Benoît XVI face à un monde en perdition
Par Michel Fromentoux
L'élection le mardi 19 avril du cardinal Joseph Ratzinger au souverain pontificat sous le nom de Benoît XVI est assurément la seule "bonne nouvelle" dans la grisaille de nos temps décadents. Fi de la tiédeur de trop de catholiques français ! Un nouveau pape est toujours porteur d'espérance, car son pouvoir, reconnu par le conclave, ne lui vient que d'En-Haut. "Serviteur des serviteurs de Dieu", il n'est tenu par aucune "promesse électorale"... La rapide unanimité (à peine vingt-quatre heures) autour du nom du préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi montre bien qu'il sera "tout à tous". Aussi nous garderons-nous de tenter des prévisions sur ce pontificat naissant.
Les médias, qui croient toujours avoir tout compris, affublent Benoît XVI du qualificatif de "conservateur", comme si ce n'était pas pour lui l'un de ses premiers devoirs que de conserver le dépôt de la foi qu'il a désormais la charge de transmettre. Mais les analystes de pacotille, plus ou moins à la remorque de Golias ou de l'évêque Gaillot, sans parler des grossiers Guignols de l'Info ou de quelques laïcards encroûtés, prennent le mot conservateur dans son sens le plus péjoratif : rétrograde, passéiste, arriéré... Leur haine de l'Église est telle qu'ils voudraient une Église qui ne soit plus l'Église et se mette à parler comme tout le monde de l'égalité des religions et du droit à la contraception, à l'avortement, au mariage homosexuel... Benoît XVI ne pourra les satisfaire, lui qui, dans ses premiers discours, n'a pas encore employé l'expression Droits de l'Homme !
Rigueur doctrinale
Le 265e souverain pontife est né le 16 avril 1927 à Marktl-am-Inn, en Bavière. Il venait d'entrer au petit séminaire quand éclata le guerre ; il fut bientôt réquisitionné dans l'armée et se retrouva prisonnier de guerre en 1945. Ordonné prêtre en 1951 en même temps que son frère aîné Georges, il enseigna la philosophie. Au moment du concile Vatican II (1962-1965), il passait pour libéral, mais en 1968 il vit combien, face au dévergondage intellectuel et moral, il était urgent de revenir à une saine et sûre doctrine. Archevêque de Munich en 1977, il devint très vite un proche de Jean-Paul II qui devait en 1981 le nommer préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.
C'est à ce poste qu'il s'attira les foudres de l'aile progressiste en s'attaquant à certains meneurs, tels les chantres de la "théologie de la libération" (Leonardo Boff, Hans Kung...) En 1986, il inspira la ferme condamnation par le Vatican du mariage homosexuel, de même qu'en 2004, du « féminisme radical » qui mine les valeurs familiales. En 2000, il avait, dans un document officiel, Domine Jesus, affirmé la primauté de l'Église catholique romaine sur toutes les autres, en dépit des protestations des luthériens. Ces mesures de pure cohérence de l'Église avec elle-même lui ont valu, dans certains milieux, une réputation de "Grand Inquisiteur", ce qui ne semble guère l'accabler...
Europe chrétienne
Quiconque a vu à la télévision sa première apparition au balcon devant une immense foule l'ovationnant, a remarqué la chaleur de son sourire, sa façon peut-être quelque peu réservée mais si franche d'ouvrir les bras, la sérénité de son regard... Et surtout son humilité, sa façon de se dire « un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur », de s'en remettre, « avec des instruments insuffisants », aux prières des fidèles, sa confiance en l'aide constante de Dieu et de Sa Très Sainte Mère... D'un coup nous semblèrent terrassés les accusateurs patentés du "Panzer cardinal" (sic) ...
Il a voulu placer son pontificat dans le sillage, non seulement de Benoît XV (1914-1922), « véritable prophète de la paix » au-dessus des déchirements de l'Europe, mais aussi du grand saint Benoît de Nursie, le patriarche des moines d'Occident, le vainqueur de la barbarie matérialiste, le co-patron de l'Europe avec saints Cyrille et Méthode : « un appel fort aux évidentes racines chrétiennes de la culture et de la civilisation [européennes] ». Racines qu'il devait dire « incontournables » dès sa première audience générale, le mercredi 27 avril. (Rappelons qu'en septembre 2004, le cardinal Ratzinger avait dit que l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, sans méconnaître les « valeurs identitaires » de ce pays, irait à l'encontre de « l'âme européenne » et serait une « grande erreur »...)
Tradition
La tâche qui attend Benoît XVI est inabordable à vue humaine. Il en est conscient, lui qui, dans la méditation qu'il avait rédigée pour le récent chemin de croix du Vendredi saint au Colisée, dénonçait « les souillures », « l'orgueil » et « l'autosuffisance » au sein de « l'Église [qui] nous semble une barque prête à couler, une barque qui prend l'eau de toutes parts ». Il sait plus que quiconque que ce drame (fronde des épiscopats locaux, refus chez certains de parler de la Vérité, remise en cause des interdits moraux, discussions sur le célibat des prêtres, misère liturgique...) est la conséquence des remises en cause soulevées lors du Concile Vatican II ; c'est pourquoi il faut bien retenir sa volonté exprimée avec force le 20 avril, dans sa première homélie aux cardinaux, de poursuivre la mise en œuvre du Concile « dans le sillage de [mes] prédécesseurs et en fidèle continuité avec la tradition bimillénaire de l'Église ».
Son intention est donc bien de poursuivre la voie tracée par Jean-Paul II (ouverture aux autres religions, confiance dans les jeunes, rappel de la morale naturelle...), mais à sa manière, celle d'un homme de grande envergure intellectuelle et sûr de la bienfaisance de son autorité. L'abbé Michel Gitton, dans France Catholique du 29 avril pose la question essentielle : « Pourra-t-il garder la position constamment irénique qui fut celle de Jean-Paul II, feignant d'ignorer les oppositions et allant de l'avant, sûr de rejoindre le bon peuple catholique dans son intuition spontanée ? Pour le dire brutalement, devra-t-il durcir les choses et menacer de sanctions, ou pourra-t-il continuer à prêcher le vrai en donnant l'impression d'un loi sans gendarme ? »
On se souvient qu'en 1983, le cardinal Ratzinger était venu prononcer deux conférences, à Paris et à Lyon, dénonçant les fadaises imposées par les évêques français en guise de "nouveau" catéchisme. Ces mêmes évêques n'en avaient tenu aucun compte et avaient même forcé le cardinal à modérer son langage ! Pourra-t-il maintenant mieux imposer sa volonté ?
Liturgie latine
Dans un ouvrage paru en 1997, Le Sel de la terre, le cardinal critiquait la façon dont s'appliquait la réforme liturgique qui, « dans un langue plus plate », méconnait « fondamentalement l'essence de la liturgie et des fêtes liturgiques », tolére des « fantaisies aventureuses », et, dans une totale intolérance envers l'ancienne liturgie (celle codifiée par saint Pie V), déclare « interdit ce qui était jusqu'alors tout ce qu'il y a de plus sacré et de plus haut », amenant ainsi la communauté catholique « à se mettre elle-même en question ». Dès lors, il n'a cessé de préconiser une « réforme de la réforme ». Le fait que, devenu pape, il ait célébré toutes ses premières messes publiques entièrement en latin laisse entendre que, sans que s'aplanissent tout de suite les difficultés, le débat avec les fidèles de Tradition peut repartir sur de nouvelles bases.
L'heure doit être pour tous à l'espérance, et plus encore à la prière, car, dans un monde en perdition dont le cardinal, ouvrant le conclave la veille de son élection, a dénoncé la « dictature du relativisme », dans une Europe redevenant barbare, et face à des États se livrant à l'hédonisme et au laïcisme, ce pape ignorant la langue de bois, décidé à se laisser guider non par ses propres idées, mais par la parole et la volonté du Seigneur, « de manière que ce soit Lui-même qui guide l'Église en cette heure de notre histoire » (homélie du dimanche 24 avril) n'ignore point qu'il affronte des temps très difficiles et qu'il aura peut-être beaucoup à souffrir.
L'Action Française 2000 - 5 mai 2005
