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Entretien - Arnaud Imatz à L’Action Française : « Le clivage droite-gauche est devenu une prothèse artificielle. »

mercredi 28 décembre 2016 , par Action Française

Arnaud Imatz, historien et politologue, né à Bayonne en 1948, est docteur d’État en sciences politiques, diplômé en droit et sciences économiques. Ancien fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, il a notamment publié Jose Antonio, la Phalange et le national-syndicalisme (voir sa conférence au cercle Henri Lagrange), La guerre d’Espagne revisitée et Par-delà droite et gauche.

Auteur de nombreux articles parus en Europe et en Amérique, il a contribué à faire redécouvrir en France l’œuvre de José Ortega y Gasset et de Juan Donoso Cortés. Son livre Droite / Gauche : pour sortir de l’équivoque. Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXIe siècle, a paru récemment aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux.

L’ENTRETIEN CI-DESSOUS EST LA VERSION LONGUE DE CELUI QU’ARNAUD IMATZ A ACCORDÉ À L’ACTION FRANÇAISE 2944

L’ACTION FRANÇAISE : La division droite / gauche s’est transformée en « un mythe incapacitant » écrivez-vous : sans parler d’essence éternelle, la droite et la gauche n’auraient-elles aucune identité ?

ARNAUD IMATZ : J’ai en effet écrit dans Droite / Gauche : pour sortir de l’équivoque que le clivage droite-gauche « horizon indépassable de la pensée démocratique », selon le refrain bien connu de nos médias, est devenu une prothèse artificielle habilement perpétrée par la caste politique. Je crois qu’il s’agit désormais d’un mythe incapacitant destiné à brider la résistance populaire ; une mystification antidémocratique dont l’effet est d’entretenir la rupture peuple / élite. Cela dit, je ne fais pas ce constat catégorique sans avoir mené au préalable une longue et minutieuse enquête historique. Je précise que ce livre a significativement pour sous-titre : Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXIe siècle. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’un essai de circonstance et que je n’ai pas de préoccupation électoraliste.

Pour vous répondre convenablement, il me faudrait d’abord définir la droite et la gauche. C’est une tâche qui est loin d’être simple. J’ai consacré à cette question plus de 300 pages. Dans l’opinion publique, le grand conflit cyclique entre la droite éternelle et la gauche immortelle a à peine un peu plus d’un siècle. Disons que le sens le plus conventionnel et le plus réducteur assimile la droite à la stabilité, l’autorité, l’ordre, la hiérarchie, le conservatisme, l’éloge de la famille et la défense de la propriété privée. La gauche incarnerait l’insatisfaction, la revendication, le mouvement ; mieux, elle représenterait rien moins que « la Justice sociale, le Progrès, l’Égalité, la Raison, la Science, l’Humanisme, etc. »... Selon ce schéma réducteur, la droite et la gauche seraient les acteurs de l’éternel conflit entre les riches et les pauvres, les oppresseurs et les opprimés. Exit donc, ici, toute allusion à la collusion entre ploutocrates et révolutionnaires…

A vrai dire, par delà la multiplicité des définitions de la droite et de la gauche (pessimisme versus optimisme, transcendance / immanence, chute initiale / perfectibilité indéfinie, ordre naturel / raison universelle, organicisme / mécanicisme, holisme / individualisme, aristocratisme / égalitarisme, spiritualisme / matérialisme, unité / division, anciens / modernes, etc.), deux démarches contradictoires s’affrontent. L’une est philosophique, métaphysique, ontologique et théorique. Elle cherche à définir l’essence, la nature intime des deux phénomènes. L’autre est historique, empirique et réaliste. Elle nie qu’il s’agisse d’absolus isolés, indépendants de situations contingentes.

Sur le plan historique, il faut souligner que la droite et la gauche ont toujours été diverses et plurielles. Il n’y a d’ailleurs aucun consensus entre les auteurs qui ont essayé de définir leur meilleure ligne de partage. Selon les « spécialistes », il y aurait 3 droites et 3 gauches, ou 2 droites et 2 gauches, voire une seule droite et 4 gauches, et même pour d’autres une bonne douzaine de tendances.

Est-ce l’antagonisme droite-gauche qui est devenu « équivoque » (comme disait Raymond Aron) ou celui des partis politiques prétendant l’incarner ? Je dirai à la fois l’un et l’autre. Souvenez-vous : il n’y a pas si longtemps les sondages indiquaient que pour l’écrasante majorité de français (73%) il n’y a plus vraiment de différence entre la droite et la gauche sur les grands problèmes nationaux. N’oubliez pas que dans l’hémicycle européen les partis du centre droit et le groupe socialiste votent à 90% dans le même sens… Il est tout aussi révélateur que lors des primaires de droite les électeurs aient été conviés à adhérer à une « Charte de l’alternance », vague, imprécise et fumeuse, qui se garde de définir ce qu’est la droite : « Je partage, y lit-on, les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France ». On devine l’embarras des rédacteurs.

Mais quelles sont donc ces valeurs républicaines de droite ? On ne sait ! Il s’agit vraisemblablement de principes généraux et généreux, plus ou moins sous-entendus, tels le respect des droits de l’homme et des minorités, la non discrimination, la tolérance, la justice, la liberté, la solidarité, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’état de droit, etc. Des idées somme toute acceptables pour toutes les sensibilités dites de droite … comme de gauche. L’organisation de ces primaires et l’attachement récent des néolibéraux et conservateurs au concept de « droite » (concept qu’ils ignoraient et fuyaient comme la peste dans les années 1970) sont une nouvelle illustration de la loi d’airain de l’oligarchie. La tendance oligarchique est consubstantielle aux partis ; elle est parfaitement décrite et analysée par la sociologie réaliste : seule une minorité ridiculement exiguë participe aux décisions ; les élus dominent les électeurs et les mandataires dominent les mandants. La rétroaction négative des gouvernés est toujours possible mais elle est rarement dangereuse.

Cela dit, où voyez-vous aujourd’hui la droite de conviction qui ne serait pas la droite d’intérêt ? En dehors de petits groupes, il n’y a plus de véritable droite, au sens métaphysique, contrerévolutionnaire ou traditionaliste, conforme aux critères et définitions essentialistes. C’est un fantasme de naïfs ou de démagogues. La droite ontologique s’est volatilisée, elle est introuvable. De nombreux journalistes et hommes politiques prétendent la voir resurgir régulièrement chez de rares responsables politiques proches de la démocratie-chrétienne (dont le poids électoral est faible sinon insignifiant), mais il s’agit là d’ignorants ou plus souvent d’aigrefins et de manipulateurs d’opinion. Le comble du ridicule a été atteint ces jours-ci par Alain Juppé lorsqu’il a évoqué la vision « extrêmement traditionaliste » (sic) de François Fillon… Encore un mot détourné de son sens ! Je doute il est vrai que le maire de Bordeaux ait jamais lu Maistre, Bonald ou Donoso Cortès.

Marcel Gauchet disait justement il y a quelques années : « La gauche, qui était matérialiste, devient idéaliste et se réclame des “valeurs”, alors que la droite, qui se voulait morale et religieuse, ne jure que par l’économie […]. La droite ce n’est plus la nation et la tradition. La gauche ce n’est plus la révolution […]. La faiblesse de la droite est d’être devenue cynique. Celle de la gauche, d’être terriblement angélique. Or dans cet affrontement, chacun d’entre nous sent bien qu’il est à la fois de gauche et de droite ». Ce point de vue, qui se situe clairement par delà droite et gauche, ne saurait étonner les lecteurs du premier Maurras. Le Martégal n’était-il pas le fondateur avec Georges Sorel, Georges Valois et Henri Lagrange du Cercle Proudhon, en 1911 ? Dans la même ligne de pensée, pour vous si familière, permettez-moi de mentionner les nombreux écrivains et doctrinaires qui, à un moment donné de leur vie intellectuelle et politique, se sont positionnés comme « simultanément de droite et de gauche ». Je veux parler ici de Dimier, Maulnier, Roy, Maritain, Bernanos, Boutang et de tant d’autres.

N’est-il pas surprenant que la droite parlementaire, notamment avec Sarkozy et Fillon, ait repris ce clivage au moment ou les tenants du libéralisme économique rejoignent ceux du libéralisme sociétal, dans un orléanisme de gauche qu’incarnerait un Alain Juppé ou un Emmanuel Macron ? Cela ne signifie-t-il pas que ce clivage est toujours doté d’un fort imaginaire dans l’électorat ? Je le redis. Ce clivage est aujourd’hui un masque. Il sert à dissimuler un autre clivage, hier latent et occulté, désormais déterminant : celui qui oppose les partisans de l’enracinement aux adeptes et aux vecteurs du déracinement ; celui qui dresse les partisans de la souveraineté, de l’identité et de la cohésion nationale face aux défenseurs du multiculturalisme et de la gouvernance mondiale. Un clivage qui oppose l’oligarchie, l’hyperclasse mondiale, aux peuples indépendants et à leurs représentants.

Contrairement à ce que veulent nous faire croire les classes supérieures, les classes populaires et les nouveaux pauvres ne se résument pas aux seuls immigrés des banlieues. Désormais, les ouvriers, les employés, les agriculteurs, les chômeurs, les classes moyennes, toutes les classes populaires ont une perception commune des effets délétères de la mondialisation. Tous s’opposent frontalement à ceux qui ne les protègent pas, tous rejettent les catégories dominantes qui ont perdu le sens du bien commun. Ce nouveau clivage n’oppose plus la gauche et la droite ; il est transversal, il affecte les partis de gauche comme de droite. Quant au néolibéralisme de Juppé, Macron, etc., il n’est qu’une resucée de la prétendue troisième voie de Schröder, Blair et Clinton, celle des adeptes irréalistes « de la nation et de la démocratie cosmopolites », celle des champions de la politique spectacle.

Ne pourrait-on pas penser que ce clivage, même s’il n’est plus représenté au plan des partis, correspond à une vraie opposition de philosophie politique entre, pour simplifier, les tenants des sociétés naturelles et ceux du contractualisme ? C’est une vieille antienne. Il y a plus d’un demi-siècle Jean Jaëlic défendait un point de vue semblable. Vingt cinq ans plus tard, Jacques Anisson du Perron, voyait lui aussi deux conceptions du monde et de la vie, deux morales et deux psychologies qui s’affrontent. Pour ma part, j’ai étudié une vingtaine de mouvements de pensée importants, non conformistes ou dissidents, qui infirment cette opinion. Ces mouvements ont pour dénominateur commun une double préoccupation : d’une part, la défense des valeurs spirituelles et nationales ou communautaires et, d’autre part, la préoccupation pour les questions sociales (et non pas sociétales). Pour ne citer que quelques exemples, je vous renvoie ici au légitimisme social, au boulangisme, au syndicalisme révolutionnaire, à la première AF, au distributionisme et au personnalisme chrétien des années 1930 ou encore au gaullisme des années 1960. Je crois, en outre, avoir montré, à partir de l’étude d’une cinquantaine de concepts et d’idées, que les valeurs de droite et de gauche ne sont pas immuables et que les chassés-croisés des idées sont au contraire constants. Au fond, on peut dire que la droite et la gauche ne sont que des boîtes vides qui sont remplies de manière opportuniste selon les lieux, les époques et les circonstances.

Guillaume Bernard pense au contraire que nous assistons à un mouvement dextrogyre, destiné à allumer « la guerre à droite ». Qu’en pensez-vous ? Je ne crois pas du tout à l’émergence d’un mouvement que l’on pourrait qualifier durablement et de manière univoque de droite (depuis l’arrivée de Thatcher et Reagan, en 1979-1981, la chute du mur de Berlin, en 1989, la crise financière internationale, en 2008, le Brexit ou l’élection de Trump, en 2016), d’autant moins que les valeurs dont on prétend le créditer sont loin d’être exclusivement de droite. Pour tout dire, c’est un leurre. Il est d’ailleurs vain de croire que l’on peut lutter efficacement pour l’identité et la souveraineté sans dénoncer résolument les turpitudes inhérentes à l’hypercapitalisme postbourgeois.

J’ajouterai seulement quelques mots en me situant sur un plan strictement éthique. Le philosophe espagnol, José Ortega y Gasset, un libéral qui avait d’abord été socialiste, disait de manière suggestive : « Être de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile : toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale ». Je ne vois pas pourquoi nous devrions exclure de l’âme la moitié de ce qu’elle doit ressentir.

Propos recueillis par François Marcilhac - L’ACTION FRANÇAISE 2944

Arnaud Imatz, Droite / gauche : pour sortir de l’équivoque : Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXe siècle, éditions Pierre Guillaume de Roux - En vente à la Librairie de Flore