Accueil du site > Grands textes > Les hommes de la révolution

Les hommes de la révolution

Voici le début du chapitre II de "Deux idoles sanguinaires". Léon Daudet, grand tailleur de costards, y habille chaudement les "hommes de la révolution". Ils n’auront pas froid cet hiver !

Si quelques-uns des premiers révolutionnaires et des plus actifs, tels Mirabeau, Laclos ou Barère, appartenaient, par tempérament et par l’esprit, au dernier tiers du XVIIIe siècle, le plus grand nombre était composé de gens de robe, de beaux parleurs et d’hommes d’affaires, formés à l’idéologie encyclopédique, adhérents à ce qu’on appelait « les nouveautés », membres de sociétés de pensée, et d’une ambition supérieure à leurs moyens. C’est leur état d’esprit qu’il s’agit de présenter : une extrême suffisance, un besoin d’échafauder des systèmes destinés à remplacer ce qui était et à reprendre la société par la base en la débarrassant des « chimères » religieuses, en supprimant les privilèges de la noblesse, les derniers vestiges de la féodalité, en substituant au régime monarchique celui des assemblées en permanence, en restituant au « peuple » les droits dont on l’avait frustré au cours des âges et qui lui appartenaient. Ici première scission, d’où devait sortir la division rapide des Girondins et des Montagnards, des modérés et des extrêmes, scission qui, après quatre-vingts ans, se retrouvera dans celle intra-démocratique, des opportunistes et des radicaux. D’un côté, les réformateurs par étapes. De l’autre, les réformateurs d’un seul coup.

Un flot d’imprimés, de libelles, de journaux soutenaient les opinions des groupes et des sous-groupes et étaient lus avidement par leurs partisans. Certains chiffres nous étonnent encore aujourd’hui. C’est ainsi que la vente du Père Duchêne, organe populacier rédigé en style poissard par le bellâtre Hébert, dépassa souvent cent mille exemplaires pour Paris et la région parisienne. L’Ami du Peuple de Marat – que subventionnait Philippe-Égalité – atteignait certes pas ce chiffre, non plus que le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins. Les uns comme les autres sont maintenant illisibles et donnent le sentiment d’une bassesse intellectuelle invraisemblable, d’un primarisme déconcertant, d’une emphase grotesque. Il y a un style révolutionnaire comme il y a un tempérament révolutionnaire, caractérisé par un mélange de menaces et d’adjurations larmoyantes, style qui se retrouve dans les documents publics comme dans les correspondances privées, où le mot de « vertu » revient à chaque ligne et qui sue l’hypocrisie. Les souvenirs de l’antiquité y abondent comme si les « novateurs » avaient besoin de références ou voulaient faire montre de leurs connaissances.

Dans ce grouillement de grands ou de petits ambitieux on peut déceler quelques catégories.

Le plus grand nombre d’entre eux portent la marque du primaire et qui souffre de se sentir tel. La caractéristique du primaire, c’est d’avoir, sur toutes choses, des notions fausses, mais ancrées et un système pour les relier. Le dictionnaire de Bayle est un bon répertoire des thèmes primaires de l’époque, dont allait se repaître par la suite le XIXe siècle et que vint remplacer ultérieurement le mythe de l’évolution. Un autre trait du primaire est la combativité aigre et coléreuse, incapable de supporter la contradiction : « C’est ainsi et cela ne saurait être autrement. » Les hommes de la Révolution veulent, exigent qu’on soit de leur avis, de façon de plus en plus âpre, dans les assemblées comme dans les salons et la rue, et cela sous peine de déconsidération, puis de mort. Ils détiennent la formule ne varietur de la justice et de la vérité. Le doute ne les effleure même pas. Ce sont les dévots de la nouvelle manière et qui comportent aussi leurs tartufes. Car l’hypocrisie et le cafardisme sont de tous les partis.

À côté des primaires et se mêlant à eux, il y eut aussi les ratés de la littérature, du barreau, de la bohème, les « neveux » ou « arrière-neveux de Rameau », qui aspiraient à n’importe quel emploi, et qui finalement échouaient dans une bureaucratie criminelle comme la Sûreté générale, ou simplement administrative, branlante, et fictive. Car la paresse et l’impéritie professionnelle jouèrent leur rôle dans le grand bouleversement politique et social de 1789. Ne pas faire ce que l’on a à faire, ou le faire faire par un autre, fit partie de l’Évangile des Droits de l’Homme.