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Monnaies locales complémentaires : quelles perspectives ? (article paru dans L’Action Française 2000, 02 avril 2015)

mercredi 28 décembre 2016 , par Action Française

Suscité par la crise économique et une défiance croissante vis-à-vis du système économique libéral et de ses institutions bancaires, le recours aux monnaies locales complémentaires (MLC) s’appuie sur des thèses et des expériences économiques alternatives souvent mûries en milieux écologistes et altermondialistes. Il existe actuellement en France une soixantaine de monnaies de ce type, en projet ou en circulation 1, parmi lesquelles l’eusko (Pays basque), la doûme (Auvergne) ou encore la Miel (Libournais). Leur développement est relativement récent 2, et l’enthousiasme qu’elles suscitent n’est pas toujours à la mesure de leurs ambitions, ni de leur impact réel.

Des initiatives associatives

Lancées par des associations privées, les MLC veulent promouvoir le localisme et aspirent à rendre à la monnaie son rôle de simple outil d’échange, loin de la spéculation financière. Il s’agit de soutenir l’économie réelle et de dynamiser les échanges sur des circuits courts afin d’en réduire l’empreinte écologique, tout en renforçant les liens communautaires et en créant des emplois, dans un espace donné. Elles se présentent sous forme de billets et ne sont utilisables qu’à l’intérieur d’un réseau de partenaires sélectionnés par les associations émettrices sur des critères environnementaux et sociaux. Les MLC sont également “fondantes”, c’est-à-dire qu’elles perdent de leur valeur au fil du temps afin d’éviter leur thésaurisation et d’encourager leur circulation constante. Elles n’ont cependant pas vocation à entrer en concurrence avec l’euro, sur la valeur duquel elles sont indexées. Sur le papier, les MLC prétendent ouvrir des voies nouvelles en vue d’une prise de distance vis-à-vis de l’économie financiarisée. En effet, comme le souligne Sandra Moatti 3, « parce que leur espace de circulation est limité, les monnaies complémentaires concentrent et dynamisent les échanges à l’intérieur de communautés données ». De même, le choix de partenaires économiques selon des critères éthiques permettrait, en théorie, d’obtenir une amélioration qualitative des pratiques de consommations. De plus, en tant qu’ “outils participatifs” 4, les MLC permettraient d’intégrer ou de réintégrer différents acteurs à la vie locale, renforçant le tissu social. Vecteur de lien communautaire, la monnaie locale peut également, dans certains cas, devenir un ciment identitaire. Ainsi l’association émettrice de l’eusko intègre-t-elle dans sa charte la promotion de la langue basque 5. Les monnaies locales ont, en effet, tendance à se développer sur des territoires à identité forte, même si toutes les MLC n’intègrent pas cette dimension à leur démarche, avant tout économique. Cependant, la plupart de ces monnaies sont loin d’être à la hauteur de leurs ambitions. En effet, comme le souligne l’économiste Jérôme Blanc, leur impact reste limité : « À l’exception notable de l’Argentine, nulle part les monnaies sociales n’ont acquis de taille significative par rapport à l’activité économique […] nationale. » À la complexité des projets et aux risques de contrefaçons s’ajoutent les difficultés à susciter l’intérêt des potentiels utilisateurs. Le décalage est sensible entre les aspirations généreuses et alternatives des MLC et les attentes, plus ordinaires, de l’essentiel de la population. Dans le même temps, leur portée et leur durée de vie sont trop limitées pour peser à l’échelle macroéconomique.

Un enjeu symbolique

Ainsi, loin d’être aptes à remettre en cause un système économique auquel elles restent malgré tout liées, les MLC posent finalement des questions politiques, comme celle de la souveraineté monétaire nationale, ne serait-ce que sur un plan symbolique. L’État voit ainsi contesté au niveau local ce que l’échelle supranationale (euro) lui contestait déjà : son monopole. Cette concurrence locale au monopole étatique n’est d’ailleurs pas toujours contrebalancée par l’aspiration au renouveau des communautés organiques, et historiques anciennes, à l’exception notable de quelques-unes (eusko, doûme, cigalonde). Et quand bien même, restant liées à l’euro, les monnaies locales restent tributaires du système économique mondial et de ses aléas. En somme, les MLC ne semblent pas à même de combler le déficit de confiance accusé par l’euro. En s’attachant à la monnaie européenne, elles semblent même désamorcer leur potentiel de résistance. Or, la confiance se construit dans la durée et ne s’obtient que grâce à des garanties que des monnaies locales, pas plus que des instances supranationales, ne semblent pouvoir offrir. Il serait certes possible, en cas d’effondrement économique, de gager une monnaie locale sur la seule confiance des utilisateurs, en incluant, par exemple, une dimension identitaire à la monnaie, en s’appuyant ainsi sur les liens organiques d’une communauté, tout en les renforçant. C’est sans doute pour cette raison que les monnaies nationales et souveraines semblent plus à même de remplir les missions qui incombent traditionnellement à la monnaie (outils d’échange, unité de compte, liant social).

Charles Horace

1 – La première MLC a été créée en 2010 (selon Florian Delafoi, dans Le Nouvel Observateur, 25 mai 2014). Les MLC ont eu toutefois des antécédents historiques (Autriche, Argentine…). Elles sont recensées par le Réseau des monnaies locales complémentaires : http://monnaie-locale-complementair...

2 – Bien que Valérie Fourneyron, secrétaire d’État chargé du Commerce, ait récemment déposé un amendement, dans le cadre de la loi sur l’économie sociale et solidaire (ESS), dans le but de faire des monnaies locales un moyen de paiement reconnu par l’État.

3 – Sandra Moatti, « Le boom des monnaies parallèles », Alternatives économiques, n° 249, juillet 2006.

4 – Jérôme Blanc, économiste à l’université Lumière Lyon II, « Pour renforcer les monnaies locales, il faut intégrer les collectivités au circuit », propos recueillis par Sophie Souchard, pour http://www.20minutes.fr/.

5 – Voir le site de l’association Euskal Moneta : http://www.euskalmoneta.org/le-proj...

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