Le double "NON" de Philippe de Villiers au grand Mamamouchi
Par Michel Janvier
Grande serait l'erreur de s'en tenir au côté farce du titre et de la couverture du dernier livre de Philippe de Villiers : Les turqueries du grand Mamamouchi. Il s'agit d'un document-réquisitoire, d'un ouvrage pédagogique aussi, s'appuyant sur l'histoire, des faits, des dates, des chiffres.
Député au parlement de Strasbourg – il a quitté le Palais-Bourbon pour être plus près du chaudron où se fabrique la tambouille européiste – le président du conseil général de Vendée dissèque les raisons pour lesquelles il importe de dire non à la Turquie, non à cette Constitution formatée pour détruire les États-nations.
Un tropisme oriental
Philippe de Villiers s'en prend directement à un Jacques Chirac resté sourd à ses arguments sur ces deux thèmes lors d'un entretien en tête à tête à l'Élysée. De cet « échange formel courtois, sur désaccord abyssal » – il emprunte à Molière pour les besoins de la cause – il en déduit, avec une belle insolence, que Chirac « a troqué la tête de veau contre la tête de Turc ». Facile ! Mais Philippe de Villiers explique aussi que c'est ce jour-là – le 28 octobre 2003 – qu'il a percé le "mystère" Chirac. « Cet homme qu'on décrit comme une feuille morte dans les vents dominants et que j'ai perçu comme un bloc compact d'opinions personnelles, cet homme est atteint d'un tropisme oriental. »
Voilà qui explique, selon Villiers, qu'il aille répétant « les racines de l'Europe sont autant chrétiennes que musulmanes » et que « la Turquie a vocation européenne ». Et Lépante en 1571 ? et Vienne ? et Budapest ? Le Vendéen a insisté. En vain : « Le grand Mamamouchi n'écoute plus que le murmure des Dardanelles et d'Istanbul et se pique de turqueries. »
D'où cette adresse au chef de l'État, d'où ce cri de colère, cette entrée en campagne en fanfare avec ce dossier bien ficelé sur le passé européen, sur la Turquie et les avatars qui menacent ; sur la coalition entre les États-Unis, soucieux de dissoudre l'Europe dans l'O.T.A.N., et les "euro-déprimants" qui, contre les États-nations, privilégient les liens communautaires.
À Jacques Chirac pour qui « en Europe la Turquie a toute sa place », Philippe de Villiers rétorque, ironique, qu'à une époque « la Turquie prit même toute la place », si bien qu'il a fallu attendre le traité de Sèvres de 1920 pour consacrer la disparition de l'Empire ottoman.
Ce n'est pas la fidélité de la Turquie à la foi musulmane qui inquiète Philippe de Villiers, mais les conséquences de sa démographie dans l'Union européenne, les lacunes de son économie, sa prépondérance. Celle-ci sera grande sur tout le monde turcophone, sur les nations turques d'Asie centrale qui, déjà, comptent sur Ankara pour accéder à l'Europe occidentale lorsque la Turquie sera membre à part entière. Gare au réveil panturquiste et aux conflits qui, alors, deviendront les nôtres. À lire avec intérêt les chapitres sur "ce réservoir de bombes à retardement" et sur la guerre de l'eau en Mésopotamie avec un Irak libéré.
Le tropisme de l'Eurasie rappelle à Villiers un entretien, à Rabat, avec Hassan II en 1992, juste avant le référendum de Maëstricht. « Il me confie son inquiétude sur la dérive européenne, sur la dérive nordique. L'Europe prend le risque d'un fédéralisme à l'allemande et d'une extension qui l'éloignera de son histoire originelle. Vous, les Français, n'oubliez pas votre parenté affective avec la Méditerranée, mare nostrum. Il faut d'urgence tisser avec l'Afrique des liens de partenariat privilégié. La seule Europe qui puisse nous comprendre, c'est une Europe française et une Europe latine. »
Changer d’Europe
Alors, la Turquie ? s'interroge Villiers. « Pourquoi cette fuite en avant, pourquoi cette Europe n'ose-t-elle plus ni se nommer ni se reconnaître ? » L'ancien ministre s'émeut à juste titre, lorsqu'il entend le président de la Commission de Bruxelles, M. Barroso, dire qu'il faut que la Turquie accepte de se plier à l'Europe. Pour Villiers, « on ne plie pas les cultures et les peuples ; prenons garde qu'un jour, fatiguée de "se plier", la Turquie ne "se déplie" brusquement et que le ressort ne se brise dans un choc en retour explosif. »
À la Turquie différente, Philippe de Villiers souhaite que l'on reconnaisse « le droit d'être ce qu'elle est ». Cette position qui lui permet de s'interroger sur ce que feraient les Européens, si, face à une Turquie prédominante dans l'Union, ils étaient tenus d'accepter la polygamie, les mariages forcés et autres pratiques musulmanes.
Son dossier, Philippe de Villiers l'a travaillé dans le détail. Quelques lignes pour faire le point sur Chypre, « autre plaie purulente », sur cet État entré dans l'Union avec une partie de son territoire sous occupation turque. Comment, s'indigne Villiers, comment l'Europe peut-elle, à ce point, piétiner le droit international ?
Voilà une pièce de plus qui montre « l'absolue nécessité de changer d'Europe... » afin de bâtir une « Europe simple » à laquelle la Turquie pourrait s'associer. « Elle garderait ses différences sans les imposer. »
En annexes, des documents intéressants, notamment la note de Frantz Fischler, commissaire européen à l'Agriculture à l'intention de ses collègues. En date du 30 juillet 2004, M. Fischler écrivait : « En l'absence de définition claire de ses limites, l'Europe va perdre son identité, son projet politique et son élan. Ces questions sont présentes dans l'opinion publique, mais peu de leaders ont, jusqu'à présent, osé s'exprimer sur le sujet. » Perfide, Villiers souligne que M. Fischler reconnaît être informé sur la question turque à Bruxelles par la lecture du .... Financial Times... Toujours bon à savoir.
* Philippe de Villiers : Les Turqueries du Grand Mamamouchi, adresse à Jacques Chirac. Éd. Albin Michel,
L'Action Française 2000 - 17 mars 2005
