Georges Mathieu ou la fureur d'être
En s'insurgeant contre la laideur et la médiocrité du monde, Mathieu porte à l'élévation.
« On ne fait pas le portrait d'un artiste, on l'approche à peine. » C'est par cet aphorisme que le dramaturge François Billetdoux conclut le magistral film du documentariste Frédéric Rossif sur Georges Mathieu, tourné en 1971. Plus de trente-cinq ans après, la réédition de cette œuvre en DVD restauré confirme que l'exercice peut réussir.
Il permet d'aller à la rencontre de Mathieu, filmé chez lui ; on découvre sa chambre, son bureau, son atelier, mais aussi Boulogne-sur-Mer, la ville de son enfance. On y entrevoit ce qu'a pu être l'abstraction lyrique, ce courant pictural dont Mathieu fut le principal représentant en France dans les années cinquante. Allant à l'encontre de l'abstraction géométrique, il cherche, après une suite de libérations successives, à se détacher des esthétiques antérieures, à incarner une volonté de s'oublier pour être, tout en continuant à être porteur de sens. Il faut tout d'abord se laisser pénétrer par le générique envoûtant, où un Georges Mathieu filmé de face, concentré, démultiplié par des effets d'optique, trace sur une vitre courbes et symboles.
Toile cyclopéenne
Il faut écouter Mathieu expliquer les peintures de pays pour les affiches d'Air France à la fin des années soixante : au fur et à mesure qu'il en décrit les différents éléments et couleurs, la composition en devient presque limpide, et on reconnaît les gratte-ciel américains, les masques égyptiens, les fêtes brésiliennes.
Il faut le suivre lorsqu'il raconte la peinture d'une toile cyclopéenne lors d'une nuit de la poésie, et qu'il se retrouve seul contre le monde, alors qu'il a créé son langage.
Il faut comprendre le paradoxe de ce langage qui se vide de son contenu au fur et à mesure que le monde l'adopte. Il faut percevoir la solitude et l'insolence de Mathieu, deux des clés de sa création. Il faut voir Mathieu peindre, tracer des arabesques et des volutes complexes (Malraux, grand inconditionnel de Mathieu dira : « enfin un calligraphe occidental »), projeter des couleurs sur des toiles immenses, raconter l'amour, la mort, et la fête pour L'Élection de Charles Quint, alors qu'une gracieuse ballerine en robe bleue danse dans l'atelier.
Il faut suivre les mouvements fulgurants, le signe précéder la signification, la main aller plus vite que l'esprit, tandis que des karatékas en kimonos rouges et noirs, assortis aux couleurs de La Nécessité de l'espérance, s'affrontent dans un combat simulé.
Il faut s'émerveiller sur les explosions de couleurs, les contrastes, le relief des gouaches, rendu perceptible grâce au cinémascope, les éclaboussures formant des taches, le dynamisme extrême de cette esthétique flamboyante.
Il faut entendre Vangélis improviser des musiques progressives en mêlant percussions, claviers, et flûtes, pendant que Mathieu peint les deux toiles précitées. Le contraste entre deux génies, le peintre, dandy raide, hiératique, moustachu et sévère, et le musicien, pâtre grec velu et débraillé, reste saisissant, alors même que ce rendez-vous inattendu montre que les deux œuvres peuvent être complémentaires. Il faut confronter les toiles sur l'apocalypse de Mathieu peintes en 1959, avec l'opéra éponyme de Vangélis composé en 1971.
Le privilège d'être
Mathieu se prête aussi à un entretien graphique, traçant et positionnant autour de lui, sur une feuille blanche, aux encres et à la plume, les différents éléments de son univers : œuvre, famille, ennemis, richesse, Dieu, Roi. Cet autoportrait dirigé permet d'approcher la profondeur de la personnalité de Mathieu, elle est prétexte à des séries d'images d'une époustouflante beauté : toiles se reflétant au milieu des fleurs dans le bassin de l'orangerie du château de Versailles, voyage en Mercedes-Benz 500 K cabriolet A de 1936 à travers la France, vues de l'usine de transformateurs de Fontenay- le-Comte, intérieurs du château de Herrenchiemsee en Bavière.
Effectivement, Mathieu porte à l'élévation, lui qui s'insurge contre la laideur qui règne et la médiocrité du monde, qui s'interroge : « Endormis par l'inertie, l'habitude, le bien-être, le confort, la sécurité nous avons tacitement accepté que l'on converse pour nous, que l'on pense pour nous, que l'on choisisse pour nous, que l'on joue pour nous, que l'on charme pour nous. L'homme se verra t-il demain définitivement frustré de cette ultime faveur démocratique, que l'État lui accorde, et que la société lui arrache : le privilège d'être ? »
Jean Cocteau ne s'y était pas trompé, lui qui disait : « Mathieu est un grand seigneur, tout ce qu'il touche devient féodal et noble. »
Philippe Aleyrac
* À voir en DVD – Georges Mathieu ou la fureur d'être. Un film de Frédéric Rossif, commentaires de François Billedoux, musique inédite de Vangélis, 53 minutes, Zoroastre. Nombreux bonus dont une très riche interview inédite de 2006, Chez Georges Mathieu, qui éclaire d'un jour nouveau le film. Internet : www.georgesmathieu-themovie.com
* À lire – Georges Mathieu : Le Privilège d'être, Le Jas-du-Revest-Saint-Martin, Basses-Alpes. R. Morel, 1967 ; réédition, précédée d'un entretien inédit avec Christine Blanchet-Vaque, Paris, Complicités. 2006.
* Sous le titre Georges Mathieu conquérant des signes, notre ami Joseph Santa-Croce, qui fut collaborateur de l'artiste, a publié, en 2006, aux Nouvelles Éditions latines, une passionnante brochure rassemblant des commentaires très pénétrants sur l'oeuvre du créateur de « l'abstraction lyrique », imprécateur des péchés modernes et myste, pour une renaissance totale.
