Les travailleurs français livrés au "dumping social"
Le libéralisme, voilà l'ennemi !
Par Pierre Pujo
« Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! », s'écriait Léon Gambetta au début de la IIIe République pour dénoncer la place de l'Église catholique dans la vie sociale du pays. On pourrait aujourd'hui transposer sa formule en proclamant : "Le libéralisme, voilà l'ennemi !"
Non qu'il faille se rallier pour autant à un socialisme étatique paralysant et ruineux. Pour ne prendre qu'un exemple d'actualité, la loi sur les 35 heures hebdomadaires adoptée sous le gouvernement Jospin aurait besoin d'être remplacée par un système souple de fixation des horaires de travail, s'appuyant sur des négociations entre les partenaires sociaux dans les branches et les entreprises. Le résultat serait meilleur pour les salariés comme pour les entreprises.
Cela dit, le libéralisme ne saurait être la règle générale, sauf à conduire à instaurer des conditions de travail abusives et à accroître un chômage déjà excessif.
Démantèlement
C'est pourtant le libéralisme qui est appelé à triompher dans "l'Europe" qu'on nous prépare. La preuve en est fournie par la directive Bolkestein – du nom de l'ancien commissaire de Bruxelles responsable du marché intérieur. Destinée à développer la libéralisation des services, elle prévoit de permettre aux fournisseurs de services – artisans, bureaux d'études, transporteurs, etc. – de travailler dans n'importe quel pays de l'Union européenne tout en demeurant régis par la loi de leur pays d'origine. Cette directive est actuellement en discussion devant le Parlement européen et elle pourrait être adoptée dans les prochains mois. Elle conduit au démantèlement de la plupart des protections sociales par l'instauration d'une concurrence totale dans la fourniture de services. Les ressortissants des pays ayant la législation sociale la moins exigeante seront évidemment favorisés par rapport aux autres.
La présentation de cette directive en janvier 2004 a suscité les réserves de la France et de la Belgique mais, par contre, l'approbation des Britanniques, des Irlandais, des pays baltes et de l'Allemagne qui ne redoutent pas les effets d'une concurrence accrue. Le gouvernement français tente de négocier des dérogations pour telle ou telle profession, par exemple pour les activités culturelles menacées par le projet de législation européenne. Mais nos représentants devront subir la loi de la majorité tant au Conseil européen qu'au Parlement européen, qui se prononceront sur le texte. La France a renoncé au droit de veto que le "compromis du Luxembourg" en 1966 lui avait réservé lorsque ses intérêts essentiels étaient en cause.
Certains croiront peut-être que ce texte résulte d'une initiative hasardeuse de la Commission et pourrait être un jour annulé. Ce serait là s'exposer à des illusions. En effet, « la libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux » est inscrite dans le projet de constitution européenne (art. 1 - 4) dont la directive Bolkestein n'est que la mise en application.
Le bureau national du Parti socialiste a demandé au gouvernement d'exiger le retrait de la directive. Mais celui-ci n'a aucun moyen de l'obtenir sauf à se livrer à un esclandre, ce qu'il ne fera pas. Le seul moyen de faire échec à la directive est de rejeter la constitution qui institutionnalise le principe sur lequel elle repose. La direction du Parti socialiste s'efforce de séparer la question de la directive et celle de la constitution, qu'elle approuve, mais l'une et l'autre sont liées. Henri Emmanuelli a raison lorsqu'il commente la prise de position du bureau national du P.S. : « Ils sont contre les directives libérales mais pour les bases juridiques qui leur permettent d'exister ». La direction du P.S. prétend vouloir "l'Europe sociale", mais, au dépit de ses gesticulations, elle consent au démantèlement de la France sociale en s'apprêtant à faire voter "oui" au référendum. La vérité est que, les effets de la directive Bolkestein s'ajoutant aux délocalisations, l'Europe future aggravera le chômage des Français.
L'alliance Chirac/Hollande
M. Chirac et son gouvernement ne sont pas moins embarrassés par la directive Bolkestein que le Parti socialiste. Ils doivent faire face en outre à la contestation de la majorité parlementaire sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Le référendum risque de capoter sur ces deux questions.
M. Sarkozy, en effet, continue d'entretenir la peur de la Turquie en la mettant à l'ordre du jour du conseil national de l'U.M.P. au début de mars. Il a paru faire une concession à M. Chirac en s'engageant à ne pas procéder à un scrutin particulier et à faire voter une motion globale sur la constitution et la Turquie... ce qui montrera que les deux questions sont liées contrairement à ce que M. Chirac s'obstine à prétendre contre toute évidence. Quant à François Bayrou, président de l'U.D.F., il continue à rejeter l'hypothèse d'une adhésion de la Turquie à l'Union européenne, au nom d'une conception restreinte de l'Europe, mais, en fin de compte, il sème le doute dans l'esprit de ceux qui voudraient voter "oui" au référendum.
En réalité, M. Chirac n'a qu'un seul véritable allié, le socialiste Hollande, lequel est d'accord sur la constitution et sur la Turquie et cherche à étouffer l'affaire de la directive Bolkestein. Cette collusion s'est manifestée ces derniers temps par l'appui donné par M. Fillon, ministre de l'Éducation nationale, au socialiste Moscovici tenant des réunions sur l'Europe dans des établissements d'enseignement. Par ailleurs, afin de ménager les susceptibilités socialistes, Jean-Louis Borloo a retiré son projet d'instituer un contrat de travail intermédiaire entre le C.D.I. et la C.D.D. Le Figaro commente : « Le ministre des Affaires sociales et ses collaborateurs ont été priés de ne pas aborder les sujets qui fâchent les syndicats jusqu'au référendum sur la constitution européenne ».
La trahison des députés
On a constaté surtout l'accord réalisé à l'Assemblée nationale dans le débat sur la révision de la Constitution pour présenter un amendement concernant le droit de contrôle du Parlement sur les textes d'origine européenne. Le texte commun aux socialistes et à l’U.M.P. a été préféré à l'amendement Balladur qui conférait davantage de droits au Parlement, et que M. Raffarin considérait comme portant atteinte aux prérogatives de l'exécutif. Le Parlement sera simplement informé par le gouvernement. Mais comment pourra-t-il s'opposer au nom de la subsidiarité à des textes européens qui seront adoptés à l'échelon communautaire ? On se moque des Français !
Cet os à ronger jeté aux parlementaires ne saurait compenser la formidable et scandaleuse abdication nationale à laquelle les députés doivent consentir par leur vote ce 1er février. La révision constitutionnelle autorise en effet tous les transferts de compétences à venir au profit de l'Union européenne. Cette démission des députés ouvrant la porte à l'abolition de la souveraineté nationale, sans y être contraints par la présence d'une armée étrangère sur notre sol, constitue une lâcheté et une trahison. Les Français, qui ne se reconnaissent pas dans ce vote, le leur feront payer un jour.
L'Action Française 2000 - 3 février 2005
