qu'il renonce à poursuivre l'action de redressement de la Russie qu'il a entreprise depuis sept ans, lui-même doit souhaiter la continuer et la développer. Il ne peut pas, suivant la constitution russe, se représenter. Alors on lui prête l'intention de pousser en avant tel ou tel ministre qui deviendrait un président très convenable, mais la Russie vit sous un régime de démocratie autoritaire et manifestement M. Poutine n'a pas l'intention d'abandonner le pouvoir réel. On lui prête l'intention de s'effacer derrière le vice-Premier ministre chargé de la Défense Sergei Ivanov, moyennant quoi il continuerait d'exercer le pouvoir réel. Un calcul vraisemblable. Il n'est pas question pour le moment de faire appel à l'héritier de Romanov, mais on ne sait jamais...
La réforme de l'État en France
M. Sarkozy est confronté à un problème semblable en France. Depuis son élection il s'est arrogé tous les pouvoirs y compris ceux du Premier ministre et il a le désir d'en assurer la continuité, attribut incontestable de l'autorité. C'est la raison d'être du comité constitué autour de M. Balladur pour préparer une réforme des institutions. La manœuvre consisterait à transformer la Ve République en un régime présidentiel. Cela ne serait pas forcément incompatible avec le développement des attributions du Parlement dont il est question d'une façon récurrente ; il suffirait de prévoir que le président aurait le droit de s'exprimer devant le parlement. Mais, dès lors, il pourrait manifester ses volontés sans que les parlementaires soient en mesure de s'y opposer. Il y a là une tradition bonapartiste ; on a vu ce que cela a donné sous les deux Napoléon. La réforme de l'État serait ainsi le moyen de renforcer les pouvoirs du président et de lui assurer une autorité incontestée. Cet accroissement du pouvoir présidentiel se ferait au détriment des pouvoirs du Premier ministre. Il faut se souvenir que la répartition des pouvoirs entre le souverain et le principal ministre n'avait rien de figé sous la monarchie. De 1624 à 1642, Louis XIII s'est effacé devant l'action du cardinal de Richelieu parce qu'il fallait à une certaine époque une autorité ferme dans le pays. Après Mazarin, ce fut le règne glorieux de Louis XIV.
La répartition des pouvoirs entre un président et un Premier ministre appuyé sur une majorité parlementaire relève d'une conception figée des institutions. Ce qui importe c'est qu'à un moment donné, le pouvoir politique puisse s'exercer. Il n'y a pas lieu d'être prisonnier des schémas parlementaristes. S'ils en ont eu le temps Nicolas Poutine et Nicolas Sarkozy auront pu confronter leurs points de vue sur la façon de renforcer leur autorité d'une façon durable pour assurer la pérennité de leur pouvoir.
