L’A.F. dans les manuels d’histoire
Par Jean-Philippe Chauvin
« Tous les manuels d’histoire du monde n’ont jamais été que des livrets de propagande au service des gouvernements » : ces propos lucides de Marcel Pagnol, extraits de La Gloire de mon père, restent d’une criante actualité. Il suffit pour s’en convaincre de feuilleter les nouveaux manuels de Première imprimés pour la prochaine rentrée et de s’intéresser à ce que nous connaissons bien : l’Action française.
Notons au passage que pratiquement tous ces ouvrages, souvent “historiquement corrects” pour reprendre l’expression de Jean Sevillia, réservent une place, plus ou moins importante (de quelques lignes à une double page), à l’Action française et à son maître. C’est malheureusement le plus souvent pour les discréditer, dans le cadre d’une histoire qui se veut “citoyenne” et, de ce fait, trop souvent manichéenne.
Ainsi, pour évoquer Maurras, qui a souvent droit à une notice biographique illustrée d’une photo (le visage de Maurras sera désormais connu par des centaines de milliers de lycéens, ce qui n’est déjà pas si mal...), la plupart des manuels signalent certes son royalisme, mais insistent le plus souvent sur son nationalisme et son antidreyfusisme. Certains limitent le nationalisme maurrassien à la lutte contre les « quatre états confédérés », sans vraiment expliquer ni le contexte, ni le sens exact de ce qui s’apparente plus à une lutte contre des “communautarismes” ou des groupes de pression politiques et économiques, qu’à une idéologie raciste, Maurras refusant le racisme au nom même de la tradition française de l’État.
« Principal animateur de la ligue d’Action française, ce royaliste défend l’idée d’un “nationalisme intégral” contre “les Juifs, les francs-maçons, les protestants et les métèques” », explique le manuel de 1e L.ES édité par Bréal. Ceux de 1e L.ES des éditions Belin et de la collection Jacques Marseille chez Nathan signalent ainsi la dénonciation maurrassienne de « la République, les Juifs et les francs-maçons ». Il n’est pas signalé que cet « antisémitisme d’État » prôné par Maurras n’avait rien à voir avec une volonté raciste et exterminationiste mise en œuvre par les hitlériens.
Blum
Les manuels de 1e S et 1e L.ES publiés par Hatier citent tous les deux l’article très violent de Maurras contre Léon Blum, paru dans L’Action Française du 15 mai 1936 :
« C’est en tant que Juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum [...] Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer. »
En rappelant ce texte de Maurras, il s’agit bien sûr de provoquer chez les élèves un effet de répulsion : n’oublions pas que désormais tout propos, quelle qu’en soit la date, qui apparaît teinté d’antisémitisme, est confondu avec les horreurs du nazisme. Mais, pourtant, la publication de ce texte n’est pas tout à fait négative car elle signale que Maurras cherche à éviter la guerre contre les alliés italiens, et d’abord à éviter un renversement d’alliances qui jetterait l’Italie dans les bras de l’Allemagne, et qui précipiterait cette guerre et en aggraverait les conséquences pour la France : or, au regard des événements de 1939-40, n’est-ce pas ce que craignait, ce qu’annonçait Maurras, qui est effectivement arrivé, avec les tragiques conséquences que l’on sait ?
La République
D’autres manuels précisent la figure de Maurras sans tomber dans la caricature. Ainsi, celui de 1e S publié par Bréal qui signale qu’ « écrivain et théoricien politique, il critique la démocratie et revendique pour la France une monarchie autoritaire mue par le seul intérêt national » ou celui de 1e L.ES édité par Nathan (collection Jacques Marseille) qui replace l’Action française dans le cadre du renouveau nationaliste d’avant 1914 : « Ainsi, l’Action française de Charles Maurras attire de plus en plus de jeunes militants et de brillants intellectuels, convaincus de la supériorité du régime monarchique et hostiles à une République qu’ils appellent “la gueuse”. ». Ce même manuel évoque la « grande influence (de Maurras) sur la bourgeoisie conservatrice ».
La plupart des manuels citent de longs extraits (mais pas toujours les mêmes) du texte d’une affiche de promotion du quotidien L’Action Française, parue dans les colonnes de ce journal le 23 mars 1908. Ils sont en général inclus dans un “dossier” : République et Nation (manuel de 1e S, Hatier) avec en titre du document présenté : Les nationalistes contre la République, L’émergence du nationalisme (manuel de 1e S, Bordas), Le rejet de la société moderne : Charles Maurras et l’Action française (manuel de 1e ES.L/S, Magnard), etc.
Cette affiche résume les idées principales de l’A.F. d’avant 1914, qui s’inscrit dans une conquête du public nationaliste et patriote, et conclut à la nécessité de la monarchie pour la France :
« L’Action Française est le journal des bons citoyens désabusés de la République, ralliés à la monarchie [...] LA RÉPUBLIQUE, C’EST LE MAL. La République est le gouvernement des Juifs, traîtres comme Dreyfus [...], des Juifs, voleurs comme le baron Jacques de Reinach [...]
La République est le gouvernement des pédagogues protestants qui importent d’Allemagne un système d’éducation qui abrutit et dépayse le cerveau des jeunes Français.
La République est le gouvernement des francs-maçons, qui n’ont qu’une haine, l’Église, qu’un amour, les sinécures et le trésor public. [...]
La République est le gouvernement de ces étrangers plus ou moins naturalisés ou métèques qui, ces jours-ci, souilleront du cadavre de leur Zola le Panthéon désaffecté [...]
Servant de son mieux l’Étranger, la République nous impose tous les déchirements : tracassière ou menaçante envers qui possède et fait travailler, elle est aussi le gouvernement qui a versé le plus de sang ouvrier en Europe [...].
Régime abominable [...], la République est décidément condamnée et la seule inquiétude de la raison française tient à ce qu’on ignore qui l’on mettra à la place de ce qui est.
NOUS Y METTRONS LE ROI.
Le Roi : c’est-à-dire la France personnifiée par le descendant et l’héritier des quarante chefs qui l’ont faite, agrandie, maintenue et développée [...]. Le gouvernement du Roi est aussi le seul qui, en maintenant l’ordre, puisse effectuer parmi nous les mêmes progrès sociaux qu’ont accomplis les monarchies voisines et ajouter à ces progrès tout ce que la richesse et le génie de notre race permettent de prévoir et de réaliser.
Patriotes français, nationalistes, antidreyfusards, catholiques, hommes d’ordre, hommes de progrès, riches, pauvres, de toute classe, de tout métier, de tout parti : vous lirez tous L’Action Française, qui dira chaque jour non seulement les maux publics, mais le moyen, le moyen sûr, le moyen radical, l’unique moyen de terminer les misères de la patrie.
JETER À BAS LA RÉPUBLIQUE : proclamer le duc d’ORLÉANS »
Sans connaissances précises sur la nature et le personnel politique de la IIIe République, sur le contexte social de la “Belle époque”, sur les problèmes diplomatiques européens, le texte ainsi proposé est difficilement compréhensible aujourd’hui, à part, peut-être, la partie sur le Roi. Mais les questions posées sur le document portent généralement sur « l’idéologie nationaliste » ou « d’extrême-droite », et pas vraiment (ou rarement) sur les arguments royalistes.
Nationalisme
D’autres textes sont parfois utilisés pour évoquer les idées de l’A.F.. comme la « déclaration signée par les adhérents à la Ligue d’Action française, fondée en 1899 » (sic ! elle n’a été fondée qu’en 1905...) reproduite par le manuel de 1e L.ES, collection Le Quintrec, Nathan. Certains manuels illustrent leurs dossiers sur « les adversaires de la République » par des affiches syndicalistes et la photo d’une « manifestation de Camelots du Roi sur le parvis de Notre-Dame de Paris » manuels de 1e S et de 1e ES-L.S, Hachette), avec comme explications supplémentaires, « L’Action Française mène avant 1914, et encore dans l’entre-deux-guerres, une lutte sans merci contre la République, qui constitue à ses yeux “le mal” au regard de l’héritage et du paradis perdu de l’Ancien Régime ». Cet argument d’un Ancien Régime idéalisé par l’A.F. revient régulièrement sous la plume des rédacteurs de manuels. Ceux qui connaissent les idées développées par Maurras savent bien qu’il n’en est rien, celui-ci ne cessant d’évoquer la « tradition critique » et « l’empirisme organisateur », cons-cient que le passéisme n’était pas une politique mais, au contraire, l’absence de celle-ci.
Le manuel de 1e L.ES de Hatier a l’honnêteté de laisser la parole à Maurras pour définir le « nationalisme intégral » : « La monarchie héréditaire est, en France, la constitution naturelle, rationnelle, la seule constitution du pouvoir central. Sans roi, tout ce que veulent conserver les nationalistes s’affaiblira d’abord et périra ensuite. [...]
« Comme le parti catholique, les royalistes sont catholiques (de raison, de sentiment, ou de tradition) et ils tiennent à la primauté du catholicisme. Comme le parti antisémitique, ils sont antisémites ; com-me le parti de M. Paul Déroulède, ils souhaitent un pouvoir responsable et fort. Comme les modérés et les décentralisateurs, ils veulent l’autonomie de l’enseignement, les franchises des communes et des provinces. Mais, au lieu de vouloir cela par accident du caprice ou de la passion, ils veulent par une nécessité logique et par la simple conséquence de ce fait qu’ils veulent le retour de la monarchie nationale. Essentiellement, le royalisme correspond aux divers postulats du nationalisme : il est lui-même le nationalisme intégral. »
Dans ce même ouvrage, la définition du terme « nationalisme » est mesurée et juste : « Au début du siècle, il défend une certaine conception de la nation ancrée dans des valeurs traditionnelles : catholicisme, enracinement dans le sol de France et dans une histoire millénaire qui ne renie pas l’héritage monarchique. Il glorifie l’armée. Il est souvent antirépublicain. »
La société moderne
Un dossier entier est consacré à l’Action française dans le manuel de 1e ES.L/S de Magnard sous le titre : Le rejet de la société moderne : Charles Maurras et l’Action française . Les lignes d’introduction à cette double page restent convenables : « Le refus de la société issue de la Révolution française et les inquiétudes suscitées par la société industrielle sont, en France, à la base de plusieurs mouvements protestataires. Parmi ceux-ci, l’Action française, créée en 1898, obtient une grande audience autour de la figure de Charles Maurras (1868-1952). Ce dernier anime un quotidien à partir de 1908 et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ses idées séduisent les étudiants et les intellectuels de droite. »
Mais les trois premiers documents (sur 7) présentés sont largement antérieurs à l’A.F... Sans doute est-ce le moyen de montrer la continuité contre-révolutionnaire en France, l’A.F. ayant revendiqué l’héritage des Bonald, Burke ou Maistre... Dans ce même dossier, deux photos illustrent les textes dont l’une est un « Défilé des Camelots du roi, le bras armé de l’Action française pour la fête de Jeanne d’Arc, le 10 mai 1926 ».
Plus surprenant est le texte du « Manifeste de Réaction, revue fondée par des proches de l’Action française, avril 1930 » qui, dans une perspective très maurrassienne, dénonce la « crise du monde moderne » et apparaît comme un texte encore très actuel : « Jamais l’homme n’avait atteint une telle perfection dans la connaissance des phénomènes, ni une telle puissance dans l’utilisation des forces naturelles et de l’accumulation des richesses. Et pourtant, il y a une crise du monde moderne. [...]
L’industrialisme, faisant du rendement la norme de toutes choses, a jeté l’humanité moderne sous l’écrasante loi de la quantité et de la matière : or et machine [...] L’homme n’est plus que le rouage standardisé d’une gigantesque mécanique qui le broie...
Faut-il donc nous résigner à n’être que des spectateurs impuissants de ce déclin ? [...] Seules meurent les civilisations qui s’abandonnent et les hommes font leur destin. Ils peuvent se sauver aujourd’hui s’ils retrouvent le principe de l’ordre [...] C’est le passé qui nous conte la grande aventure humaine. [...] Retournons aux sources de la vie pour nous guérir. Cela s’appelle réagir. [...] C’est sur la base certaine de la patrie, à partir de l’élément naturel de la nation, que nous voulons édifier le concert spirituel où l’univers entier aura sa part. Réaction sociale : contre l’individualisme, l’étatisme et la lutte des classes, pour permettre le développement de la personne humaine libre dans ses cadres sociaux naturels. »
Le 6 février 1934
L’Action française est aussi souvent évoquée à propos du 6 février 1934 comme une “ligue d’extrême-droite”. Certains manuels reprennent, parmi d’autres, son appel à manifester le 6 février : « Appel de l’Action française.
Appelés au pouvoir pour faire la justice et l’ordre, MM. Daladier et Frot, à peine ministres, ont révoqué le gendarme pour donner carrière à l’anarchie socialiste et sauver les voleurs francs-maçons...
Exerçant le droit qui leur appartient dans la défaillance des pouvoirs publics corrompus, les Français relèvent cet ignominieux défi. Ce soir, à l’heure de sortie des ateliers et des bureaux, ils se rassembleront devant la Chambre au cri de “À bas les voleurs !” pour signifier au ministère et à ses soutiens parlementaires qu’ils en ont assez du régime abject. »
D’autre part, la “une” de l’Action française du lendemain 7 février (« Après les voleurs, les assassins ») est aussi souvent reproduite (manuels de 1e, Hachette ; 1e S, Bréal, 1e ES.L/S, Magnard, etc). Il est surprenant de constater que d’autres manuels négligent totalement l’A.F. (autant comme mouvement que comme journal) dans cet événement, alors que c’est la campagne menée par le quotidien à partir de fin décembre 1933 qui a révélé le scandale Stavisky et l’a tranformé en une véritable fronde antiparlementaire.
Par contre, la caricature du paysage politique de 1935 présentée dans les manuels 1e S et 1e ES.L, Hatier, nous montre des camelots du Roi vendant le journal, d’autres matraques ou pinceau à la main, accompagnés par Léon Daudet et Maurice Pujo, lequel tient dans les bras un drapeau surmonté d’une fleur-de-lys...
Vichy
Le nouveau programme de 1e intégrant désormais la guerre de 1939-1945, l’attitude de Maurras y est évoquée, le plus souvent dans les notices biographiques : le manuel de 1e, Magnard, affirme qu’« il soutient le gouvernement de Vichy » tandis que les manuels de 1ère S et L.ES, collection Jacques Marseille, Nathan souligne qu’il « collabore au régime de Vichy (1940-1944), ce qui lui vaut d’être condamné à la réclusion à perpétuité. Il est gracié peu de temps avant sa mort. » Dans ce dernier texte, le terme “collaborer” n’est pas anodin... Il vise, là encore, à flétrir Maurras et son attitude durant la guerre. Faut-il rappeler que l’attitude de Maurras ne peut se comprendre que dans une logique d’”union sacrée” qu’il avait déjà pratiquée, malgré la IIIe République, en 1914-1918 ? Si Maurras s’avoua fervent partisan de Pétain comme il l’avait été d’un adversaire de l’A.F. Georges Clemenceau, lors de la Première Guerre mondiale, au nom de la “seule France”, il n’a jamais été “collabo” et il fut, pour cela constamment attaqué par la presse collaborationniste de Rebatet ou de Déat...
Ces quelques “traces” de l’Action française imprimées dans les nouveaux manuels scolaires peuvent paraître bien négatives et bien lourdes à porter parfois. Mais elles ont le mérite de rappeler que l’A.F. a existé, qu’elle a marqué le Xxe siècle français et, surtout, de ramener à la surface le nom de Charles Maurras. Au-delà des polémiques, des “rages de plume” ou des erreurs commises (car il y en eut), ce nom qui resurgit à travers des ouvrages destinés aux lycéens ne doit pas être un épouvantail, mais un rappel des nécessités de ce temps : la nation, les libertés et la condition de leur vie et de leur épanouissement, la monarchie active. Sans oublier l’humilité devant l’histoire et la tradition critique sans lesquelles il n’y a pas d’Action française possible...
L'Action Française 2000 - 3 juillet 2003
