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Pierre Lasserre

Le romantisme français

Par Alain Raison

En 1907, la soutenance de thèse de Pierre Lasserre sur le Romantisme français fit l’effet d’un coup de tonnerre dans la nouvelle Sorbonne républicaine. Jacques Bainville qui y assistait compara le jeune docteur et son jury à Jeanne d’Arc face à ses juges. Il ne manquait qu’un bûcher dans la cour d’honneur de l’université pour compléter l’analogie.

Car hérétique, Pierre Lasserre l’était bien devant l’idéologie républicaine. Sa thèse érudite et profonde, puissante et éclairante, avait pour ambition de décrire « la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècle » : « En marquant le véritable objet de la discipline classique, qui seule implique le respect des forces de la nature humaine et le souci de leur fécondité, j’indique à l’aide de quel sophisme (sophisme favorisé par le désordre des temps et les perturbations de la vie nationale) le romantisme abusa pendant un siècle une grande partie de l’élite française. Il spéculait lâchement sur les aspirations infinies de l’homme en les nourrissant de cette barbare et molle illusion qu’elles peuvent se contenter sans science et sans art et que toute règle les mutile ou les étouffe. Il les dirigeait sur les impasses où il mettait l’écriteau de l’infini, l’annonçant tout proche, à portée de la main. Il dispensait l’inspiration du poète de tout effort pour se distribuer savamment et s’organiser et, par là, il la condamnait à retomber impuissante sur elle-même. Il dispensait le cœur de choix et la hiérarchie dans ses mouvements et, par là, il le vouait à des déceptions qui devaient le rendre l’ennemi de lui-même et lui faire dévorer sa propre substance. »

On reconnaîtra dans ce dernier mouvement de sa dénonciation du romantisme un axiome cher à la critique du nihilisme de Nietzsche : le désir de mort répond à la haine du réel qu’un désir débridé par un idéal faux développe dans l’âme. Ce n’est pas le moindre mérite de Pierre Lasserre d’avoir réussi une puissante synthèse entre les critiques convergentes de Maurras, Nietzsche, Sainte-Beuve, Stendhal, Henri Heine et Louis Veuillot.

Une œuvre contre-révolutionnaire

Ce faisant, il apporte un contrefort important à la critique contre-révolutionnaire des idées et surtout des mœurs modernes. Si Lasserre fait une intéressante critique anthropologique de l’individualisme égalitaire, démontre le lien entre la sensibilité romantique et les idées de la Révolution, dénonce l’emprise néfaste de la pensée allemande sur l’esprit français, son apport le plus pertinent reste toutefois la description des figures de la passion, de l’exaltation des sentiments, du goût démesuré de l’idéal qui mine les consciences d’une nostalgie sans remède et nourrit la vaine religion du progrès. Il débusque ainsi à travers une fine étude littéraire des œuvres de Rousseau, Chateaubriand, Constant, Mme de Staël, Hugo, Lamartine, Sand, etc., une véritable structure sentimentale de l’être romantique et y perçoit l’ombre de la barbarie et du nihilisme.

Lasserre y oppose les vertus classiques qui offrent à l’homme une voie d’humanisation : « Aristote et avec lui tous les philosophes classiques nous dissuadent de reconnaître le caractère de l’humanité à tout ce qui peut s’agiter de vague, d’effréné, de confus dans la conscience de l’être à face d’homme. Ils nous font concevoir un ordre une hiérarchie nécessaire et légitime des facultés psychiques, qui caractérise l’homme digne de ce nom, qui met, pour ainsi dire, dans l’animal humain, une nature humaine. Cette hiérarchie subordonne la sensibilité à l’intelligence, l’imagination à la raison, les puissances affectives et spontanées à la puissance réflexive. Elle est la condition absolue de la justesse dans les idées, de la convenance et de la noblesse dans les passions. Une pensée gouvernée par la sensibilité, usât-elle de la dialectique la plus habile, n’enfante que des monstres mentaux ; une sensibilité qui ne pénètre rien de supérieur à elle-même ne produit que des passions dégradantes et destructives. »

Un viatique contre la barbarie qui vient

Cette leçon sur la sensibilité moderne et l’abîme de ressentiment destructeur qu’ouvre en lui le désir trouble d’une liberté impossible est toujours d’une actualité aiguë car le désir de mort règne en ce début du XXIe siècle : la sacralisation du désir individuel comme norme ultime des sociétés modernes entretient l’illusion que tout est possible. Le fantasme technologique d’une humanité sans limite répond à ce rêve. Mais ce désir de "bonheur" affiché partout n’est souvent que le masque d’une haine de la réalité, d’une nostalgie du néant qui rend toute contrainte insupportable. Les hommes cherchent à s’exonérer de leur humanité charnelle et finie pour enfin devenir ce qu’ils veulent, dans la paix d’une pulsion satisfaite que ne contrarie aucun langage, aucune forme, aucune norme.

Le mouvement homosexuel Queer s’avance doucement sur cette voie. L’émancipation des mœurs détruit tout ce qui pourrait s’opposer au libre jeu des désirs. Nous ne sommes peut-être plus très loin du "meilleur des mondes" qui, comme l’a décrit Aldous Huxley, s’est construit sur le désir de bonheur de chacun et règne par le joug du plaisir.

Nous ne sommes pas loin non plus de Pierre Lasserre car il fournit des armes pour comprendre la subversion de la société par le désir et les passions. Il voit la barbarie où elle se niche : dans le cœur et les sentiments. Ne restons pas sourds à sa leçon. Les technosciences où se développe une mue du romantisme ont bien plus de puissance que tous les ouvrages de Rousseau et de ses sbires.

* Pierre Lasserre : Le romantisme français : essai sur la révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècle, Mercure de France, 1907, 547 p. Réédité chez Slatkine en 2000 (diffusion Honoré-Champion). De nombreuses fois réédité, on peut aisément le trouver chez un "bon" bouquiniste. Les internautes peuvent aussi le télécharger sur le site de la Bibliothèque Nationale de France.

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