Menu contextuel

Liens complémentaires

Informations

Lettre d'info

Recevez la lettre électronique du CRAF :


Accueil > Presse > Articles

Joseph de Maistre

La Contre-Révolution dans tous ses états

Par Guy C. Menusier

L'exilé inspiré, le royaliste errant est de retour, et il ne passe pas inaperçu. Ce n'est d'ailleurs pas sans un certain étonnement que l'on observe la faveur éditoriale dont jouit ces temps-ci Joseph de Maistre (1753-1821), l'un des premiers grands théoriciens, avec Louis de Bonald, de la contre-révolution intégrale. Encore que les origines de la pensée contre-révolutionnaire soient bien antérieures aux événements de la Révolution française. Sans remonter aux querelles théologiques du Moyen Âge, il est communément admis que Bossuet, nonobstant un gallicanisme que récusera Maistre, énonce dès le XVIIe siècle, en réaction au protestantisme, les principes d'une authentique pensée contre-révolutionnaire en consacrant le fondement divin de l'absolutisme royal.

Mais voici qu'aujourd'hui, plus de deux cents ans après la révolution « satanique », Joseph de Maistre apparaît dans la lumière d'une époque pourtant peu disposée, semble-t-il, à recevoir son fulminant message. Passons sur la réédition chez Perrin de la biographie signée Henri de Maistre (1957-1995) et dont Anne Bernet nous a plutôt détourné (L'Action Française 2000 du 19 mai) et signalons incidemment Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, essai non-conformiste que publie Antoine Compagnon chez Gallimard. Maintenant, venons-en au morceau de résistance, le volumineux et substantiel Dossier H consacré à Joseph de Maistre.*

Quelque 150 contributions dues à des auteurs vivants ou disparus (philosophes, métaphysiciens, poètes, romanciers, essayistes, journalistes, etc.) témoignent de l'intérêt et même des passions qu'a pu susciter depuis deux siècles l'œuvre de l'illustre Savoyard. Bien sûr, dans cette somme il faut trier, dégager les pépites de la gangue. À un Edgar Quinet qui dénonce en Maistre « le Robespierre du clergé », on préférera le flamboyant Barbey d'Aurevilly qui salue « le plus calme des hommes de génie ». Et Pierre Boutang est de bien meilleure compagnie que Jean-Paul Sartre.

Le frisson du sacrilège

Plusieurs fois sollicité dans ce dossier, Jean-Louis Darcel, professeur émérite à l'Université de Savoie, s'interrogeait déjà en 1989 dans sa présentation des Écrits sur la Révolution (P.U.F.) sur les raisons d'un tel regain d'intérêt. « C'est d'autant plus surprenant, écrivait-il, que Maistre n'est plus invoqué, comme au XIXe siècle, comme l'un des piliers de la pensée catholique légitimiste, qu'il n'est plus le porte-drapeau du conservatisme social, de l'ultracisme politique, de l'ultramontanisme religieux. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n'est plus revendiqué par aucune école de pensée, par aucune église ou chapelle. Comment expliquer alors l'intérêt qu'il suscite ? » Et M. Darcel ajoutait : « Cioran [?] apporte une explication : [Maistre] est au nombre des grands provocateurs. Son esprit de démesure parle à notre siècle de démesure (?). Hier, c'était au chantre de l'ordre qu'on demandait des raisons de croire au retour de la société aristocratique ; aujourd'hui, c'est peut-être auprès du pourfendeur des Lumières, du briseur de nos idoles laïques que nos contemporains cherchent à connaître le frisson du sacrilège. »

Cette lecture, peu occupée d'ordre classique, oriente sensiblement la réflexion de Philippe Barthelet, maître d'œuvre de ce Dossier H qui, assure-t-il, peut se lire « comme une encyclopédie philosophique des deux derniers siècles ».

À propos de Maurras

Autant le dire tout de suite, Philippe Barthelet, écrivain et journaliste apprécié par quelques-uns de nos amis, n'aime guère « Maurras et son école », auxquels il reproche de ne parler de Maistre qu'à l'abri de Bonald, « dont la "logique" est censée exorciser ce que Maistre peut avoir d'inquiétant pour un rationaliste ». Et dans le prologue qui ouvre le dossier, Philippe Barthelet insiste : « Rien n'est plus éloigné du providentialisme de Maistre que "l'empirisme organisateur" de l¹Action française ».

Cette allégation serait peut-être recevable si l'exercice d'admiration, la défense d'une présupposée pureté maistrienne, ne tournait à l'outrance. Prolongeant une formule de Joseph de Maistre : « La révolution française est satanique ; si la contre-révolution n'est pas divine elle est nulle », Philippe Barthelet lance perfidement : « Voilà pourquoi en France et depuis deux siècles les contre-révolutionnaires sont nuls ».

Fort heureusement, l'ambition "encyclopédique" qui sous-tend l'ouvrage le préserve de la médiocrité et de l'esprit de chapelle. Ainsi, dans sa contribution, Yves Chiron s'emploie à recenser les points de convergence entre la pensée de Maistre et celle de Maurras comme ce qui les distingue l'une de l'autre à un siècle d'intervalle.

Et d'abord il tord le cou à une légende selon laquelle Maurras méconnaîtrait l'œuvre de Maistre pour ne s'y être jamais senti parfaitement à l'aise. C'est par son maître au collège d'Aix-en-Provence, l'abbé Penon, que le jeune Charles Maurras a connu les livres de Joseph de Maistre, notamment Les soirées de Saint-Pétersbourg et l'Examen de la philosophie de Bacon. Aussi bien le cofondateur de l'Action française louera-t-il toujours Maistre d'avoir été « le premier des hommes qui aient raisonné sur les révolutions de la France et sur l'avenir de l'Europe », ce qui, soit dit en passant, ne rend pas justice à l'Irlandais Edmund Burke dont les Réflexions sur la Révolution française, parues dès 1790, ont fourni des thèmes majeurs à la pensée maistrienne. C'est sans doute de Burke que Maistre a hérité, selon Jean-Louis Darcel, « un pragmatisme proche de la pensée anglo-saxonne ».

À la différence de Philippe Barthelet, Yves Chiron discerne d'ailleurs une filiation entre ce pragmatisme et l'empirisme organisateur. L'ennui est que la pensée maistrienne est complexe et évolutive. Dans ses Lettres d'un royaliste savoisien, publiées en 1793 et destinées à circuler clandestinement dans la Savoie occupée par les troupes révolutionnaires, Maistre opte alors pour un royalisme exclusivement politique et invite ses lecteurs à reconnaître la supériorité de la monarchie, censée garantir la stabilité sociale et organiser la paix civile, sur toute autre forme de gouvernement. Mais dès l'année suivante, il délaisse l'analyse purement politique ; sa réflexion évolue vers une interprétation providentialiste des événements, « l'horrible effusion de sang humain occasionnée par cette grande commotion ». Paraîtront alors, en 1797 à Neuchâtel, les Considérations sur la France, la première grande œuvre maistrienne, dans laquelle la Révolution acquiert une signification transcendante en ce qu'elle constituerait un « châtiment divin » et un moyen providentiel de régénérer la France, prélude nécessaire à la restauration de la monarchie.

La Restauration (avec majuscule) empruntera, on le sait, d'autres voies. Mais surtout, cette idée d'une « punition effrayante » que Dieu aurait laissé s'accomplir en France restera toujours étrangère à Maurras. Yves Chiron en convient, non sans relever aussitôt que le maître de l'Action française « rejoint Joseph de Maistre dans son appréciation des bienfaits sociaux de la religion catholique et de la nécessité de l'Eglise et du Pape ».

Dans sa conclusion, Yves Chiron cite, pour s'en distancier, le regretté Victor Nguyen selon lequel Maistre « semble être resté pour lui [Maurras] plus une autorité qu'un maître ». C'est aussi notre sentiment.

Chemins de traverse

De fait, la personnalité comme l'évolution intellectuelle de Joseph de Maistre peuvent déconcerter un esprit rationnel. Jean-Paul Clément, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, explique : « Plus encore que Bonald, Maistre est un journaliste ; une sorte de Mirabeau de la contre-révolution, un grand prosateur. Il croit dans l'enchantement du monde produit par les œuvres magnifiques de Dieu ».

Mais durant son parcours, ses pérégrinations et sa quête d'absolu, le gentilhomme savoyard aura emprunté nombre de chemins de traverse. Première singularité, compte tenu de son influence sur la vie intellectuelle française, Joseph de Maistre n'a jamais été sujet français. Né en 1753 à Chambéry, capitale du duché de Savoie et l'une des provinces du Royaume de Piémont-Sardaigne, il est toujours resté fidèle à sa patrie et à son roi. Maistre ne connaîtra d'ailleurs Paris que pour un séjour de quelques semaines en 1817, à son retour de Russie où viennent de s'achever quinze années de mission diplomatique ; période féconde au cours de laquelle il compose en partie Du Pape et Les soirées de Saint-Pétersbourg.

Formé par les jésuites à Chambéry, le jeune Joseph de Maistre a ensuite étudié le droit à Turin, capitale des États de la Maison de Savoie. C'est dans cette ville qu'à l'âge de vingt et un ans il commence à fréquenter les loges maçonniques. Cet attrait pour la franc-maçonnerie, fût-elle ésotérique, a toujours embarrassé les penseurs contre-révolutionnaires et royalistes, y compris Maurras, qui au mieux y verront des errements de jeunesse.

Yves Chiron soutient que, par la suite, le catholique intransigeant, ultramontain fervent, défenseur convaincu de la monarchie, a renié son appartenance maçonnique pour « s'en remettre à la Barque de Pierre ». Ce que confirme le père Jean-Louis Soltner : « Le christianisme de Maistre consiste bien en une foi vivante basée sur l'enseignement de la Révélation surnaturelle confiée à l'Eglise catholique. Cette confiance en l'Église, et en l'Église romaine, s'est dégagée peu à peu des espérances trop humaines qu'il avait entretenues dans sa jeunesse [illuminisme] ».

À ceux qui voudraient en savoir plus sur l'expérience maçonnique d'un Maistre curieux de tous les mystères, le dossier propose, sous la plume du métaphysicien Jean-Marc Vivenza, un éclairage très documenté qui peut ouvrir sur les interprétations de Guénon et d'Évola. On notera que dans son Mémoire adressé en 1782 au duc de Brunswick, grand-maître du Rite écossais rectifié, Joseph de Maistre déclare audacieusement qu'il espère « ajouter au Credo quelques richesses ».

Un signe de contradiction

Cette curiosité maistrienne tout imprégnée de transcendance, comme fondement de la politique, ne pouvait que s'accorder, sur le tard il est vrai, avec les explorations métaphysiques de Pierre Boutang. En témoigne, de manière convaincante, l'étude comparative que livre ici Rémi Soulié. Non sans s'appuyer sur de fines observations de George Steiner, lequel souligne le caractère « presque par définition ésotérique » de certaines conceptions de Boutang. L'auteur de l'Ontologie du secret faisant partie « de ces "éveillés" dont parle Héraclite, cousins germains des "initiés" maistriens : poètes, métaphysiciens, théologiens, mystiques. »

Pour autant, Rémi Soulié marque les limites de l'influence du « grand Savoyard » en concluant par cette pirouette : « Ceci, que Boutang écrivit de Maurras, lui convient sans doute également, quoiqu'à moitié : Maurras "n'entrera jamais entièrement dans le système mental de Maistre, tout en lui empruntant beaucoup" ».

C'est que la conjugaison de l'illuminisme, du prophétisme et du pragmatisme ne va pas de soi. Aussi Jean-Louis Darcel peut-il affirmer que « dans sa volonté d'unir parfois les contraires, Joseph de Maistre n'a rien d'un fondateur d'école de pensée (?). Si son œuvre révulse les divers adeptes de la philosophie du progrès, elle attire et simultanément déconcerte ceux qui la rejettent : elle est un signe de contradiction, comme celle du poète qui fut peut-être son seul disciple, Charles Baudelaire ».

Maistre ne s'est jamais trop attardé sur le moyen concret qui permettrait le retour du roi. Il faudra attendre l'exhortation maurrassienne "Politique d¹abord !" pour que vienne le temps de l'action, d'une action française. n

* Collectif : Joseph de Maistre. Les Dossiers H, Éd. L'Âge d'Homme, 877 p., 59 euros.

L'Action Française 2000 - 16 juin 2005



Centre royaliste d'Action française

10 rue Croix-des-Petits-Champs - 75001 Paris

Mentions légales