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Jean Sévillia à L’Action Française : " Il n’existe pas de fatalité ".

mercredi 28 décembre 2016 , par Action Française

Historien, rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, Jean Sévillia publie un ouvrage érudit, argumenté et très accessible contre les falsifications de l’Histoire depuis le rôle de l’immigration dans la construction de la France jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale en passant par les relations entre l’Église et la science.

Depuis Le Terrorisme intellectuel (Perrin, 2000), vous poursuivez une œuvre salubre de démystification du politiquement, de l’historiquement et du moralement correct. Comment expliquez-vous leur emprise sur notre société ?

La manipulation des esprits par l’idéologie officielle ne date pas d’aujourd’hui. L’école de Jules Ferry, derrière sa neutralité apparente, développait un projet éminemment politique : former des citoyens républicains échappant à l’influence de l’Eglise. Mais le politiquement correct a pris tant d’importance, aujourd’hui, parce qu’il se situe à un carrefour. Evolution de l’idéologie dominante en premier lieu. Les années d’après-guerre ont été dominées, dans le milieu intellectuel, par le communisme version soviétique. Après le choc de 1956 – le rapport Khrouchtchev, la révolte de Budapest écrasée dans le sang – de nombreux intellectuels rompent avec le PC tout en restant marxistes. Le tiers-monde, dans les années 1960, sert d’exutoire à leur espoir : c’est de Chine ou de Cuba que viendra la révolution. Suit Mai 68, qui est, en dépit des apparences, une révolte individualiste contre les deux puissances de l’époque : l’Etat gaulliste et le parti communiste. Les idées de Mai touchent toute la société. A droite, le giscardisme en sera l’héritier, avec ses réformes sociétales directement issues de 68. A gauche, le PC entame son déclin, qui mettra quinze ans à s’accomplir. A la patrie, paradigme gaulliste, la droite préfère le libéralisme. A la révolution, paradigme marxiste, la gauche préfère désormais les droits de l’homme, la liberté de l’individu. A la fin des années 1980, quand le système soviétique s’effondre, la gauche est déjà ralliée aux lois du marché, et la droite a adopté la révolution des mœurs venue de la gauche.

D’où une convergence entre droite et gauche, dans les années 1990, qu’on a appelée le libéralisme libertaire, nourrissant une vision commune de l’homme et de la société. La planète est un marché, le monde est une sphère de libre-échange humain, matériel, financier et culturel, où les frontières doivent tomber parce que les concepts de nation ou de civilisation sont caducs. Toutes les cultures se valent, l’individu est libre de choisir ses idées et ses valeurs, débarrassé des références dogmatiques et religieuses. Tel est le fond de sauce du politiquement correct qui peut accommoder tous les plats, mais avec des variantes et des nuances dans le dosage selon le lieu et le moment.

L’emprise de ces idées sur la société s’explique par le fait qu’elles rencontrent une sorte de consensus chez les élites médiatiques et culturelles qui les assènent au nom du magistère moral qu’elles croient détenir. Les élites politiques partagent cette idéologie dans leur majorité ; si ce n’est pas le cas, leur outillage intellectuel, doctrinal, moral et spirituel est si faible, dans l’ensemble, qu’elles ne voient rien à y opposer et qu’elles cèdent devant, par ignorance ou par lâcheté.

Par quels processus intellectuels la très anglo-saxonne correctness se manifeste-t-elle ?

Le politiquement correct est une torsion du réel, une manipulation des faits, pratiquée dans le but de faire concorder l’idéologie dominante et l’apparence de la réalité. Dans le cas de l’Histoire, qui est l’objet d’étude de mon livre Historiquement incorrect après l’avoir été d’Historiquement correct, le politiquement correct ne cherche pas à approcher le passé, à l’expliquer, mais à lui faire dire quelque chose pour aujourd’hui. L’historiquement correct, au fond, est l’expression d’un message destiné à nos contemporains : ce n’est pas une démarche scientifique de compréhension du passé, c’est une démarche idéologique d’instrumentalisation du passé.

Concrètement, sur le plan de la méthode, le phénomène se traduit par trois procédés majeurs. En premier lieu l’anachronisme : on juge le passé en lui appliquant les critères politiques, moraux, mentaux et culturels d’aujourd’hui. En deuxième lieu le manichéisme : l’histoire est ainsi interprétée comme la lutte du bien et du mal, mais un bien et un mal qui sont définis selon les normes actuellement dominantes. En troisième lieu l’esprit réducteur : alors que l’histoire est toujours le lieu de la complexité, où les causes et conséquences s’enchevêtrent dans un écheveau qu’il faut démêler avec prudence et sans apriori, le politiquement correct gomme cette complexité au profit d’une lecture monocausale des événements, toujours conduite selon le fil rouge de deux ou trois idées extraites du corpus idéologique contemporain, comme l’intolérance ou le racisme, qui finissent par occuper tout l’espace, faussant à l’évidence l’interprétation de la réalité.

Pourquoi le christianisme et, singulièrement, le catholicisme font-ils directement ou indirectement l’objet des principales attaques des nouveaux cagots ?

Plusieurs strates idéologiques se superposent ici. Un fond d’antichristianisme qui est latent ou explicite, dans les milieux intellectuels occidentaux, depuis le XVIIIe siècle et la Révolution française. Un fond d’anticléricalisme à l’ancienne qui persiste, singulièrement en France, en dépit de ce qu’on a pu nommer le compromis laïque qui a été conclu entre l’Eglise et la société civile, après le choc de 1905, dans l’entre-deux-guerres et surtout après 1945. Bouffer du curé, à gauche, est un réflexe conditionné que n’ont pas effacé les années où les chrétiens progressistes ou même marxistes avaient le vent en poupe.

Cet anticléricalisme s’est réveillé sous Jean-Paul II, et se poursuit sous Benoît XVI, mais sur d’autres bases. Alors que l’assiette chrétienne ne fait que se réduire en Europe occidentale et en France en particulier, du fait de la déchristianisation et de la sécularisation de notre société, et alors que nous traversons une époque de relativisme total, l’Eglise reste la seule institution qui défend l’idée selon laquelle il existe une objectivité du bien et du mal. Par ailleurs, alors que nous sommes dans un univers de dérégulation, l’Eglise dispense également un enseignement social qui rappelle que l’argent est un moyen et non une fin, et que le bien commun ne peut naître du seul respect des lois du marché.

Ainsi donc, en ce début du XXIe siècle, un nouvel antichristianisme ou un nouvel anticléricalisme se lève parce que le catholicisme constitue un obstacle au libéralisme libertaire, idéologie dominante du moment. Il est donc logique qu’il devienne la cible du politiquement correct. Il faut être conscient que cela ne va pas s’arrêter, d’autant moins que le catholicisme – ce n’est pas contradictoire avec ce que je viens d’énoncer quant à son recul sociologique – est en même temps reparti de l’avant, avec de nouvelles générations qui n’ont pas les mêmes réflexes que leurs aînées, et qui n’ont pas peur de s’affirmer catholiques.

Les questions religieuses sont d’une manière ou d’une autre présentes dans chacun des dix chapitres qui composent votre ouvrage. Leur accordez-vous une valeur décisive, et pourquoi ?

Je leur accorde en effet une valeur décisive. Je pense que la crise de notre société est en profondeur une crise spirituelle, ou du moins une crise du vide spirituel. Sans faire d’angélisme et sans considérer que les questions financières et monétaires sont secondaires, il est quand même frappant de constater à quel point la spirale dans laquelle nous sommes engagés depuis quelques années, notamment depuis 2008, révèle la place occupée par l’argent dans l’esprit contemporain. Je ne dis pas que si le scénario le pire se produit, une crise systémique entraînant l’effondrement de notre économie, ce sera sans importance. Aujourd’hui, toutefois, tout se passe comme si perdre de l’argent, c’était tout perdre. En creux, cela révèle tout ce à quoi nos contemporains ne croient plus.

Ce vide, cependant, n’est pas naturel, car l’homme est naturellement un être religieux. Les divinités du temps sont l’argent et le sexe, mais cela ne pourra pas durer, tout simplement pour des raisons anthropologiques. Les reconstructions de demain, a contrario, s’opéreront dans un contexte où le religieux comptera. Ne fût-ce qu’à cause de la place grandissante de l’islam dont l’espace européen. Etre chrétien, ce n’est pas une identité : c’est une grâce personnelle conférée par le baptême et fécondée par la foi. Mais les civilisations et les nations, réalités collectives, possèdent une identité. Or historiquement, la civilisation occidentale et la nation française sont liées au christianisme.

Quelles réformes – morales, politiques, spirituelles – vous sembleraient impératives pour stopper la propagation de… la propagande ?

Défions-nous de l’illusion selon laquelle un coup de baguette magique résoudra la question. Vous le dites vous-même : le problème se situe à la charnière du politique, du moral et du spirituel. Dans cette mesure, il s’agit d’un combat de longue haleine, dont on ne voit pas forcément l’issue à vue humaine. Ce n’est pas une raison pour se décourager, moins encore pour capituler. D’autant que des victoires peuvent être remportées. Songez combien la vérité sur les guerres de Vendée, occultée depuis l’origine, a avancé en vingt-cinq ans, grâce aux travaux de Reynald Secher et d’autres historiens comme Alain Gérard. Considérez comme la vérité sur Katyn a fini par s’imposer, même s’il faut lutter pour la faire connaître. Il n’existe donc pas de fatalité. Pour mener le combat contre le politiquement correct, il faut de la détermination, du courage, de la volonté, mais aussi de l’intelligence, de la patience et du travail. Beaucoup de travail.

Propos recueillis par Louis Montarnal - AF 2829

Jean Sévillia, Historiquement incorrect, éditions Fayard, 360 pages, 20 euros.

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