Les mensonges de Chirac
Par Pierre Pujo
Quand il adresse ses vœux aux Français, le chef de l'État est dans son rôle en tenant des propos rassurants sur les problèmes du moment et les perspective de l'an qui vient. Il n'est pas autorisé pour autant à tromper effrontément ses "chers compatriotes". Annoncer « une Europe offrant à tous ses enfants les meilleures garanties sociales et les meilleures chances d'emploi et de prospérité » est fort discutable. Cette Europe est celle de l'ultra-libéralisme qui mettra en pièces notre protection sociale et sera génératrice de chômage, non seulement par l'élargissement de l'Union européenne aux pays de l'Est, mais aussi par la suppression des quotas visant les importations textiles chinoises. Les délocalisations et les fermetures d'usines vont continuer !
Plus de droit de veto
Un mensonge plus impudent encore a été de soutenir à propos du référendum sur le traité constitutionnel européen – prévu désormais « avant l'été » – : « Vous permettrez à la France de peser davantage dans l'Union. Entre le repli et l'ouverture le choix que nous ferons sera décisif ». C'est là escamoter le fait que la constitution européenne primera la constitution française et que la France ne sera plus désormais qu'une province d'un super-État européen. C'est aussi passer sous silence que les décisions du Conseil européen seront prises à la majorité qualifiée, c'est-à-dire que la France comptera pour moins de 10 % des voix et qu'elle ne disposera plus du droit de veto que garantit la règle de l'unanimité. Non, la France ne pèsera pas "davantage" dans l'Union !
Quant à opposer "le repli" et "l'ouverture" c'est poser un faux dilemme relevant de la démagogie. Les Français ne se replieront pas sur eux-mêmes en refusant une constitution européenne qui les priverait de la maîtrise de leur destin. L'attachement à notre indépendance nationale n'a jamais empêché l'ouverture de notre pays à tous les peuples avec lesquels nous avions des affinités ou avec qui nous pouvions nouer des relations bénéfiques. M. Chirac laisse croire que le traité constitutionnel serait une sorte d'alliance entre les pays européens. Il est autre chose : il organise la dépossession de nos prérogatives souveraines essentielles au profit d'une entité supranationale. C'est la « mutation fondamentale » qu'annonçait déjà Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, dans son discours à l'Assemblée nationale du 27 novembre 1991. Tel est le plan poursuivi d'une façon implacable depuis lors par tous les gouvernements de gauche ou de droite.
Si, comme nous l'espérons, le traité constitutionnel capote par suite d'un rejet français et peut-être d'autres pays, cela provoquera un choc mais ce ne sera pas une catastrophe. Tout simplement un traité refondateur sera négocié pour jeter les bases d'une Europe plus réaliste.
Hollande piégé
M. Chirac a souhaité que le scrutin du référendum ne soit « altéré ou détourné par aucune autre considération ». Il craint que nombre d'électeurs de gauche votent "non" pour ne pas paraître lui accorder leur confiance. En France un référendum est souvent un plébiscite ! Il n'empêche que suivant le résultat, ses chances de réélection en 2007 seront accrues ou, au contraire, compromises. M. Chirac cherche à faciliter la tâche de M. Hollande partisan comme lui du "oui" et qui veut séparer la question du traité constitutionnel de toute idée de soutien au président de la République. En fait, le premier secrétaire du Parti socialiste est piégé. Il aura beau publier au cours des mois qui viennent toutes les mises au point qu'il voudra, il tiendra le même langage que M. Chirac pour vanter la constitution européenne comme il l'a approuvé d'avoir maintenu son engagement de faire entrer la Turquie dans l'Union européenne.
L'annonce du référendum est le signal de la mobilisation de tous les défenseurs de la souveraineté nationale. Ils doivent se persuader que le pouvoir va tout mettre en œuvre pour gagner le référendum, y compris des moyens déloyaux. Il a pour lui la police, la justice, les administrations d'État, y compris l'Éducation nationale qui, d'ores et déjà, est mise à contribution pour servir la propagande européiste. Les moyens financiers des partisans du "non" apparaissent par ailleurs extrêmement faibles par rapport à ceux du "oui". Malgré cela, il faudra mener la bataille pour la France, non sans espoir car le résultat final demeure aujourd'hui très incertain.
... Sarkozy aussi
La perspective de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne confirmée par le sommet européen du 17 décembre à Bruxelles, renforce le camp du "non". Malgré les explications fournies par M. Chirac à la télévision le 15 décembre, le gros du parti majoritaire ne suit pas. Dès le 18 décembre, M. Sarkozy maintenait le rejet de la Turquie par l'U.M.P. Sous la IIIe ou la IVe République, le gouvernement aurait été renversé par une motion de censure... Mais sous la Ve la politique extérieure est réservée au chef de l'État. Ce n'est pas nécessairement une bonne chose. Autant la politique extérieure pouvait jadis être séquestrée sans danger par le Roi de France, autant un président de la République, occupant temporaire de l'Élysée, ne présente aucune garantie car il n'est pas attaché par sa famille aux destinées de la nation.
La promesse de M. Chirac d'un référendum sur la Turquie d'ici à quinze ans n'est qu'une tromperie de plus. Les négociations seront alors trop avancées pour revenir en arrière, sauf conflit avec la Turquie, ce dont personne ne voudra...
S'il était logique avec lui-même, M. Sarkozy donnerait une consigne négative pour le référendum sur la constitution européenne. Le vote "non" sera en effet le seul moyen de signifier qu'on ne veut pas de la Turquie dans l'Europe telle qu'elle se prépare aujourd'hui. Le président de l'U.M.P. ne semble pas cependant vouloir aller jusque là. Peut-être se sent-il piégé par M. Chirac, tout comme M. Hollande. Il se réserve de s'opposer à l'hôte de l'Élysée au moment de l'élection présidentielle de 2007. En attendant, il aura permis à Jacques Chirac de consolider sa position en l'aidant à gagner le référendum.
Il reste que l'Union européenne est engagée dans un processus d'extension indéfinie. Car si elle accepte la Turquie musulmane, pourquoi refuserait-elle l'Ukraine chrétienne qui entreprend de sortir de l'orbite de la Russie ? L'Europe, en devenant un club idéologique, a perdu ses frontières. Et la France, n'en déplaise à M. Chirac, "pèsera" de moins en moins dans cette Europe entraînée par le "Drang nach Osten".
L'Action Française 2000 - 6 janvier 2005
