L’Europe : Une partie d’échecs piégée ?
Le projet de Constitution pour l’Europe tel qu’il nous sera présenté prochainement, ne cacherait-il pas un piège majeur ?
Je n’ai pas l’intention d’évoquer ici la fuite en avant, aveugle, des chefs de gouvernements, ni l’intégration excessivement rapide de trop nombreux pays, dont la Turquie.
Mais je souhaiterais attirer votre attention sur un enjeu qui se voudrait, logiquement final et que personne, à ma connaissance, n’a évoqué jusqu’à présent.
George Orwell dans son célèbre ouvrage « 1984 », sans doute prophétique, annonçait une planète, la nôtre, sous administration de deux super-puissances totalitaires, fonctionnant à l’identique, adversaires par définition. L’une, le jour venu, l’emporterait logiquement sur l’autre et les prolétaires seraient enfin réunis dans un même esclavage protecteur, dominés par une oligarchie paternaliste, désignée sous l’appellation abstraite de « Big Brother ».
Fascinés par un objectif à court terme : l’unification de l’Europe, avons-nous véritablement pensé à l’équation suivante ? Le nombre volontairement limité au plus petit dénominateur possible des grandes puissances : Les U.S.A – l’Europe – la Russie – la Chine – et l’Inde – permettrait de les aligner d’ores et déjà sur un même type de gouvernement dont les rouages démocratiques ne peuvent tolérer qu’un politiquement correct unifié et universel.
Jouer à deux, à quatre ou cinq, est plus aisé pour obtenir l’absolue suprématie sur des égaux, parfois sujets à des défaillances, alors la loi des grands prédateurs devient impitoyable pour le plus faible…
En revanche, il sera toujours extrêmement difficile à une orque esseulée de gober un banc de petits poissons fluctuants et mouvants. C’est l’éternel jeu d’échec de la guérilla et de l’impérialisme.
Il est demandé à l’Europe par le truchement de la future Constitution d’opérer une uniformisation politique, sociale et même culturelle où tout ce qui est hors norme devra être gommé.
N’oublions pas que l’unité, dans sa justesse, devrait se faire par le haut, tandis que la caricature de l’unité, c’est-à-dire l’uniformité, égalise par le bas. L’unité ne peut être que véritablement visionnaire, c’est-à-dire humaine, car elle n’est ni physique ni formelle. L’uniformité ne se conçoit que matérielle et suppose l’évacuation de toute richesse diversifiée de l’humain.
C’est pourquoi l’Europe que l’on nous propose actuellement ne peut convenir. L’ultralibéralisme est une magistrale saignée du tissu social qui laisse plus de 30% de la population exsangue, sur le bord de la route.
L’eldorado nous était pourtant promis, la guerre devait passer à la trappe et le chômage résorbé. Alors nous avons accepté la construction de l’Europe et le mirage s’est estompé puis a sombré dans un flou artistique.
Les guerres continuent de déverser leurs tapis de bombes : Kosovo – Serbie – Afghanistan – Koweït - Irak – tandis que le terrorisme fomente implacablement des guerres intérieures qui se poursuivront sans limite de temps ni de lieu.
Quant aux chiffres du chômage, ils sont tellement manipulés qu’une
chatte n’y retrouverait pas ses petits.
Je ne connais malheureusement plus de gouvernement d’un pays européen
qui puisse encore assurer la maîtrise de son devenir. Les oligarques de
Bruxelles et de Strasbourg décident à notre place tandis que les
multinationales délocalisent à tout vat pour survivre et la France
deviendra un désert.
A la destruction progressive du tissu social s’ajoute la lente mort programmée de nos agriculteurs de nos pêcheurs et de nos artisans.
Pourtant l’Europe devrait pouvoir se bâtir mais à géométrie variable, c’est-à-dire permettre à chacun de conserver son identité à facette différente. Je ne vois pas pourquoi, par exemple, on ne pourrait pas tolérer de grands services publics comme la S.N.C.F, E.D.F ou les P.T.T, services qui ont fait la preuve de leur efficacité et parfois de leur rentabilité.
Les Grands Services Publics, ce sont des hommes et leurs familles, des hommes derrière la technologie ou les machines. On se souvient encore avec émotion de Noël 1999 et le passage à l’an 2000 et le dévouement et l’efficacité de tous ces électriciens. C’est de cette Europe-là qu’il nous faut rêver, puis, ensuite construire ensemble.
Oui nous aspirons à une Europe des Hommes, riches de leur diversité et de leur savoir traditionnel, fruit de ces civilisations multiples qui ont irrigué notre Histoire. Peut-être alors réapprendrons-nous le goût de ce qui est beau et délaisserons-nous le « fast - food » de l’art et de la mal-bouffe.
Qu’avons-nous besoin d’une Constitution pour construire ensemble avec des objectifs cohérents et complémentaires comme nous le réalisons déjà dans des grands projets scientifiques, dans des centres de recherches médicales, dans le domaine de l’espace, de la communication ou de l’atome ?
Qu’avons-nous besoin d’une Constitution pour persévérer dans la lutte commune contre le terrorisme ? Là comme ailleurs, ce sont des hommes qui doivent pouvoir mettre en commun leurs techniques, leurs méthodes, leurs outils de travail. C’est plus efficace qu’un tombereau de paperasse.
Certes il sera toujours nécessaire qu’existe une volonté politique communautaire sur certains dossiers comme pour l’unification d’une fiscalité raisonnable et restreinte qui puisse contribuer à enrichir la dynamique des entreprises et par contre coups enrichir le tissu social.
Notre planète n’a pas besoin de règlements ni de constitution quelconque pour que naisse ce formidable mouvement de solidarité qui a déversé et qui continuera a déversé ses dons sur le sud-est asiatique. Nous avons beaucoup plus besoin de Mère Térésa, de Docteur Schweitzer ou de Gandhi, des hommes et des femmes de cœur pour reconstruire notre monde à l’image de cette solidarité fraternelle toujours présente mais parfois enfouie au cœur de l’Homme.
J’ai été frappé ces jours-ci, et ce sera ma conclusion, par la joie et la fierté de tous ces hommes de différents pays d’Europe, ingénieurs, décideurs, ouvriers spécialisés qui, depuis plus de dix ans ont travaillé ensemble pour faire voler leur rêve, pour sortir des hangars de Blagnac près de Toulouse- l’A. 380 – Une véritable œuvre d’Art.
Une œuvre d’Art ne peut être vécue et devenir vivante à ce niveau que si le cœur de l’homme y a participé. Mais également si la volonté politique existe par-delà d’étroits nationalismes.
A ces magnifiques exemples exprimés par la solidarité en faveur des victimes du tsunami en Asie, par ceux qui ont réussi le magnifique exploit de réaliser leur rêve à travers ce paquebot du ciel, mais également exprimés par toutes les actions convergentes dans le domaine spatial et par tous ceux qui œuvrent pour construire et non pour s’opposer je voudrais dire merci et bravo.
En ce début d’année 2005, avec mes vœux, je voudrais émettre un souhait, que la future Europe se structure sur des points essentiels, soit une aide à la vie, à la vie de tous, sans mutilation.
Paris, le samedi 22 janvier 2005.
HENRI, Comte de Paris, Duc de France
