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Présence de Marie-Antoinette

Henry Bogdan est agrégé d'histoire et diplômé de "Langues O" en finnois. Il est le meilleur spécialiste de la Mittelleuropa, de l'histoire des pays d'Europe centrale et orientale, en particulier de la question des minorités nationales. Il a publié de nombreux ouvrages dont une Histoire des Habsbourg. Il vient de publier une Histoire de la Bavière aux Éditions Perrin qui lui a valu la bénédiction apostolique du pape Benoit XVI. À l'occasion de l'exposition qui se tient actuellement à Paris, nous lui avons demandé d'évoquer la reine Marie-Antoinette.

M. Bogdan, parlez-nous des années de jeunesse de Marie-Antoinette en Autriche.

Maria Antonia Josepha Johanna de Habsburg-Lorraine est née en 1755, elle est la quinzième des seize enfants de Marie-Thérèse et de François Ier d'Autriche. Elle reçoit une éducation plus laxiste que celle de ses aînés et s'éprend de musique, d'art, de théâtre et de danse. En témoigne sa rencontre avec le jeune Mozart. Elle ne reçoit pas de formation politique. Ce sont plutôt les garçons qui en bénéficient : Joseph II parle cinq des langues de son empire danubien.

Comment vivait-on à Vienne ? Quelles différences avec Versailles ?  

L'étiquette de la Cour de Vienne est souple et assez simple : les enfants courent dans les appartements sans retenue.  Au palais de la Hofburg, la vie de famille, la vie privée même sont très importantes. La vie habsbourgeoise est à la fois provinciale, proche de la nature et des choses de l'esprit. Lorsqu'elle arrive à Versailles, la dauphine a du mal à s'habituer à la complexité et à la rouerie de la vieille cour. Son incompréhension du système politique français et de ses intrigues vient aussi largement du fait que la monarchie habsbourgeoise n'est pas une monarchie absolue de type français.

Calomnies

La reine devient la cible des chansons et libelles qui circulent à Paris. À qui profite cette campagne de dénigrement ?

À l'Angleterre, avec laquelle il y a un contentieux important. Aux Orléans qui lanceront le cri d'horreur "l'Autrichienne" pour nuire à la branche aînée des capétiens. On émet l'hypothèse que les frères du roi n'y étaient pas étrangers. Les dépenses que lui impute la légende noire ont été très largement exagérées. Conformément à une tradition habsbourgeoise, elle se comporte en mécène : elle subventionne sur ses deniers Mme Vigié-Lebrun, Gluck ou encore Grétry. 

On a beaucoup glosé sur ses relations avec son mari. On l'accuse d'avoir eu des amants, surtout le comte suédois Hans Axel de Fersen…

Fersen reste un mystère. Il est amoureux de la reine, cela ne fait aucun doute et la reine aime sa compagnie. En 1783, il obtient la charge honorifique de colonel  du Royal-Suédois et fait partie du cercle étroit de la souveraine. Cependant, il n'existe aucune preuve d'une relation intime entre le Suédois et la reine de France. Je crois plutôt à un amour platonique. C'est toujours facile de salir, on peut dire tout et n'importe quoi : il y a alors beaucoup de médisances, d'implications politiques dans un climat prérévolutionnaire.  Elle passe beaucoup de temps au petit Trianon pour fuir la Cour, ses intrigues et son cérémonial guindé. L'atmosphère romantique lui sied d'avantage, avec le retour à la nature. C'est aussi un retour à son enfance, faite de joies familiales et de plaisirs bucoliques.

Quand Marie-Antoinette commence-t-elle à témoigner d'un sens politique ?

Marie-Antoinette joue d'abord un rôle politique limité. Elle se fait l'écho de l'ambassadeur autrichien Mercy-Argenteau qui veut qu'elle pousse à une politique favorable à l'Autriche. Sa correspondance  nous apprend que, dépourvue de culture politique, elle est manipulée par sa famille. C'est-à-dire d'abord sa mère et ses frères, Joseph II, puis Léopold, à qui elle demandera du secours et qui lui ont fait savoir qu'ils ne l'aideraient pas. Ses frères sont alors appelés ailleurs par les affaires polonaises ou encore par la succession de Bavière. De plus, Joseph est un “despote éclairé", ouvert aux idées nouvelles, dans la mesure où elles ne sont pas contagieuses. Ce n'est qu'à la mort de Louis XVI que se recréée une solidarité monarchique.

Immense courage

Lors de l'affaire du Collier, Marie-Antoinette dira : « La France a d'avantage besoin de navires que d'un collier. » Elle témoigne là d'un sens de l'État qui lui vient peu à peu. Elle s'est assagie et a  pris ses responsabilités. On peut voir l'effet des remontrances prodiguées par sa mère afin de la voir tenir son rang et de ne pas se laisser guider par sa seule spontanéité.

Quel rôle Marie-Antoinette a-t-elle joué pendant les événements révolutionnaires ? Que dire de son attitude pendant la guerre ?

Marie-Antoinette est choquée par les événements du 14 juillet, lors des massacres de la pseudo-prise de la Bastille. À l'été 1789, les violences sont quotidiennes. Le couple royal est soudé devant les événements. Elle et son époux essayent de sauver ce qui peut l'être. Ils considèrent qu'il s'agit de résister à la tyrannie de foules agitées de passions désordonnées. Quant à leur recours à des princes étrangers tels que Léopold ou les Bourbons d'Espagne, cela ne constitue pas une trahison : la constitution garantissait certaines libertés qui s'appliquent à tous sauf au roi. Il n'a ni la liberté de correspondre ni celle de se déplacer.

Lors de la marche des femmes sur Versailles, la reine échappe de peu aux assaillants, plus tard elle se montre seule au balcon de la cour de marbre devant une foule armée. Personne ne lui tire dessus, mais la famille royale est contrainte de se rendre à Paris. C'est la fin de la monarchie. Le roi est otage d'une foule parisienne sanguinaire qui l'escorte avec des têtes de gardes sur des piques. La souveraine, futile à ses débuts, témoigne d'un immense courage. Elle endurera en 1792 la prise du palais des Tuileries et les insultes de la populace qui pénètre dans ses appartements. Une lettre de Mercy-Argenteau est interceptée et portée devant la Commune. C'est le scandale, la preuve de l'existence d'un prétendu "comité autrichien". C'est de l'auto-intoxication.  Il n'y a aucune preuve d'un complot quelconque. Vous savez, les foules sont versatiles.

La guerre est mal engagée. Les défaites contribuent à diffuser la paranoïa, la suspicion s'abat sur les généraux, l'armée est désorganisée. Marie-Antoinette fait bloc autour du roi et compte sur une défaite des armées révolutionnaires. Certains y voient une trahison : intimement, Marie-Antoinette conserve ses sentiments de princesse autrichienne, mais comme reine de France, elle espère voir sortir de la défaite de cette guerre de conquête révolutionnaire une réaction, un sursaut contre les fauteurs de guerre et les propagateurs de l'anarchie sociale et politique.

Le roi ne meurt jamais

Quels commentaires vous inspire l'attitude de la reine après le renversement de la royauté ?

Dans cette période très douloureuse, Marie-Antoinette a été constamment auprès de son mari et elle a essayé de faire tout ce qu'elle pouvait en faveur de son fils, Charles-Louis, futur Louis XVII. Après l'exécution de Louis XVI, Marie-Antoinette va accomplir un geste très significatif : elle va s'incliner profondément devant son fils. Par cet acte symbolique, elle manifeste la tradition de la monarchie française qui veut que le roi ne meure jamais. “Le roi est mort, vive le roi.” Elle réagit en Française, en reine de France.

Propos recueillis par Sébastien de Kererro

Un Grand Palais pour la Reine

La foule se rue en cohortes serrées à cette exposition inaugurée le 14 mars 2008.

L'époque – qui n'a guère de compassion – en montre soudain, semble-t-il, pour la plus malheureuse des souveraines. Théâtre, rétrospective, film ont récemment retracé, avec plus ou moins de nuances, l'itinéraire tragique de cette reine dont la vie s'acheva de la plus barbare manière. C'est de nos jours, mue par le respect, que la foule de Paris se rue en cohortes serrées à cette exposition du Grand Palais, inaugurée le 14 mars.

Les commissaires de l'exposition Xavier Salmon et Pierre Arizzoli-Clémentel nous invitent au théâtre : trois actes en effet où se jouent la vie d'une petite archiduchesse autrichienne devenue reine de France. Dernière fille de l'impératrice Marie-Thérèse, Antonia est vive, mutine mais peu studieuse ; elle a, certes, appris le français mais conserve un fort accent germanique ; en revanche, elle aime chanter, danser, et dessine agréablement. Le mariage avec le Dauphin de France et l'arrivée à Versailles – ce Versailles où Mme de Pompadour a su attirer artistes et artisans de talent – transforme la petite archiduchesse. Elle mesure le contraste avec la cour de Vienne, à la fois familière et un peu compassée.

Ainsi, grâce aux prêts du château de Versailles et à de nombreuses collections privées, c'est environ 350 objets qui sont autant de témoins de la vie à la Cour, que nous pouvons apprécier. S'y trouvent quelques très beaux meubles de Riesener dont la reine appréciait la facture, des services de porcelaine de Sèvres, des pièces d'argenterie : aiguières, pichets et verseuses, des boîtes laquées, des porcelaines de Chine... mais point de vêtement, hélas, tous ayant été détruits ou brûlés pendant la Révolution.

Le scénographe Robert Carsen a choisi de nous présenter la vie de la reine en trois étapes : bleu-ciel grisé sont peintes les salles consacrées à la jeunesse de Marie-Antoinette, puis un immense rideau de scène nous fait pénétrer à Versailles, les tentures sont alors carmin, c'est la vie de cour en spectacle, car la Reine ne dédaignait pas de se produire sur le théâtre ; la vie de famille aussi, sont exposés les très nombreux portraits de la reine, du roi, des enfants royaux, les célèbres œuvres de Mme Vigée-Lebrun dont la belle Mme de Polastron sous sa capeline d'Italie, et un bijou de marbre blanc : le buste de Marie-Antoinette par Louis Boizot. Bien des objets touchants nous sont aussi proposés, comme le contrat de mariage de la reine et du roi Louis XVI, signés des deux jeunes époux et le si émouvant "pâté" qui accompagne la signature de Marie-Antoinette.

Après le rouge Versailles, une cloison de verre – brisée à demi, à dessein – nous fait pénétrer dans l'univers noir de ce que Louis XVI pensait être une "révolte" : nous sommes, au propre comme au figuré, dans l'Hadès.

Ce sont les années 1790 et sur les murs sombres s'affichent sans retenue : caricatures, pamphlets, eaux-fortes à connotations érotiques ; c'est, dans cette vaste salle, une agression continue de haine déferlante ; la gorge serrée, on aspire à la quitter au plus vite. La reine, frivole et légère devenue mère exemplaire et épouse attentive, n'échappera pas à la meute. Un assez raide escalier mène à la sortie. On l'emprunte et la dernière vision qu'on emporte : un très petit portrait – crayon noir sur papier – de la reine sur la charrette fatale. Dû à David, à moins que ce ne soit à Denon, nous le connaissons tous. Il tirerait les larmes aux pierres du chemin.

Monique Beaumont

* Galeries nationales du Grand Palais, jusqu'au 30 juin 2008. Réservation conseillée : 01 44 13 17 17. Catalogue de l'Exposition, Xavier Salmon, 400 p. 49 euros.



Centre royaliste d'Action française

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