Un Que sais-je ? consacré à l'Action française
L'Action française en son siècle
La survie politique de l’Action française tourmente ses adversaires. On peut ainsi lire dans la dernière livraison de la revue littéraire marxiste Europe qu’on aurait « tort de considérer que le rôle de l’Action française s’est éteint avec le naufrage qu’elle a subi en 1944. Les idées qui constituent sa doctrine se diffusèrent longuement dans le corps social, tel un poison à action lente, et certaines sont encore vivaces. Il suffirait qu’elles soient reprises par un chef talentueux et obstiné pour qu’elle fasse de nouveaux émules » (1).
L’interrogation sur les causes de cette survie est surtout au cœur du petit livre que l’historien Jacques Prévotat vient de consacrer au plus vieux mouvement politique français dans la collection Que sais je ? des Presses universitaires de France. Constatant qu’aujourd’hui encore l’Action française « rassemble adhérents et abonnés dans des colloques, des banquets ou des camps d’été, qui prolongent et entretiennent la flamme », notre homme s’interroge longuement dans son introduction : « Pourquoi cette survie ? Comment expliquer ce contraste entre un échec politique de taille et ce maintien d’une influence, d’une emprise tenace sur quelques esprits ? »
Comme causes de cette survie il évoque dans sa conclusion le fait que l’A.F. soulève « la question primordiale de l’autorité de l’État en régime démocratique », que « le maurrassisme a su répondre à des requêtes et à des peurs venues du fond de la société française » et la permanence d’une « esthétique maurrassienne ».
Approximations...
S’il est vrai qu’il est difficile de résumer un siècle d’histoire de l’A.F. en 128 pages, ce petit livre n’est pas exempt d’erreurs ou d’approximations. Affirmer à propos de la réponse monarchique aux désordres politiques et religieux entretenus par la république que « la proposition est esthétiquement tentante » mais qu’« elle est abstraite et semble ignorer que le conflit et la division sont le moteur de l’histoire » est une erreur. Prévotat ignore quelques exemples flagrants offerts par l’Histoire de France tels la fin de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignon par l’action conjuguée de Jeanne d’Arc et de Charles VII ou la sortie politique des guerres de religion et la restauration du pouvoir royal par Henri IV. Il oublie aussi qu’un pouvoir incarné est bien moins abstrait qu’un régime fondé sur des principes illusoires et utopiques (droits de l’homme, fiction libérale d’une séparation des pouvoirs…). La légitimité du pouvoir monarchique en France repose pour Maurras sur sa capacité à assurer le salut public (2). Quoi de plus concret ?
Autre point qui nous semble contestable : la condamnation de 1926, au travers de laquelle, selon Prévotat « c’est le paganisme de Maurras qui est condamné, c’est-à-dire le politique d’abord ». Nous avons du mal à saisir les relations entre le paganisme esthétique du Maurras des années 1890 et une primauté de l’action politique dans l'ordre des moyens qui doit bien plus à Dante qu’à Auguste Comte. Une réponse qui n’empêchait pas un certain nombre de jeunes catholiques d’Action française (Edmond Michelet, René Pleven…) de participer activement aux mouvements catholiques sociaux de leur temps.
Si la réponse à l’Action française a été l’action catholique, on a vu le désastre : elle a participé du basculement de l’UNEF à l’extrême gauche et fourni des bataillons de militants au PSU puis au PS ou, bien sûr, ils se sont auto-interdit toute référence catholique, sans parler de la création de la CFDT au détriment de la CFTC… De même il faut se méfier d’une volonté d'enfermement sociologique de l’A.F. N'en déplaise à M. Prévotat, ce n’est plus « à la sortie des messes de Saint-Nicolas du Chardonnet que les camelots qui vendent Aspects de la France à la criée font les meilleurs ventes ». Si l’on considère la direction actuelle de l’Action française étudiante, et celle de ses vingt dernières années, on est loin d’une reproduction d’un modèle familial et on est de plus en plus loin d’une restriction à des cercles catholiques traditionalistes, qui ne sont pas exempts non plus de dépolitisation (ICTUS étant un exempt flagrant de neutralisation politique au nom d’une action… civique).
...et oublis
Dernière remarque (mais la liste n’est pas exhaustive) l’absence de mention de ce qui est depuis dix ans le combat principal du mouvement d’Action française : le souverainisme, où il a su montrer son originalité politique et sa faculté à s’ouvrir de nouveaux espaces loin de tout enfermement ou satellisation par certaines dérives populistes du nationalisme français.
Principes politiques constants et fondés historiquement, faculté à “coller” à l’actualité par une analyse approfondie de celle-ci, capacité mainte fois prouvée de ses cadres à allier esprit d’initiative et d’indépendance tout en restant en dehors du jeu électoral (CED, mai 1958, mai 1968, Mayotte, souverainisme…), voilà ce qui permet aujourd’hui à l’Action française de penser raisonnablement qu’elle est à l’avenir capable de jouer un rôle significatif dans l’histoire de France. Ce livre, en dépit des partis-pris de son auteur, a le mérite d’ouvrir le débat.
Pierre Lafarge
L'Action Française 2000 - 6 janvier 2005
* Jacques Prévotat : L’Action française, Que sais-je ? n°3692, PUF.
(1) Europe n°907-908, p. 306.
(2) Frédéric Rouvillois, Droit constitutionnel. Fondements et pratiques, Flammarion, p. 191.
